AU FIL DU KANAL‎ > ‎

Chronique Culture


C’est sur le rapport de Joseph Lakanal que, le 19 juillet 1793, la Convention rendit le décret relatif à la propriété des auteurs d’écrits en tous genres, des compositeurs de musique, des peintres et dessinateurs... Notre chroniqueur préféré, l'écrivain Denis Fernandez Recatala, profite de l'aubaine pour nous dispenser ses propres avis tous les mois dans le domaine de la culture qui, selon le mot de Pasolini, est "la résistance à la distraction".
   



                                                                   
                                                             C'est lui !    >>>>>>      

 






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VIOLENCE SUR LA TERRE COMME AU CIEL

 

  Les Prairies ordinaires rééditent un toujours classique de la littérature marxiste, le Thomas Münzer, Théologien de la révolution. Idée heureuse et décision opportune en ces temps de crise perclus d’un pacifisme quasi pastoral, avec ses théories d’indignés découvrant un B.A. bah de la politique au détour d’un pamphlet rédigé par un héros de la crèche.

L’époque a chaviré et la republication du Thomas Münzer d’Ernst Bloch rencontrera un succès bien plus limité que le prétendu libelle apathique appelant à une intifada sentimentale. Mais Mac Luhan avait raison, plus le message est mince, insignifiant,  plus il a de chances d’être entendu.

Thomas Münzer, rappelons-le en quelques mots, est ce prédicateur, un instant émule de Luther puis son adversaire exacerbé,  qui prit le parti des paysans et des mineurs contre les princes, les seigneurs féodaux et le clergé. Il mena une longue bataille, une sorte de longue marche qui embrasa l’Allemagne, du lac de Constance à la Thuringe, de la Franconie au Tyrol, de la Forêt noire à l’Alsace…  Friedrich Engels évoque son combat avec La guerre des paysans écrit aux lendemains du printemps de révolutions européennes de 1848, auxquelles il avait participé activement. Karl Kautsky lui empruntera le pas, avant qu’Ernst Bloch compose sa biographie en 1919, quand résonne encore le tumulte de la révolution d’Octobre et les fracas bouleversants de l’insurrection spartakiste.   

Ernst Bloch renouvelle d’une certaine façon l’approche marxiste qui s’en tiendrait au seul primat économique et ce faisant renoue avec le Marx qui estimait que le facteur économique n’intervenait qu’en dernière instance. Là, dans cet ouvrage arborescent qui relate une destinée individuelle et collective, qui souligne sur un mode érudit le substrat théorique étayant non seulement l’argumentaire de Thomas Münzer et ses partisans, c’est-à-dire pour l’essentiel un matériel biblique, mais qui lui permet aussi de dessiner un avenir aux couleurs du ciel et une terre aux couleurs des hommes qui s’insurgent, là dans cet ouvrage, l’histoire nous est restituée avec un scrupule flamboyant, celle de l’avènement du Royaume…  Thomas Münzer ne se laisse pas lire, on le dévore et on le dévore d’autant plus qu’il expose ce qu’est une utopie qui se mêle de brusquer la réalité. Ici, sur les terres allemandes de Frankenhausen, pas de rêve évanescent, mais l’incandescence d’une parole brute provenant d’un en deçà biblique où il est dit : « La parole sera donné au peuple » et Münzer y joignant le geste aurait pu rajouter, elle lui sera donné non

par la résignation, mais les armes à la main.  Sa guerre concernera des masses et s’affranchira de frontières  et donc de gouvernements. 

Avec Thomas Münzer, Ernst Bloch fournit l’utopie, une utopie qu’il théorisera dans le volumineux Principe espérance.

Je ne voudrais pas clore cet article sans saluer la performance de Thierry Labica qui ouvre cette édition de Thomas Münzer par une préface d’autant plus remarquable qu’il s’emploie non sans élégance à mettre en perspective l’épopée communiste de Thomas Münzer et son retentissement posthume. Ainsi, on apprendra, par exemple, que Thomas Münzer fut un enjeu polémique de la guerre froide, qu’on tenta de le tremper dans ce qu’il est convenu d’appeler désormais le totalitarisme.  Pauvres Münzer et pauvre Robespierre décapités l’un l’autre pour avoir aimé le peuple et pas le peuple abstrait des gravures, mais celui qui travaille et se bat.  Mais il dit bien plus encore…

La République démocratique allemande honora le grand précurseur en imprimant un billet de cinq marks à son effigie et en commandant la fresque de cent quatre-vingts mètres à Bad Frankenhausen, inaugurée peu de temps avant la « chute du mur ».  Double ironie sans doute, mais bel effort du régime qui ne cessa de prodiguer des hommages à ce rebelle de la Renaissance, ne serait-ce que pour enraciner une tradition révolutionnaire dans le pays…

                                                                                                                                  Denis Fernàndez Recatalà

                                            

 

Thomas Münzer, théologien de la révolution, 303 P., 22€, Les Prairies ordinaires, coll. Singulières modernités.


