71 - Grillon de lune Le grillon de la lune a mis ses patins d’argent etest parti à quatre pattes dans l’aventure.Il a acheté chez le marchand de lune une étoilede mer, une étoile de neige et un sifflet d’un sou.Quand le grillon de lune siffle trois coups lescosmonautes grimpent sur leur éléphant blanc.Quand le grillon de lune siffle deux coups lescosmonautes partent à la pêche à la lumière.Quand le grillon de lune siffle un seul coup lesparents ferment la télévision et les enfants s’endorment.
Jacqueline et Claude Held
72 mais que la porte s’ouvre enfin comme la première page d’un livreta chambre pleine d’indomptables d’amoureuses coïncidences tristes ou gaiesje couperai en tranches le long filet du regard fixeet chaque parole sera un envoûtement pour l’œil et de page en pagemes doigts connaîtront la flore de ton corps et de page en pagede ta nuit la secrète étude s’éclaircira et de page en pagemes doigts connaîtront la flore de ton corps et de page en pagede ta nuit secrète étude s’éclaircira et de page en pageles ailes de ta parole me seront éventails et de page en pagedes éventails pour chasser la nuit de ta figure et de page en pageta cargaison de paroles au large sera ma guérison et de page en pageles années diminueront vers l’impalpable souffle que la tombe aspire déjà
Tristan Tzara
73 – Le pain des nuages Croûte craquante des nuages, cuite au pétrin des canicules quand s’épanche et gronde en l’azur un turbulent désir d’orage. Enfant, j’ai savouré le pain blanc des nuages, et je me suis nourri de leur mie voyageuse, je me suis abreuvé à leur fontaine errante. Honte à ceux qui jamais n’ont goûté le pain des nuages quand gonfle au ciel d’été leur pâte opulente et volage ! Honte à ceux qui jamais n’ont connu le pain des nuages quand fermente aux bistres fournaises le puissant levain des orages ! Jacques Lacarrière
74 - Fouilles d’enfance Les enfants qui vont fouiller dans les greniersoù sont les mannequins noirsles oignons, les issues,le sac de papier brun où reste de l’anis étoiléconnaîtront un jour le tracas et saurontce qu’il en coûte de rechercher les voluptéset d’épouser la courbe délicieuse.
Jean Follain
75 mort qui perds sans cesse avec moitu ramasseras un jour tous les plismon jeu de traversle matin chaviré sur le sein de la nuit mais laisse dans ma main pour l’ultime levée cette dame de cœur si longuement rêvée Daniel Boulanger
76 - Mozart Mozart m’accompagnait. Je parlais aux pivoines.Les scarabées me racontaient leurs aventuresdans l’au-delà. Je relisais Rilke et Rimbaud.En mon honneur, une colline organisait la fonte des neiges. Il faisait frais dans l’âmecomme au bord d’un ruisseau. Je perdais l’habitudede protester contre la vie. Une jumentcherchait peut-être un dieu. L’azur était docile sous mes doigts nonchalants. Je me trouverais durable,d’imiter le caillou, les frondaisons, l’écorce.Pour moi la rue mettait sa robe de gala, et j’en étais heureux. Mon poème essuyait,sans que je l’en supplie, une à une ses larmes.Mozart ne boudait plus. J’oubliais ma vieillesse. Alain Bosquet
77 - Lesbos
The Pleiades are sinking calm as paint, And earth's huge camber follows out, Turning in sleep, the oceanic curve Defined in concave like a human eye Or cheek pressed warm in the dark's cheek, Like dancers to a music they deserve. This balcony, a moon-annointed shelf Above a silent garden holds my bed, I slept. But the dispiriting autumn moon, In her slow expurgation of the sky Needs company: is brooding on the dead, And so am I now, so am I. Lawrence Durrel (Les Pléiades sombrent calmes comme peinture,Et la grande cambrure de la terre les suit,Changée en sommeil, courbe océane, Définie en voûte comme l’œil humainOu la chaude joue contre la joue de l’ombreOu les danseurs au son d’une musique méritée.
Ce balcon, planche baignée de luneSur un calme jardin, garde mon lit,Je dormis. Mais décourageante la lune d’automne, Dans sa lente épuration du ciel,Demande compagnie, et boude sur les morts,Ainsi que moi ce soir, ainsi que moi.)
78 Orange à l’affût des soifssans cesse soifs et déliresSûre, amère orangedont l’opacitéfait frémir la salive,je te coupeen deux univers. Jacques Izoard
79 - Parti pris
Je danse au milieu des miraclesMille soleils peints sur le solMille amis Mille yeux ou monoclesm’illuminent de leurs regardsPleurs du pétrole sur la routeSang perdu depuis les hangars Je saute ainsi d’un jour à l’autrerond polychrome et plus joliqu’un paillasson de tir où l’âtrequand la flamme est couleur du ventVie ô paisible automobileet le joyeux péril de courir au devant Je brûlerai du feu des phares
Louis Aragon
80 - L’été Du bleu du ciel revêtue,l’éternelle femme traverse notre vue.L’alto des soirs, le soprano des aubes,le souffle coupé par ce nu, son corps, font frémir les astres, coulent en nous et, parfums,soufflent en douceur à travers les jardins ;puis, laissant leur stigmate dans notre sang,fuient comme le vent et comme le temps.
Josef Hora