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mort qui perds sans cesse avec moitu ramasseras un jour tous les plismon jeu de travers
le matin chaviré sur le sein de la nuit
mais laisse dans ma main pour l’ultime levéecette dame de cœur si longuement rêvée
Daniel Boulanger
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Les premiers fruits avancentavec précaution
Ils ont la modestie des corpstrop vierges pour accueillirles allusions du temps.
Les oiseaux affranchisdéposent des œufs rieursà l’aisselle des branches
François Jacquin
13 - Chanson pour l’orange
Nous n’irons plus aux chemins d’alouetteLes dieux sont morts, les étangs sont gelés.Les beaux amants pour survivre aux tempêtesLiés à l’arbre ont vu l’herbe passer,La feuille fuir au delà des étés
Tu es à moi, mon enfant, mon orange.Tu refleuris dans l’armoire où je rangeQuatre saisons à portée de la main.Tu es à moi, tu veux que je te mange,Cuisse après cuisse, ô fille de ma faim.
Je donnerais ma raison pour tes nattesEt pour ta bouche un printemps, deux étés,Mille saisons et deux ruisseaux, trois larmes,Pour tes yeux verts et le clair de ton âmeQui refleurit parmi l’orge et le blé.
Léger le sang, léger le sang des fées.Je ne vis plus que de métamorphoses.Je fus grenouille et je deviens OrphéePour te parler de la rose et je n’oseÊtre la feuille où chante la rosée ;
Ce mot posé sur le bout de ma langueDevenu sein l’espace d’un baiser,Je le caresse et la nature flambe.Dansons, veux-tu, dansons l’orangeEt dansons l’astre en nos cieux embrasés.
Robert Sabatier
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Les arbres sont jolis dans la matinée blondeet les femmes aussiles rues et leurs maisons qu’une vapeur inondequ’il ferait bon ici
tout quitter me peinej’en ai le cœur gros
Les promeneurs sont neufs dans d’élégants costumesaccompagnés d’enfantson croise des cheveux légers et que parfumentquelques poivres troublants
tout quitter me peinej’en ai le cœur gros
Quand je serais parti que d’autres à ma placepasseront par iciqu’ils aient en souriant pour ma vieille carcasseune pensée merci
tout quitter me peinej’en ai le cœur gros
Louis Calaferte
15 - Le chou rouge
Je n’ai rien vu de plus beau cet étéqu’un chou rouge ;Tranché par le milieunet et dur comme un caillouil prit des teintes veineuses sous la lame ;
L’enchantement de ses friseluresles durs méandres de ses entrailles bleuesm’attendrirent plus peut-êtreque le dallage calculé du cœur du tournesol.
Chou qui croque et qui piqueet colore l’huile et la langueessaierais-tu de me menerd’un saut de puceron vers l’infini ?
Gabrielle Marquet
16 - Câline
Que sont Corfou et Calcuttaet leurs jardins trop défendusà côté du fruit que tu assous la jupe, beau fruit fendu
telle une grenade câlineoù s’entrelace on ne sait plusaux entrechats de ballerine,quel frisson de convolvulus
Paul Neuhuys
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Ces emphases de lacs musclésAu détour des rhododendronsPar les belles après-midi de connivenceA se susurrer des bricolesOù trouvait-on ces gazouillis ?
Les robes balançaient leurs flûtes horticolesSur de roses chemins sablésOn avait des soleils mûrs comme des chaudronsJe les revois qui caracolentDans des coffrets d’azur d’une munificenceInouïe !
C’était le temps encore je crois des bilboquetsQuelqu’un disait des versUn œillet au revers
Les comtesses d’ailleurs frétaient des troïkasPerspective NevskiMozart était exquisEt Chopin désarmant avec ses mazurkasVaguement polonaisesC’était le temps encore de leurs nurses anglaises
Louis Calaferte
18 - Chaleur
Tout luit, tout bleuit, tout bruit.Le jour est brûlant comme un fruitQue le soleil fendille et cuit.
Chaque petite feuille est chaudeEt miroite dans l’air où rôdeComme un parfum de reine-claude
Du soleil comme de l’eau pleutSur tout le pays jaune et bleu.
Anna de Noailles
19 - retouche à l’appoint
fauvette souple au bord de l’églantierle monde penche et se déroutela lumière fait un pas de côté
l’homme qui dort dans l’herbevoit revenir ses femmes en allées
Daniel Boulanger
20 Avec le temps le toit crouleavec le temps la tour verditavec le temps le taon vieillitavec le temps le tank rouille
avec le temps l’eau mobileet si frêle mais s’obstinantrend la pierre plus docileque le sable entre les dents
avec le temps les montagnesrentrent coucher dans leur litavec le temps les campagnesdeviennent villes et celles-ci
retournent à leur forme premièreles ruines même ayant leur fins’en vont rejoindre en leur déclinle tank le toit la tour la pierre
Raymond Queneau