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Jordi Savall, les Borgia, la musique et l'histoire





A priori, curieuse pour ne pas dire extravagante entreprise que celle menée en l’occurrence par Jordi Savall avec ce qu’il nomme le « Livre-CD ».  Il élargit et de loin le domaine qui lui est familier en produisant et commanditant des ouvrages qui pour nous en tenir à la simple description en guise d’approche comprennent une chronologie, un texte savant traduit en six sept langues dont bien sûr le catalan ; des illustrations puisées, une iconographie, c’est-à-dire pour l’essentiel une imagerie renaissante ; des photos soit de répétition, soit de concert qui présentent un caractère de familiarité, quelque chose de la connivence…  Enfin, tout est fait pour satisfaire l’intérêt du lecteur-auditeur, susciter sa curiosité grâce à un dispositif et une maquette d’autant plus ingénieux qu’ils s’accordent à une espèce de luxe propre à la complétude.  Ici, on entend ce qu’on lit et voit.  La musique sert non seulement d’illustration, mais contribue aussi à créer un effet de profondeur, une compréhension par la bande, par si j’ose écrire la palpitation…   

Jordi Savall s’est donné les moyens de parvenir à ses fins, les moyens de faciliter la mise en œuvre de ses projets.  Avec sa femme, la soprane Montserrat Figueras, récemment disparue, ils avaient pressenti qu’EMI allait bientôt réviser leurs contrats et réduire leurs aspirations et celles-ci ne manquaient pas d’envergure.  On le constate en consultant le catalogue de leur structure de production, Alia vox.

Jordi Savall est un interprète réputé, spécialisé dans la musique baroque et la musique ancienne, à savoir médiévale.  Il ne s’y limite pas, puisqu’il exécute des partitions contemporaines.  Il a conquis une large audience  grâce à Tous les matins du monde, le film d’Alain Corneau où il ressuscitait les pièces de Monsieur de Sainte-Colombe, incarné par Jean-Pierre Marielle, Monsieur de Sainte-Colombe le maître de Marin Marais et qui a révolutionné le jeu de la viole de gambe, à laquelle il a fait ajouter une corde…

Jordi Savall, c’est ça, une évidence, un déchaînement tranquille, un homme qui se multiplie et se démultiplie, un homme avide de découvertes et de redécouvertes, un homme qui s’évertue à faire en sorte que toute musique, d’où qu’elle provienne, réponde à une permanence et se conjugue à jamais au présent de son écoute et nourrisse une véritable passion. 

C’est un tour de force auquel nous convie Jordi Savall, un tour de force et de charme, au sens de l’envoûtement et de la sidération… Il concilie des qualités de musicologue, de direction d’orchestre, de virtuose et à l’occasion de compositeur, dans son genre, comme on peut le vérifier avec Jeanne la Pucelle,  de Jacques Rivette.

Ici, avec Dynastie Borgia, il exhume un nombre considérable d’auteurs et de compositeurs, de pièces anonymes allant sensiblement de 1063 à 1671, de la période maure de Valence au XIIIe siècle à la canonisation de François Borgia. 

Il restitue ainsi une période compliquée de l’histoire d’Espagne et davantage encore de l’histoire européenne.

Côté Borgia, les divers auteurs s’emploient à les détacher d’une légende trop noire pour n’être pas séduisante et à replacer le crime dans un contexte qui le cultivait ; toutes les grandes noblesses y avaient recours…   L’humanisme émergent n’ignore pas Machiavel qui se rangea sous la bannière d’Alexandre VI vers qui on l’avait envoyé pour contester ses positions. Il y apprend la raison politique. Alexandre VI sera l’un des inspirateurs du Prince.  Oui, Alexandre VI est meurtrier et en particulier de son presque gendre, Alphonse d’Aragon, époux de Lucrèce.  Il n’y est pas allé de main de morte avec ses neufs enfants, ce qui est sans doute excessif pour un pape.  Mais il aura été aussi l’un des grands mécènes de la Renaissance.  De surcroît, la famille Borgia se paie le luxe de la canonisation d’un de ses membres, François Borgia et le premier pape Borgia, Calixte III réhabilite Jeanne d’Arc et fait réviser son procès. 

