101 - Une pincée de soleil
Une pincée de soleil si vite évaporéeQuelque part un enfant a ri On l’entend rire à peineUn papillon doré s’est posé sur le rirepuis a battu des ailes à presque perdre haleine Le matin fait briller le clair cristal de l’airet la chanson du merle approuve le beau temps Alain Bosquet
102 - Trombone à coulisse J’ai sur la tête une petite ailette qui tourne au ventEt me monte l’eau à la boucheEt dans les yeuxPour les appétits et les extasesJ’ai dans les oreilles un petit cornet plein d’odeurs d’absintheEt sur le nez un perroquet vert qui bas des ailesEt crie aux armes !Quand il tombe du ciel des graines de soleilL’absence d’acier au cœurAu fond des vieilles réalités désossées et croupissantesEst partiale aux marées lunatiquesJe suis capitaine et alsacienne au cinémaJ’ai dans le ventre une petite machine agricoleQui fauche et lie des fils électriquesLes noix de coco que jette le singe mélancolieTombent comme crachats dans l’eauOù refleurissent en pétuniasJ’ai dans l’estomac une ocarina et j’ai le foie virginalJe nourris mon poète avec les pieds d’une pianisteDont les dents sont paires et impairesEt le soir des tristes dimanchesAux tourterelles qui rient comme l’enferJe jette des rêves morganatiques Georges Ribemont-Dessaignes
103 Un goût Un tout petit goût qui rappellequi ramène à lui tout un pantout un pan de la vie en sommeil La joue du ciel est gagnée par la fluxion de l’aubel’arbre s’enfle de pépiementsPar les vitresle ciel verse à pleines mainsla lumière fluxueuse Un goûtun tout petit goût qui rappellequi ramène à lui tout un pan tout un pan de la vie en sommeil La lumièreentassée dans l’embrasureveilleTrésor fugace que le jour met en dépôt Derrière ses épaulements d’ombres et de rochersla lumière alimente tous les désirs inexaucésAvec ce goûtce tout petit goût qui appellequi amène à lui tout un pan tout un pan de la vie en sommeil Jacques Goorma
104 Une jeune orpheline vivait à la campagne avec sa tante, une chienne rhumatisante et deux chats. Pauvre. Infirme. Qui rêvait tout le jour. Les paysans la nommaient l’idiote.A l’Eldorado, ce soir-là, il n’y avait que des burnous. Pas un fauteuil, mais des bancs de toute hauteur : banc d’enfant, banc de pluie, banc d’amour, banc de tribunal. Sur le haut, un aveugle jouait de l’accordéon.Il y a des colombes qui annoncent une tombola et l’orpheline prend un billet.Lorsqu’elle rentra chez elle, le bonheur sifflait dans les roses.Dans la boîte aux lettres, il y avait une carte de l’aviateur qu’elle avait toujours aimé.Une affiche verte tomba du ciel. C’était la liste des numéros gagnants. Son cœur se mit à tourner sur une grande roue, puis s’arrêta devant le gros lot.Elle est infiniment riche, infiniment belle et l’esprit fleurit sur ses lèvres.Pour s’endormir, elle s’enroule dans un pétale de rose. André Gaillard
105 - La vierge aux oranges
Quand les Anges ne sont pas sages,On les met au cabinet noir,En pénitence jusqu’au soirDerrière un rideau de nuages : Ils ne peuvent mêler leur voixAdorablement aigrelettesAu son des saintes épinettesDes théorbes et des hautbois ; Et les pauvres petits coupables,Exclus des divines clartés,Heurtent leurs fronts désappointés,Le long des grilles redoutables. Un grand séraphin tout en blancBrandit sur leurs têtes craintivesLes lanières rébarbativesD’un martinet étincelant. - Mais la maman-gâteau des angesLa vierge, dans son manteau bleu,Vient en cachette du bon Dieu,Et leur apporte des oranges.
Armand Masson
106 Vos corps fins comme des aiguillesla lente courbe de vos reinscette arrogance de vos seinsje vous ai tant aimées ô filles Ces lingeries qui vous habillentle secret de troubles desseinsdes yeux aux regards inhumainsje vous ai tant aimées ô filles Passager souvent clandestinje voyage dans vos lointainsvertiges bleus de jeunes filles Louis Calaferte
107
maggie and milly and molly and maywent down to the beach (to play one day) and maggie discovered a shell that sang so sweetly she couldn’t remember her troubles, and milly befriended a stranted starwhose rays five languid figers were ; and molly was chased by a horrible thingwhich raced sideways while blowwing bubbles : and may came home with a smooth round stoneas small as a world and as large as alone.
For whatever we lose (like a you or a me)it’s always ourselves we find in the sea
E. E Cummings
(maggie et milly et molly et mayÀ la plage descendirent (un jour pour y jouer) Et maggie découvrit un coquillage qui chantaitSi mélodieux qu’elle oublia ses ennuis ; et Milly devint l’amie d’une étoile du rivageDont les rayons étaient cinq doigts languissants ; Et molly fut poursuivie par une horrible choseQui courait de côté en soufflant des bulles ; et May rentra chez elle avec un caillou lisse et rondAussi petit qu’un monde et aussi grand que lui-même.
Car quoi que nous perdions (comme un vous ou un moi)c’est toujours nous-mêmes que nous trouvons dans la mer)
108 Tout un jour les humbles voixd’invisibles oiseauxl’heure frappée dans l’herbe sur une feuille d’or le ciel à mesure plus grand Philippe Jaccottet
109 - Envoûtement à la Renardière Vous qui m’avez connu, grenade dissidente, point du jour déployant le plaisir comme exemple, votre visage, - tel est-il, qu’il soit toujours,- si libre qu’à son contact le cerne infini de l’air se plissait, s’entrouvrant à ma rencontre, me vêtait des beaux quartiers de votre imagination. Je demeurais là, entièrement inconnu de moi-même, dans votre moulin à soleil, exultant à la succession des richesses d’ »un cœur qui avait rompu son étau. Sur notre plaisir s’allongeait l’influente douceur de la grande roue consumable du mouvement, au terme de ses classes. René Char
110 – Septembre La splendeur de septembre en marche surabondeSous ces branches où la lumière et l’épaisseurSe reposent : lumière épaisse, épaisseur blonde,Et le soir répandu plus loin dans sa douceurEst rose avec des bois obscurs, des maisons claires,Vallée ou plaine dans l’espacement des troncs,Et la vague en suspens des coteaux circulairesLevant un ciel doré qui pénètre les fronts. Jacques Réda