161 – Le vieux jardinier
Dans son jardin de roses va le vieux jardinier Il n’attend rien des jours, il sent qu’il se fait tard. Pourtant, de ses mains dures, il aide la jeune pousse. La fin, il la sait proche, - il aime ce qu’il aima. Richard von Schaukal 162 loisir à se tendre d’une écoute fragile sur les durées voisines des sources soulever avec douceur la première page ouvrir ce qui couvre les choses intimes respirer les bouches rares de l’air pousser de ce désir aigu les portes étroites des montagnes charmer de caresses les paupières des arbres Conrad Winter
163 cette immense tristesse, grosse comme un wagon plein de lilas ou de chocolat, la traînerai-je toujours un peu derrière moi : ou bien – cheval-fantôme, coquecigrue des nuées gla- cées, - s’envolera-t-elle un jour, une belle après-midi d’octobre comme aujourd’hui, sous la force d’un soleil blanc d’acier, d’une lumière de neige pure (d’or blanchi) sur les arbres dorés, les murs clairs ?... Aveuglément ! mon visage se tanne et se ride et se cuit ; s’élargit ; sous la chevelure léonine, - les pupilles des yeux sont calmées, - je suis plus lourd, et plus carré ; moussu : patiné. Mes coutures pleines de sous-à-boire-du-thé-au-lait, et de crayons de couleurs ! A l’aise, dans mon sac de peau, enfin. Jean-Paul Klée
164 – Etoiles de terre Je prends une poignée de sel, je la jette en plein ciel : comme un vivant feu d’artifice mille étoiles soudain y fleurissent ! Dans l’hiver de la galaxie égarant son ultime trace, l’éclair bleu de la poésie un instant déchire l’espace Et le bref carillon des perce-neige rit dans le profond jardin silencieux de la nuit. Claude Vigée 165 – Départs
L’horizon s’inclineLes jours sont plus longs VoyageUn cœur saute dans une cage Un oiseau chante Il va mourir
Une autre porte va s’ouvrirAu fond du couloirOù s’allumeUne étoile
Une femme brune La lanterne du train qui part
Pierre Reverdy
166 – A peine
Je bouge à peine que tu tombes tombes à la lenteur dedans lenteur dedans venue à fleur de peau à fleur de peau courue par l’oubli l’oubli en toi qui t’ouvre et qui t’achève t’achève en cri à peine si je bouge Ludovic Janvier
167 – Fraîcheur On respirait à la hauteur d’une rivière suspendue et puis l’air éclate en silence il se rue dans la respiration on a déjà sa fraîcheur plein la bouche dimanche est tout d’un coup ce paysage clair qui vous insuffle et qui vous donne à boire au ciel couru par des fugues d’oiseaux rien ne se passe or nous sommes là avec des yeux comme des larmes Ludovic janvier
168 – Paysage Scintillement des écailles du lac Sur qui ricoche le regard jusqu’à La mélodie lointaine des collines… Et le jour est si beau qu’on hésite à le vivre De peur qu’il ne se brise sous nos pas. Edmond Jeanneret
169 Suspendue au fil Du lumineux été La libellule En gloire semble attester Que vivre est une royauté Fragile Anne Perrier
170 – Aube Y aura-t-il encor cette aube douce-ardente Pour nous ? Et sur la rive bleuissante Un feu de braise et des poissons dessus ? Et parmi l’ombre, une ombre non-obscure Qui dise : Enfants, avez-vous quelque nourriture ? Et qui parle aux poissons une langue inconnue. Edmond Jeanneret