L’histoire de la dynastie Borgia telle qu’elle nous est exposée dans cet ouvrage foisonnant, érudit, émouvant, comble les sensibilités et les esprits les plus insatiables.  Bel ouvrage que cet ouvrage où l’on succombe aux raffinements, aux sons et aux voix d’un temps retrouvé, à une méditation aux rythmes variés animée…

 

                                                                                                                                                              D.F.R.

 

Dynastie Borgia, Église et pouvoir à la Renaissance, 3 CD de 70 mn + 1 DVD avec la Capella real de Catalunya et Hespèrion XXI, direction Jordi Savall.  394 p. éd. Alia vox www.alia-vox.com 38,82 €

 






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Combas : plein la vue

 



Robert Combas s’expose à Lyon et plus précisément au MAC où la rétrospective qui lui est consacrée se déploie non sans splendeur sur trois étages. Il s’agit bien d’une rétrospective et non d’une nécrospective, la preuve étant apportée par le fait tout simple et néanmoins original, Robert Combas s’y produit et poursuit ses activités au sein même du musée.  Il a fait installer son atelier au cœur du musée afin de continuer à peindre le temps de l’exposition. Par ailleurs, il donnera des concerts avec son groupe rock, la musique constituant pour lui une activité aussi essentielle que complémentaire.  On pourrait imaginer que la musique et la peinture suffisent à satisfaire son goût effréné  d’invention et par conséquent de découvertes, mais cet artiste foisonnant, aussi prolixe que fécond trafique également la vidéo, mord sur la photographie et s’adonne à la sculpture sans oublier la littérature, une poésie timbrée, déjantée qui émane des titres de ses œuvres lesquelles rompent avec la sobriété frigide des titres génériques, au sens des médicaments tombés dans le domaine public, adoptés par des tenants de la peinture avant tout et  cultivant un post-modernisme on ne peut plus désuet aujourd’hui…  

Disons-le tout de go, avec ses trois étages d’étalage raisonné, aux allures chronologiques, ses thèmes déclinés, Robert Combas en met plein la vue. C’est un peintre majeur de notre époque, un peintre qui peint pour ne pas mourir. C’est une sorte de collectionneur sauvage, un chiffonnier de l’aube blafarde se levant sur des perspectives on ne peut plus prometteuses et cette comparaison n’est pas désobligeante, au contraire — qui fouille et puise dans l’imagerie, toute l’imagerie qui nous est donnée, de Lascaux aux bandes dessinées, des vitraux médiévaux aux affiches de pub, de l’iconographie savante aux représentations les plus répandues, un matériel essentiel afin de l’investir, se l’approprier et le recomposer, le travailler à sa façon, lui conférer les sentiments d’un temps présent, de lui communiquer son style, ses vibrations plutôt électriques…

On pourrait dire que Robert Combas joue sur plusieurs tableaux et sans céder à la facilité, c’est exact. C’est un de ces grands désinhibiteurs qui confond les genres, renverse les hiérarchies que pour mieux exprimer une liberté.

Il traduit des émotions où prime à  l’évidence une jubilation compagne  des plaisirs et dont cependant ne sont pas exclues des mélancolies discrètes.  De plus, il affiche sous des aspects désinvoltes, insolents, des moments abandonnés aux tendresses.  

Il nous convie à une intimité qu’il croise avec des images majeures de l’histoire de la peinture.  Il tient un journal intime sans se désintéresser d’une histoire qui le comprend et qu’il retrace car de La bataille de san Romano d’Ucello aux nus de Matisse sans omettre Lautrec, Van Gogh ou Picasso, la peinture demeure et l’imprègne. Il en conserve le geste, il s’y livre à corps perdu, il œuvre dans la matière, dans une épaisseur qui à bien des égards mime une profondeur du temps…  C’est une posture baroque que celle des excès, du redoublement des points de vue, des inversions concertées, des intrusions et de la syncope, de la prolifération, et de la pensée comme prise sur le vif. 

