221 A l’extrême de l’automne Nous parviendra encore mêlé de mousses et de lilas L’écho de la cascade Ravivant le sang ravivant le chant Au creux de la roche fêlée
François Cheng
222 – Sur le nom de Bach Dans la gamme couleur d’automne de si bémol mineur, descend Cette première marche jusqu’à la note sensible ! Le nom alors se hisse Jusqu’à do, le niveau de la réalité. Et, de nouveau, du même demi-ton Retombe Sur ce si dont la vibration suspendue appelle une nouvelle ascension. Le clavier est l’image du monde. Comme l’échelle de Jacob Il nous traverse de bout en bout. Regarde la corde tendue sur son frêle berceau de bois : chaque montée, Même d’un dièse, augmente son effort. Mais pour descendre, simplement Relâche sa contrainte ! Gamme qui s’élève avec peine, telle la femme de Loth, regardant en arrière, et Sitôt qu’elle cède à sa pente, devient plus lasse encore, plus tendre aussi plus Condamnée, plus entraînée vers les eaux de l’amertume et de la séparation. Que suis-je, livré à moi-même ? Jean-Paul de Daldesen
223 – Sensualité
N’écoute plus l’archet plaintif qui se lamente Comme un ramier mourant le long des boulingrins ; Ne tente plus l’essor des rêves pérégrins Traînant des ailes d’or dans l’argile infamante. Viens par ici : voici les féeriques décors, Dans du Sèvres les mets exquis dont tu te sèvres, Les coupes de Samos pour y tremper tes lèvres, Et les divans profonds pour reposer ton corps. Viens par ici : voici l’ardente érubescence Des cheveux roux piqués de fleurs et de béryls, Les étangs des yeux pers, et les roses avrils Des croupes, et les lis des seins frottés d’essence Viens humer le fumet et mordre à pleines dents A la banalité suave de la vie, Et dormir le sommeil de la bête assouvie, Dédaigneux des splendeurs des songes transcendants.
Jean Moréas
224 – Fantômes de la neige Dans cette gare intermittente, Une vieille locomotive Halète et beugle de sommeil. Gares des soirs sans espérance Et des départs mal consolés. Le vol lent des heures perdues Sort des horloges ébréchées Crevées d’un rire sépulcral. Défilé des ombres puériles Gonflées des houles de fumée. Les cartes aux visages pâles Battues sans fin comme la vie Dans les auberges du « Coq d’Or » Où mousse une bière anémique Petites vies aux rues étroites Où le rêve appareille en vain. En vain le printemps s’exténue Et fleurit ça et là, soudain Le peuple agile des statues, L’espoir immense des jardins. Maurice Fombeure
225 L’aurais-je donc inventé, le pinceau du couchant sur la toile rugueuse de la terre, l’huile dorée du soir sur les prairies et sur les bois ? C’était pourtant comme la lampe sur la table et le pain. Philippe Jaccottet
226 – L’été En été les lis et les roses Jalousaient ses tons et ses poses, La nuit, par l’odeur des tilleuls Nous nous en sommes allés seuls.
L’odeur de son corps, sur la mousse, Est plus enivrante et plus douce. En revenant le long des blés, Nous étions tous deux bien troublés. Comme les blés que le vent frôle, Elle ployait sur mon épaule.
Charles Cros
227 - Crépuscule
Le soir tombant dilatait les yeux du chat. Nous étions tous les deux assis sue la fenêtre et nous regardions, nous écoutions tout ce qui n’était pas autre part qu’en nous-mêmes. Derrière la ligne qui fermait la rue, la ligne d’en haut, les arbres découpaient de la dentelle sur le ciel. Et la ville, où est-elle la ville qui se noie au fond dans l’eau qui ferme les nuages ? Pierre Reverdy
228
j'aime les âmes blanches les têtes qui se penchent noyées dans les cheveux Un et un qui font deux les matins des dimanches les demoiselles blanches avec des rubans bleus La morsure du feuà l'écorce des branchesle ciel de nos nuits blanches et la mort peu à peu J'aime le vert brumeux de ses yeux à piment
Louis Calaferte
229 - Un beau jour
C'est toujours la cuillère de fer blanc au rebut, le bric-à-brac de la misère que j'ai cherchés, espérant qu'un beau jour inondés de pleurs, doucement m'accueilleront la vieille cour, le silence de lierre de notre demeure, son chuchotement. Toujours, j'ai toujours eu la nostalgie du retour. Janos Pilinszky
230
Alors on se prend à se ressembler et d’aimer celui qu’on s’excusait d’être, l’adolescent fui qui de sa fenêtre fait glisser le ciel sur l’aube des blés.
Le temps écoulé rejoint l’arpenteur et vole au sommeil de leur vigilance une heure vouée aux dieux du silence Alors on s’éprend d’une autre lenteur. Karel Logist