91 - Retraite
Je prendrai ma retraite au cœur des mimosasdans quelque port du Sud. Les joueurs de pétanquem’inviteront à partager la pleine lunequ’on lance comme un fruit contre les songes fous. J’irai dormir à bord de ces bateaux minésoù l’équateur frileux se meurt à fond de cale.J’enverrai chaque jour mon salut aux collinespour que des dieux mouvants, sur un air inconnu, chantent la fin du monde. Aux passants je diraique l’azur va tomber sur leur front, et qu’il fauts’en défendre. Un cyprès pourra m’entretenir de ses malheurs. J’insisterai qu’à l’hôpitalon prépare mon lit pour la vieille comète.Je soignerai des mots menacés par l’oubli.
Alain Bosquet
92 - Rêverie Alentour une douce vie pousse en secretA travers la verdure se hâtent pas et cœur.L’amour s’attarde aux haiesQui s’emplissent d’odeurs. Hêtre pensif au jardin de l’auberge. Les cloches humidesSe sont tues ; un gars chante- feu qui cherche le sombre –Ô bleu silence, patience ! Donne aussi, nuit verdissante,La bonne humeur au solitaireDont l’étoile s’est éteinte,Rire dans le vin pourpre.
Georges Trakl
93 - Rieuse Circé, la rieuse CircéS’amuse du bout des doigtsA charmer l’oiseau de feuCoucou, rouge-gorge, hoche-queue L’oiseau se dresse sur ses pattesEt n’y pouvant plus tenir, na,Il honore d’un chant de nacreLa joueuse d’ocarina Paul Neuhuys
94 - Rites 7
Sous le pin marabout (qui protège du mauvais œil)ôte ta ceinture de laine rougepuis, tatouée entre les sourcils,invoque l’oiseau des hauts lieux.La cruche d’eau pure (pluie : poupée et pilon) t’a marqué l’épaule.Il y a des pays sans oranges ni roses,mais la clématite coupée remonte toujours autour de l’arbre.Toi, maintenant, nue dans les saules bleus,refaite vierge par l’alun, l’écorce, la résine,ah ! belle comme le guêpier- enduis de beurre le linteau de la porte(à chaque serrure sa clé de bois)et dehors, aux angles des terrasses, pose les marmites de terre noire.Bénites la pierre et la main près du genévrier thurifère,bois la liqueur de fleur de garanceet comme la « Négresse du prophète », oreilles peintes de henné,fonde (par vertu du grain moulu avant l’aube)fécondité dans l’ombre, fécondité dans la lumière.Ceux d’en haut, ceux d’en bas(avec, dans la peau de chèvre, les figues sèches et l’orge grillée)sont-ils,des jours de la fronde et du javelot,ces menhirs, encore debout, là, comme des lauriers-roses géants entre les parois des ravins ? Jean-Claude Renard
95 - Retouche à l’appoint fauvette souple au bord de l’églantierle monde penche et se déroutela lumière fait un pas de côté l’homme qui dort dans l’herbevoit revenir ses femmes en allées Daniel Boulanger 96 Les ruisseaux suivent mes routesPour consoler les pieds du voyageurL’oiseau sautillant d’arbre en arbreMange le mil de mes pensées Tout à l’heureLe vrai cheminLes lèvres rêchesLes pieds ensanglantésEt les pensées trop sèchesQui s’éboulent dans les ravins Là-haut le vent Sera ma récompense Pierre Emmanuel 97 - Le goûter On a dressé la table rondeSous la fraîcheur du cerisier.Le miel fait les tartines blondes,Un peu de ciel pleut dans le thé. On oublie de chasser les guêpesTant on a le cœur généreux.Les petits pains ont l’air de cèpesÉgarés sur la nappe bleue.
Dans l’or fondant des primevères,Le vent joue avec un chevreau ;Et le jour passe sous les saules, Grave et lent comme une fermièreQui porterait, sur son épaule,Sa cruche pleine de lumière. Maurice Carême
98 sans soleil que Toien méditant ton Nuson lent geste des bras dans la rousseurépingle à la boucherévélant le plipour main d’aveugle qui souritla fissure naissante- yeux au calme et jambes pleines -et les pieds frais pour la jouetoute morte enfouiemonte aux lèvres le baiser aux robustes genouxpuis attendant dans un silence de barquemollets lissésdoigts flexiblesdonnant mission d’exagérer Jude Stephan
99 - Retouche au paradis six chaises à la tabledes verres plus beaux que les pommes les mots ont la douceur des mains après l’amour Daniel boulanger
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toute seconde est aspirée partes narines ( la nuit reposecomme une boîte d’allumettessur la commode) tu mangesle temps qu’il fait ( la lune s’applique à ressembler à ceque tu dis ) Mathieu Bénézet