On le voit, pour Robert Combas le monde semble n’exister que pour autant qu’il se résout à la peinture et pour autant donc que la peinture le révèle métamorphosé, transcendé, tendant vers une plénitude comme la toile saturée de signes le suggère souvent…  Le brouillon, l’esquisse, c’est le dehors, ce dehors que le peintre capte et captive avant de le restituer sous des aspects d’autant plus essentiels qu’ils sont inattendus.

En la circonstance, l’énergie du peintre, on le comprend, ne peut qu’être vitale. C’est un Icare qui s’élève au-dessus du labyrinthe des réels et approche à sa manière le soleil auquel chacun prétend…

 

                                                                                                    D.F.R.

 

Robert Combas, Greatest Hits, On commence par le début, on finit par la fin, MAC de Lyon, jusqu’au 15 juillet 2012, Cité internationale, 81 quai Charles de Gaulle. 

 

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Poste Restante



Il existe un génie des correspondance et Lettres à André Breton 1818-1931 d’Aragon y déroge d’autant moins qu’elles embrassent une aventure littéraire et artistique, poétique assez exemplaire pour servir sinon de modèle du moins de repères. Ajoutons que cette entreprise se déploie au cours d’une période qui mord sur la première guerre mondiale et qui s’étendra sur une bonne partie du XXe siècle. L’amitié voire la complicité liant Aragon à Breton prendra fin, elle, peu après le retour du congrès de Kharkov auquel Aragon et Georges Sadoul avaient été invités, avec voix non délibératives. Dans son introduction, Lionel Follet éclaire cet épisode où nos deux surréalistes cherchent à imposer leur conception littéraire, esthétique, à un aéropage dominé alors par « les écrivains prolétariens »

Pour Aragon et Sadoul, il s’agit d’apparaître comme les représentants les plus qualifiés en France de la Révolution, au détriment de Barbusse et Poulaille.  Pour parvenir à leur fin ils joueront avec le feu et passeront des compromis lesquels, par définitions les compromettront aux yeux de leurs détracteurs.

En fait avec cette séquence soviétique et les suites qu’elle engendrera avec Front Rouge le poème qui value à Aragon d’être poursuivie pour incitation au meurtre, un divorce est consommé entre les deux principales figures du groupe, les conséquences seront jugées funestes.

Cependant Aragon saisira l’occasion pour se dégager de la tutelle d’un

André  Breton jaloux de l’autorité qu’il exerce. Aragon en avait quelque fois marre. Ainsi au sortir d’une réunion tumultueuse rue Fontaine, le domicile de Breton, Aragon confiera à André Masson : « Et dire que j’ai rompu avec ma famille pour en arriver là. »

Mais ce que révèle surtout les conflits issus de Kharkov et de l’affaire Front rouge se sont les approches littéraires qui opposent depuis déjà longtemps nos deux protagonistes.  Aragon, on le sait, est partisan du roman lequel suppose selon lui une conception du monde comme l’atteste son cycle « le Monde Réel ». Il est par ailleurs adepte de la poésie de circonstance ce qui n’est pas le cas de Breton. Et les différences ou les différends politiques ne feront que s’aggraver. Il n’empêche que d’une manière ou l’autre ils ne cesseront à travers leurs écrits de corresponde.  Breton sur un mode souvent acrimonieux et disqualifiant et Aragon plus mesuré et plus nostalgique regrettant une période heureuse car active et des amis perdus.

Ces lettres pour l’instant sans écho étant donné les dispositions testamentaires prises par André Breton -, témoignent d’une époque, disent une amitié aux accents ambiguës suggérant une homosexualité qui s’épanouira au grand jour après la mort d’Elsa. Par ailleurs et ce n’est pas négligeable, un monde pour ne pas écrire l’univers nous est offert, Aragon y relate, parfois par le menu, ses relations  avec des poètes, des peintres, des musiciens, toutes une légion de personnages plus ou moins éminents dont il retranscrit les propos augmentés de ses propres observations. On voit ainsi un jeune homme évoluer au cours de ses années d’apprentissage et de ses découvertes comme par exemple l’écriture automatique que l’on impute, à l’ordinaire, au seul Breton.

On perçoit un monde bousculé par les événements, la guerre, la révolution et des jeunes gens désireux de changer la donne, d’abord avec Apollinaire puis très vite avec l’ahurissant Dada pour qui la table rase est un bon début en attendant la suite et enfin le surréalisme qu’ils vont élaborer en recourant à Hegel et Freud.  Ces jeunes gens sont aussi rieurs que sérieux.  Ils révolutionnent l’imaginaire. On conviendra, ces lettres avouent une insolence et une splendeur, une affection, une passion littéraire, une gravité politique, une allure, une audace que seule la jeunesse autorise. 

