211 – Les insectes
ce soir encore, tu es seul à la table dans ton travesti d’homme des villes le jour a ruisselé autour de toi, sans t’atteindre, libérant peu à peu la blancheur de tes murs. Maintenant, les insectes surgissent, curieux visiteurs de lumière venus mourir de politesse. Tu leurs souris, bien sûr ; tu ne leur en veux pas d’être aussi peu lucides, et leur premier suicide te fait réfléchir. Jean Orizet
212 - Tombeau de bill Evans (1929-1980) Comme ces longs rayons dorés du soir qui laissent le monde un peu plus large et plus pur après eux, sous le trille exalté d'une grive, je peux m'en aller maintenant sans hâte, sans tristesse: tout devient transparent. Même le jour épais s'allège et par endroits brille comme une larme, heureux entre les cils de la nuit qui désarme. Ni rêve ni sommeil. Plus d'attente. La paix. Jacques Réda
213 - Equinoxe Joignant les aigles du berger A la Grande Ourse le matin, monoplan léger Rit en sa course. Au soleil aigri de splendeur Qui l’environne Où le printemps coiffe l’odeur De sa couronne Les rainettes et les poussins Naissent dans l’aube Quand les femmes rythment des seins Les nuits chaudes. Maurice Fombeure
214 Je vous le dis, parfum, je passerai telle une ombre. Plus vite qu’un brouillard je passerai près du ruisseau. L'arc-en-ciel dans le ciel durera plus que moi. Et je n'ai pas autant de temps que l'or des roses. Je te le dis, mer profonde et sourde à mes propos, je te le dis, je pars – à peine si j'arrive. Un rire de lune sur la crête d'une vague, Je n'en vois pas la fin. Un rayon dans la goutte d’eau. J'ai l'âge, oui pourtant j'ai l'âge de l’étoile, le soleil m'a couvé depuis le premier jour. La terre m'a porté, elle ne me lâchera pas, que le feu ne lui brûle le ventre. L'eau m'a mené avant que d'être l'eau, que le vent fût le vent. Dans la noirceur du temps je germais. Je suis fougère, arbre et blé. Je suis la pierre et sa poussière, l'âme qui dort dedans. Je suis le rire, la lumière, la danse, et le sang de l'éternité. Marcelle Delpastre (extrait de Paraulas per questa terra)
215 - À la rencontre d’un pin La parole chargée de guérir a dressé cette ruine de quelques chardons bleus, de poussière et de vent ; ce chemin où la mort, empoignée par tant de mots, comme un figuier portant ses fruits dans un vieux mur et l’embellie de lierre sur la porte fanée, se referme sur le devenir joyeux, le lointain, très lointain murmure d’un pin amoureux. Pierre-Albert Jourdan
216 Ces jours qui sont à nous, si nous les déplions Pour entendre leur chuchotante rêverie Ah c’est à peine si nous les reconnaissons Quelqu’un nous a changé toute la broderie Jules Supervielle
217 Déleste-toi. Tu as tenu ton chant aux fenêtres du vide. Les carreaux de l’absence ont miroité sur les dalles de ton cœur. De tes rames rigides incise les courants. Et reviens. Au parfum d’une violette. Quel violon trillerait soudain son air subtil. Déleste-toi. Le caillou que tu replaces. Pèse. Plus que toi. De son poids. Sur le monde. Jean-Claude Villain
218 – Pose Tout le lac est un œil immense où la pensée qui bouge à peine c’est le vent le monde pose au bord du moment il y a trois pêcheurs à l’avant du silence Ludovic Janvier
219 Avec les tuiles et l'huile des étoiles L'herbe que ramasse l'oeil qui remue La perte et la langue toute neuve Vrille le fleuve et nous lave d'astre Quand vient le soir avec sa nichée De taches au coin des rues. Philippe Leuckx
220 L'un à l'autre ce qu'est La couleur à l'ombre, L'or du fruit mûr à l'or De la feuille sèche. Yves Bonnefoy