31 - Souvenir vague ou les parenthèses
Nous étions, ce soir-là, sous un chêne superbe(Un chêne qui n'était peut-être qu'un tilleul)Et j'avais, pour me mettre à vos genoux dans l'herbe,Laissé mon rocking-chair se balancer tout seul. Blonde comme on ne l'est que dans les magazinesVous imprimiez au vôtre un rythme de canot ;Un bouvreuil sifflotait dans les branches voisines(Un bouvreuil qui n'était peut-être qu'un linot). D'un orchestre lointain arrivait un andante(Andante qui n'était peut-être qu'un flon-flon)Et le grand geste vert d'une branche pendanteSemblait, dans l'air du soir, jouer du violon. Tout le ciel n'était plus qu'une large chamarre,Et l'on voyait au loin, dans l'or clair d'un étang(D'un étang qui n'était peut-être qu'une mare)Des reflets d'arbres bleus descendre en tremblotant. Et tandis qu'un espoir ouvrait en moi des ailes(Un espoir qui n'était peut-être qu'un désir),Votre balancement m'éventait de dentellesQue mes doigts au passage essayaient de saisir. Votre chapeau de paille agitait sa guirlandeEt votre col, d'un point de Gênes merveilleux(De Gênes qui n'était peut-être que d'Irlande),Se soulevait parfois jusqu'à voiler vos yeux. Noir comme un gros pâté sur la marge d'un texteTomba sur votre robe un insecte, et la peur(Une peur qui n'était peut-être qu'un prétexte)Vous serra contre moi. - Cher insecte grimpeur ! L'ombre nous fit glisser aux chères confidences ;Et dans votre grand œil plus tendre et plus hagardJ'apercevais une âme aux profondes nuances(Une âme qui n'était peut-être qu'un regard).
Edmond Rostand
32 - Histoire de la solitude
Le bruit des oiseaux décroîtLa lune pose pour une photographie. Les jours humides des rues commencent à luire. Le vent apporte l’odeur des champs verts.Quelque part très haut, un petit avion s’ébrouecomme un dauphin.
Adam Zagajewski
33 - Magnolia
Na liściu leży kwiat drzemiący,żółtawobiały jak słoniowa kość. Słodki, że aż nudzi.Przedmiot pachnący – złośliwie tajemniczy świat – dziwny gość wśród nas, ludzi. – Maria Jasnorzewska-Pawlikowska
(Magnolia Sur une feuille repose une fleursomnolant,blanc-jaune comme une défense d’éléphant. Si sucrée qu’elle ennuie. Un objet parfumé – monde méchamment mystérieux – un drôle d’invité parmi nous, les gens)
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Croissance et genoux d’azurEtudier sans cesseL’imaginaire et votre robe ouverteTandis que l’âme se reboise
Marc Syren
35 - La danse des fruits
Tu dis des mots, des mots pour être belle :Pomme, poire, prune… et ta lèvre danse, Et prend le goût des fruits qu’elle murmure.
Ta lèvre danse et tout ton corps la suit.N’est-il merveille un corps épanoui,Au bout de l’arbre une douceur d’enfant,Un fruit savant qui fait danser les belles ?
Il n’est de mots, de formules magiques,Que ceux qu’on déguste en les murmurant.Nous ne dirons plus jamais je vous aime,Nous nous dirons quelques fruits à l’oreille.
Robert Sabatier
36 - Demi rêve
Abougazelle élaromireElaroseille a la mijelleA la mirate a la taraise
Mirabazelle élagémiRosetaraise et coeurmiraTalatara miralabou
Elaseta coeurgemirolA laubaucoeur bauzeillabelIl est huit heures il est romil
Il est bonjour au cœur de luneLe ciel alors lagélamiLagélasou lagésommeilLagébonneil Lagésonjour
Robert Desnos
37 - Le dompteur de lions se souvient
regarde –moi et sois couleurplus tardton rire mange soleil pour lièvres pour caméléonsserre mon corps entre deux lignes larges que la famine soit lumièredors dors vois-tu nous sommes lourds antilope bleue sur glacier oreilledans les pierres belles frontières – entends la pierrevieux pêcheur froid grand sur lettre nouvelle apprendre les filles en filde fer et sucre tournent longtemps les flacons sont grands comme les parasols blancs entends roule roule rougeaux coloniessouvenir senteur de propre pharmacie vieille servantecheval vert et céréalescorne crieflûtebagage ménageries obscuresmords scie veux-tuhorizontale voir
Tristan Tzara
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Elles avaient des lèvres brodées de souriresdouxrêves de lèvres on ne sait d’oùet des teints de rondes cerises
Elles nous offraient des gâteauxrosesroses et blancsavec de la crème dedansde gros gâteaux pour les enfants
Elles étaient autour de nouspuis disparurent dans le temps
Louis Calaferte
39 - En Arles
Dans Arles, où sont les Aliscams,Quand l’ombre est rouge, sous les roses,Et clair le temps,
Prends garde à la douceur des choses,Lorsque tu sens battre sans causeTon cœur trop lourd ;
Et que se taisent les colombes :Parle tout bas, si c’est d’amour,Au bord des tombes.
Paul Jean Toulet
40 - Battre la campagne
Il met sa fièvre à la fenêtrepour la faire sécheril boit la bonne tisanedes herbiersen regardant voler les hêtreset marcherles chemins vicinaux et les ruinesse disloquerles herbes aller de droite et de gaucheet dans le cieldes petits nuages en forme d’autrucheau goût de mielles animaux ont mis leurs habits du dimanchec’est un conte de féesle malade va mieux il reprend sur la planchesa température essoréetout cela n’était qu’une anicrochedans un tissu trop serré
Raymond Queneau