Désormais, on ne peut attendre que les réponses de Breton dont la publication ne saurait plus tarder. Mais il en va ainsi dans un chaos du temps, une espèce de scansion posthume, un opéra traversé par des prosopopées où Aragon déjà en 1971 publiait une Lettre ouverte à André Breton sur Le Regard du sourd, cinq ans après la disparition de son destinataire. Il en va ainsi…

 

                                                                                                                                            Denis Fernandez Recatala

 

  (1)   Lettres à André Breton 1918 – 1931 d’Aragon présenté et annoté par Lionel Follet





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        La France Rouge, 

                                                                            une épopée française

 

  Bruno Fuligni a eu l’excellente idée de consacrer un ouvrage – en vérité un livre objet – aux communistes français, pour retracer une histoire abondante en péripéties, riche en événements, l’auteur a eu recours aux archives du Parti communiste français où il a puisé les éléments provenant de la direction et d’autres plus modestes émanant de militants. En procédant ainsi, il restitue les images d’un parti qui brassait une totalité sociale et il communique au lecteur le sentiment d’une organisation en mouvement, qui longtemps a impulsé le cours politique en France. Les déclarations de dirigeants se mêlent donc à des documents particuliers comme ceux illustrant le Front populaire.

L’histoire relatée s’étend de la Commune de Paris que le PCF revendique à 1989 qui symbolise avec «  la chute du mur de Berlin » le début d’une fin souvent prédite et souvent annoncée. En ce qui concerne le PCF,  l’histoire évoquée dans ces pages dresse un tableau qui débute par la splendeur d’une tragédie et s’achève, grosso modo, par un vaudeville aux accents amers. On part de la révolution bolchévique pour aboutir à ce qui ressemble parfois à un Clochemerle.

La réussite de ce livre tient non seulement à ses qualités esthétiques, à sa performance documentaire, mais également à l’éclairage politique qu’il jette sur un monde, un continent peut-être disparu et dont on s’étonne, cependant, de sa capacité à persister dans le paysage politique français même sous une forme proche de la lyophilisation.

Ce parti, on a tendance à l’oublier, a fonctionné pendant des décennies comme une contre-société. Ce parti a rempli les fonctions qui lui étaient historiquement dévolues et qu’il s’était fixées, organiser la classe ouvrière, promouvoir son hégémonie, mais il a aussi pénétré des champs et des domaines visant à une émancipation par la culture et les arts.

Si l’histoire du Parti communiste français ne se détache pas d’événements marquant sinon significatif tels que le pacifisme de la grande guerre, l’opposition constante aux conquêtes coloniales, la défense des travailleurs quels qu’ils soient, la revendication sociale et politique – aujourd’hui limitée à la transformation sociale -, le soutien  aux mouvements de libération national des peuples opprimés -, cette histoire ne s’exempte pas de figures où si l’on préfère de héros des luttes ouvrières.  La révolution, incarnée par le parti communiste, réclamait des visages et des corps auxquels s’identifier.

Pour aller vite, dès ses origines, le Parti communiste construit son imaginaire. Il s’intéresse à d’illustres devanciers, Louise Michel et Auguste Blanqui, dont il détient des photographies et des manuscrits.  Par la suite, Zéphirin Camélinat et Jean Jaurès occuperont dans son panthéon une place éminente. Puis, on verra André Marty, mutin de la mer noire, initier une galerie de portraits où figureront, entre autres, Henri Martin, Raymonde Diem, Henri Alleg et, auparavant, sur un mode quasi inversé puisqu’il s’agit d’étrangers apportant leur soutien à la France, les membres du groupe Manouchian.

Oui, cet ouvrage,  La France Rouge, répétons-le, est une réussite documentaire car il comprend, des documents en fac-similé reproduit de telle sorte que l’on tient entre ses mains la copie de lettres dont le papier même est rendu à sa vérité première. Il en va pareillement pour les documents dactylographiés …

Parfois, en compulsant un ouvrage de ce type, on en vient à considérer la nostalgie comme opératoire et susceptible de relancer, à sa mesure, un élan qui, au fil du temps et de certaines erreurs commises, s’est affaibli. Un cœur se remettrait à battre. Mais ne nourrissons aucune illusion… Tout au plus, La France Rouge, consolera des esprits chagrins.

