141 – Maroufle-crampon Plusieurs fois par jour je prononce le mot : maroufle. Ce mot me donne des visions. Par exemple, je vois une fin du monde riche de couleur et traversée d’anges à trompettes ou une miette de pain habitée par une petite cathédrale. De temps en temps, mais c’est plus rare, m’apparaît un vrai maroufle avec ses cheveux de zostère. Maintenant, vais me mettre au mot crampon¸ qui commence déjà à me donner une certaine satisfaction. Norge
142 Je vais m’occuper du possible, aujourd’hui ; Un train passe. Une géographie survit dans le tabac. Ma poche est un tambour. Je vais m’occuper des angles et du moteur, secouer la journée comme un drap et pousser des clameurs entre les ailes du moulin. Il se peut que la mort me prenne à la tâche. J’y pense souvent, je me demande si la mort y pense ou si penser lui creuse un trou. Aujourd’hui, je vais m’occuper de tout cela : de la mort, du chemin de fer, du lit, de l’eau, de la fumée, du vent et de l’amour. La journée sera rude, en somme. Lucien Noullez
143 - Que la vie en vaut la peine C’est une chose étrange que la fin du monde Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit Ces moments de bonheur ces midis d’incendie La nuit immense et noire aux déchirures blondes Rien n’est si précieux peut-être qu’on le croit D’autres viennent Ils ont le cœur que j’ai moi-même Ils savent toucher l’herbe et dire je vous aime Et rêver dans le soir où s’éteignent les voix D’autres qui referont comme moi le voyage D’autres qui souriront d’un enfant rencontré Qui se retourneront pour leur nom murmuré D’autres qui lèveront les yeux vers les nuages Il y aura toujours un couple frémissant Pour qui ce matin-là sera l’aube première Il y aura toujours l’eau le vent la lumière Rien ne passe après tout si ce n’est le passant Louis Aragon
144 Dormeuse j’ai plaisir aux nuits agiles. Je serre bien la lune entre les dents. Silencieuse éloquente je caresse une feuille une mouche, une odeur Je fais retraite Dans un passage passager. Marie-Claire Bancquart
145 Le lierre couvre le piano et le soleil couchant effrite le mur de la maison d’enfance. Et pourtant sans interruption face au soleil qui décline tout ce qui est passé est immortel. Janos Pilinszky
146 – Epitaphe J’ai vécu sans nul pensement, Me laissant aller doucement A la bonne loi naturelle, Et si m’étonne fort pourquoi La mort daigna songer à moi, Qui n’ai daigné penser à elle. Mathurin Régnier
147 - Matinée L’ombre penche plutôt à droite Sous l’or qui luit Dans le ciel qui fait pille plis L’air bleu Une étoffe irréelle C’est peut-être une autre dentelle À la fenêtre Qui bat comme une paupière À cause du vent L’air Le soleil L’été Les traits de la saison sont à peine effacés Pierre Reverdy
148 or des vieux rêves du vieux désir dru l’aube ouverte désendeuiller le lieu du dire où rien encore ô long sommeil dessaisie blanche tu t’émerveilles - commencement – du manque à naître Florence Pazzottu
149 - Je mens Ma chambre est peuplée de souvenirs des îles Et la mer est tout près Ou le métro Un livre ne dit mot Ne me demande pas d’allumer Vos voix sont des fleurs Là-bas ou même ici Vous êtes morts sans doute Je n’entends plus Mais quoi Quelquefois nous marchons en parlant de la pluie ou du beau temps Nous rions Philippe Soupault
150 Des vestiges de vertiges sur des tiges d’étoiles Hans Arp