21- Paternité végétale
J’aurais passé le dernier été de ma jeunesseà soigner un tilleul de hollandeet un rossignol du japonmalades à compter leurs feuilles leurs secondesl’un n’était-il pas ma beige lenteurl’autre ma muse fleurie nourrie d’éphémèresmais toutes les deux ont crevé !pour ma console j’élève depuis ce temps-làen chemise à carreaux dingo chapeau pompadourdes noyers miraculésdes bébés magnolias gâtés d’or.Et souvent triste à mourir à vingt ans déjàje me retournerai devant la porte étroite de la vieillessesans femme-les-enfants-d’abordla verge vierge la feuille de vigne sans fruits !avec seulement des souvenirs d’ombres d’arbres à tous les doigts des mainset la poterie de ma tête fêlée par la force d’un lierre intérieurorange et violâtre.Mais que de fois j’aurais recueilli la bruine du lyrisme des chosesEt joui de nuits rosesO mourir au sein de la pelouse de trèfles en fleurs blanches pleines d’abeilles blondescomme dans le blason de mon oncleà genoux devant l’orme pleureur d’or de toute poésiele cœur cuit de soleil bleul’air parfumé de musique ancienne
Jean-Paul Klée
22 - Le quatrième état de la matière Voici des mainsPose-les dans une brève secousse de ton corpsAvec un pot de basilicet l’espace fouillé d’oiseaux,quand l’aube sur nos corps mouillés les doigts sentent encore l’origan.Je sais seulement des choses très simplesLe soleil s’est découpé peu à peu comme ma mère découpait le painOn mettra la soupe sur la table(le soir sent le jasmin)ce goût de piments rouges et les dents heureusesnos corps nous tiendront encore chaud quelque tempsdans l’âge avancé de la nuit. Lorand Gaspar
23 - Parti pris
Je danse au milieu des miraclesMille soleils peints sur le solMilles amis Milles yeux ou monoclesm’illuminent de leurs regardsPleurs du pétrole sur la routeSang perdu depuis les hangars
Je saute ainsi d’un jour à l’autrerond polychrome et plus joliqu’un paillasson de tir ou l’âtre quand la flamme est couleur du ventVie ô paisible automobileet le joyeux péril de courir au devant
Je brûlerai du feu des phares
Aragon
24 - Amour
Allons parmi les trèfles et les menthesnous rencontrerons des bêtessilencieuses et digérantes,nous mêlerons nos ombres,la terre sucrera ses germes,l’ablette et l’ombre chevalierfileront sous l’eau des rivièreset je prendrai tes doigtss’écartant dans les mauves.
Jean Follain
25 - Aux cinq coins
Oser et faire du bruitTout est couleur mouvement explosion lumièreLa vie fleurit aux fenêtres du salonQui se fond dans ma boucheJe suis mûrEt je tombe translucide dans la rue
Tu parles, mon vieux
Je ne sais pas ouvrir les yeux ?Bouche d’orLa poésie est en jeu
Blaise Cendrars
26 - retouche au chat
en ronde bosse sur le tempslentement dépliantsa nébuleuse indifférente
Daniel Boulanger
27 - Lettre à qui ?
Chère amie, ce matin le lac a votre peauet la montagne votre chair. L’absence ajoutecomme un poumon à nos tendresses. La cigogneressemble, en repliant une aile, à votre bras
lorsqu’il étouffe un peu d’azur. Les orangerssont à la fois honteux de leur charme éloquentet fiers de susciter l’extase. Un voyageur,venu par quel bateau ? ramasse des cailloux :
peut-être héberge-t-il, dans un coin de l’esprit, un poème craintif à prendre forme. Un feus’éteint dans le village, et votre corps s’allume
pour que rien dans la nuit n’atténue le désir.L’île voudrait rentrer lentement sous les eaux, Et le printemps s’attarde à vous réinventer.
Alain Bosquet
28
Si j’existe que ce soit dans une processionde fougères ou dans le premier battement de cœurdu scarabée que ce soit dans un panier de figues ou dans les antennes de l’oragelorsqu’une ville de marbre et d’eau soudainsurgit à l’embouchure d’un fleuve chargé de nuitsd’arbres peints et de querelles invisibles.Si j’existe que ce soit dans le nom caché d’un oiseau ou dans ce dirigeable en dialogueavec les fumées les brumes et le grand large.Que ce soit dans les paroles perdues du côté de l’ombreet la bonne fatigue et l’heureuse impatience.
Lionel Ray
29
Le bonheur qui dérivecomme une graine lointaine
fragile corolle du jour et de la nuit
Le silence donne fraîcheur à la mare
Il est possible alors de s’éveillerde déchirer son âmedans les branches d’un châtaignier.
Christian Viguié
29 - Clairière
Le ciel est gris et bas Il fait pourtant clairièreLa lumière ne vient pas du jour mais d’un sourireLe sourire de quelqu’un qui se cache dans l’airUne personne qui n’est pas et qui est là dans le silence
Une fauvette pose ses notes une à une tout doucementSur chaque feuille un son futile de gaietéDe petite gouttes d’eau tombent de temps en tempsMais le ciel un peu frais est de très bonne humeur
Le feuillage des arbres est plein de doigts légersQui font bouger le vent inventeur de clartéIl ne fait pas très beau mais c’est presque pareilIl fait un printemps froid amical et clairière
Alain Bosquet
30
Sur les arbustes d’encre du beurre frais des dentelles des éventails ouverts en comblées divinités éparses le cristal incandescent qui chante à tire-d’aile sur la cire d’abeille du rosier cueille à fines et souples cuillerées les aériens châteaux de cartes des parfumés orphéons de plumes huilant la route les miraculeux festons d’arc-en-ciel des jarres pleines de lait buvant à grands cris le bleu azuréal sautant à pieds joints sur les tropiques du miroir pendu corps et biens à la fenêtre
Pablo Picasso