Il n’en reste pas moins, aujourd’hui, une histoire somptueuse, tragique, une Iliade des temps modernes et un récit des jours heureux.

Ce livre contient des inédits, des rapports tus plutôt que dissimulés et je songe à la rencontre entre Jean Kanapa et Kim Il Sung.   

Il est bien entendu que La France Rouge comporte des limites. Tout n’y est pas traité.  Cela tient à une histoire foisonnante et souvent compliquée qu’un tel livre ne saurait traduire dans l’espace qu’il lui est imparti. C’est déjà un prodige que d’avoir retenu des dates et des faits remarquables, des jalons de l’histoire.  Troie est tombée… On pourra regretter certaines omissions comme la création de la première Maison de la culture en France, rue de Navarin à Paris,  dirigée par Jean-Richard Bloch et Aragon. Mais étant donné la profusion de documents prodigués, ce serait faire la fine bouche alors que le menu est plus qu’appétissant.

 

 

                                                                                            Denis Fernàndez Recatalà

 

1 La France Rouge de Bruno Fuligni, éd. Les Arènes, coll. L’Histoire entre nos mains, 120 p., 34,80


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PRIMAIRES                                            

 

  Tout d’abord, je tiens à signaler que j’ai voté pour Nafissatou Diallo.  Le reste me paraît très secondaire. En gros, les postulants, postulantes me rappelaient le serveur sartrien des Deux Magots qui jouait son rôle quand il était en exercice et chacun, du côté socialiste, s’y est plus ou moins tenu.  Cela a ressemblé à une sorte de répertoire d’un théâtre de types somme toute obéissant à un rituel et répondant à des conventions.  En balayant le spectre des emplois, on remarquait ici et là, au-delà des personnages institués par une tradition ­— le jeune homme, le jeune premier, la femme d’expérience, l’inspirée, le modéré, le papa gâteau, variante de papy Brossard —,  le tout corrigé par un désir sinon une volonté de distinction.  Il s’agissait de n’être pas confondu dans le lot tout en tirant au mieux son épingle du jeu. Curieux spectacle que celui des débats ou chacun a poussé sa note tout en prenant soin de ne pas insulter l’avenir social-démocrate, c’est-à-dire celui des accommodements et des compromis.  J’ai passé ma jeunesse à observer les règles sacro-saintes des dissertations avec son modèle inamovible, thèse, antithèse, synthèse, auquel au fil du temps s’est ajouté un quatrième acte, la foutaise avant de découvrir l’existence du cinquième, la prothèse.

On a donc vu, en préambule, long et lourd préambule qui aurait tout aussi bien pu s’intituler L’après-midi d’un faune à une autre heure et sous d’autres latitudes, le gagnant certain sans avoir concouru confondre, fort de sa réputation, une suite d’hôtel avec La philosophie dans le boudoir. Mais Dolmancé étant absent, personne n’a eu l’audace de s’écrier : « Est-on délicat quand on bande ? » Les temps ne sont plus à la provocation ni au blasphème. Les mœurs se sont policées et si l’on commet des forfaits, on préfère les accomplir en douce et ne pas les revendiquer.   

Passons sur cet épisode qui a privé le Parti socialiste d’un homme compétent, bien qu’on se demande en quelle matière, surtout si l’on estime que la vérité de Strauss-Kahn s’avère avec Christine Lagarde. 

Et venons-en aux rescapés.  Brossons un  tableau rapide et commençons par Baylet, ce vieil homme affable, l’ami pour ne pas dire l’obligé de la famille qui apporte ses biscuits émiettés à une noce dans laquelle il jure, mais où il est accueilli avec sympathie, la forme admise de la condescendance parce qu’il représente une province avouée, un style d’ancienne république, plutôt troisième, et la sincérité roublarde d’un notable propriétaire de journal.  Il est là pour amuser la galerie comme l’atteste son score. Ce n’est pas tous les jours que les Tonga l’emporte sur une équipe de France. 

Près de lui, Valls, au physique de jeune premier ancienne manière, à savoir plus proche de la fadeur bien peignée que des allures insolentes, donne dans la modernité, une modernité qui emprunte à l’adversaire ses arguments. Sa force consiste ainsi à valider une politique qu’il est censé combattre au nom d’une réalité qu’il ne conteste pas. C’est un homme bien comme il faut qui ne déplaît même pas à ses amis trop scrupuleux pour devoir se passer de son appui. Il demeure campé sur le congrès de Reims où tout un pan et non le moindre du parti caressait l’idée d’intégrer le camp du libéralisme. Là-dessus, la crise s’est avérée. On a remballé le matériel, alors que Valls persiste et signe.  C’est pourquoi, on lui montre une certaine compréhension dans les rangs.

Montebourg son opposé, emprunte quant à lui, la défroque révolutionnaire sans toutefois proposer la société qui irait avec. Il fut un temps où il se prenait pour Saint-Just : il ne tournait pas la tête, mais le buste. Fort d’un physique avenant et d’un grand-père charcutier, il « surjoue » le conventionnel et se risque sur un terrain subversif avec un parti qui ne le suivra pas. C’est l’être déplacé que Valls révulse, le vilain garçon qui fait mine de renverser la table si on ne le retenait pas, une sorte de garçon d’honneur mal embouché, qui sait bien qu’on ne lui en fournira ni l’occasion ni les moyens et qui n’a rien trouvé de mieux que d’aller au-devant du vainqueur, même s’il ne partage pas les convictions qu’il affiche. Petite raison d’un ambitieux à l’ambition pour l’instant réprimée. En contrepartie, presque par compensation, il est persuadé d’être le roi de la fête. Pourquoi pas ? Du moins, il tient à faire valoir son importance…

Ségolène Royale se croit habitée par un destin. La vierge lui est apparue. Elle a quitté sa grotte et ses eaux miraculeuses pour s’engager dans une lutte où peu à peu elle a perdu pied.  Pour elle, les sables sont mouvants et le terrain miné.  Passons sur les tristes épisodes de la campagne précédente qui a culminé avec ses efforts en direction de Bayrou et ses inspirations d’un ordre juste dont on demande en quoi il consiste. Porteuse d’une mission qui attend encore son Charles VII pour la créditer, c’est une femme avenante et naïve qui s’évertue à décevoir. Elle ne sait pas composer avec son parti. Elle ne sait pas composer du tout.  C’est l’intruse qui l’a emporté en s’appuyant sur l’opinion, une opinion sans idée fixe autre que celle que promeut un air du temps. Ses désirs ont été trahis et sa grandeur consiste à soutenir celui qui l’a trompée au nom d’un dessein transcendant. Il s’agit de demeurer sur la scène sans trop perdre de plumes et en conservant un certain éclat.

Martine Aubry a joué la femme aguerrie, compétente. Elle a incarné la conscience technique jusqu’à l’ennui. C’est la femme qui porte la culotte et qui a montré tous les signes de la fermeté, de la détermination, d’une brutalité contenue. C’est l’image d’une maîtresse femme, l’organisatrice des agapes et qui à ce titre souhaitait en toucher, si l’on peut dire, les dividendes. En principe, elle possédait les clés du parti. Grâce au concours de quelques personnalités, elle en avait élargi le champ. Son autorité et sa brusquerie ont déplu. Feinte ou non, sa posture n’a pas rassuré une société inquiète et toutefois soucieuse de changement.  Elle n’a pas su enchanter son discours, lui conférer un lyrisme minimal. Elle a versé dans une polémique — la gauche molle — dans un moment où l’on cherche à gommer les aspérités au nom d’une unité, soupçon d’une communauté réconciliée. C’est la femme que l’on respecte mais que l’on craint.

À la différence de Hollande dont Denis Roche me disait, il y a longtemps certes, qu’il avait autant de charisme qu’un lapin mort. Mais là, aminci, les cheveux teints, ayant épousé les accents de Mitterrand, avec des poussées d’emphase, soulignant son attachement à l’unité du parti et partant de la France, il a été l’homme des conciliations improbables et néanmoins réussies, l’homme venu de loin, indispensable à la bonne tenue du spectacle, tantôt assez ordinaire pour contrarier vraiment, tantôt assez brillant pour ne mécontenter personne, tantôt assez médiocre pour offenser quiconque, n’ayant pas pactiser inopportunément, n’ayant jamais voulu céder sa place pour un plat de lentilles, modérant son ambition et d’emblée, par un jeu de miroir habile, jouant le contre-pied de Sarkozy, donné depuis des lustres comme son adversaire principal. C’est le type discret, prudent, mesuré, sans qui le spectacle manquerait de consistance et partirait à vau l’eau.  

Le garçon des Deux magots est content.  Il n’est plus le seul à donner le change. 

                                                                                                                      

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  LIMONOV, ÉCRIVAIN SOVIÉTIQUE                                                               


Emmanuel Carrère s’est attaché à rédiger une biographie d’Edward Limonov. Il nous éloigne des premiers feux de la course à la présidentielle, des primaires déprimantes du PS et de ses à-côtés Guérini/Stauss-Kahn ainsi que des dissensions internes à l’UMP où l’on fait des niches à Raffarin. À croire que l’emphase politique ne se conjugue convenablement que chez Eugène Labiche. Oui, comme l’affirme un des personnages du Chapeau de paille d’Italie, «n’est pas pour me vanter, mais il fait chaud». Dans cette arène où l’on torée des colimaçons.
Avec son livre, Emmanuel Carrère prend du champ sinon une certaine hauteur. Il brasse une histoire aux résonances bizarres, aux échos sombres, où les grands mouvements se nourrissent d’anecdotes qu’il veut significatives. Edward Limonov est, d’un certain point de vue, le sujet idéal, bienvenu.  

Pour produire cette biographie pour le moins accidentée et foisonnante, inattendue, Emmanuel Carrère convoque un cortège de personnages illustres, croise des récits improbables, noue des fils réticents, expose l’anticonformisme de Limonov et plus que son anticonformisme l’inacceptable. En gros, de l’ouvrier au voyou, en passant par le timbré ou prétendu tel, le poète underground, le dissident si singulier qu’on le situait assez mal, le romancier talentueux, l’homme qui avait refusé de travailler pour le KGB, alléguant que sa famille avait déjà donné en la personne de son père et de son frère si je me souviens bien, refusant de se rendre en Israël comme on le lui avait enjoint à l’époque des refuzniks avec lesquels l’administration souhaitait le confondre afin de régler son cas, le partisan puis le déçu de Gorbatchev, le partisan puis le déçu de Jirinovski, le combattant des Balkans tirant sur Sarajevo assiégé, le partisan de Ianaev, le visiteur de Le Pen, le zek condamné pour terrorisme, le fondateur du parti  national  bolchevik,  l’allié suspect de Kasparov, le démocrate orange, etc. 

J’ai moi-même fréquenté Limonov au cours des années quatre-vingt. Je l’ai interviewé pour Révolution où par la suite il a publié des articles sur sa guerre de Yougoslavie. Je l'ai souvent vu pendant une période. 


ll venait nous voir, en manteau de feutre recoupé de l’armée soviétique, à la revue Digraphe, dans le petit immeuble où avait vécu Camille Desmoulins, rue de Condé. On descendait quelques marches pour accéder au bureau en contrebas du trottoir et c'est dans ce bureau que j'ai rédigé le texte appelant à annuler l'expulsion dont il était menacé.  J'insistai sur le fait qu'on l'expulsait d'autant plus facilement qu'il ne dénonçait pas l'URSS. Je ne me souviens plus exactement de la liste des signataires sinon la dérobade de Nathalie Sarraute. Elle nous avait informé par le truchement de Serge Fauchereau de son impossibilité de se solidariser avec un antisémite. Nous étions surpris.  L'antisémitisme ne transparaissait pas dans les écrits de Limonov pas plus que dans ses conversations. Nous avions mis cela sur le compte des rumeurs que provoquaient Limonov, son mauvais genre. 

Jean Ristat avait pris contact avec Charles Lederman. Nous nous étions retrouvés toute une tripotée chez Monsieur Bœuf, un restaurant où Aragon avait sa table. Soirée un peu surréelle. Jack Ralite, un peu à l’écart, téléphona jusqu’à plus soif, d’une voix plutôt forte à je ne sais qui, histoire d’attirer l’attention à lui, tandis que nous cherchions à régler l’affaire. Avocat efficace, Charles Lederman y parvint les jours suivants.  

Un peu plus tard, des mois après, nous avons invité Limonov à lire un poème de Maïakovski en russe, lors d’une de nos prestations collectives. Jack Ralite était présent. Il prononça un discours hors sujet.  Il raconta son voyage à Baïkonour en compagnie de Mitterrand. Limonov me souffla à l’oreille:«démagogue» et Maïakovski passa à l’as.  

Il y eut des épisodes plus intimes. Il venait à des réceptions organisées par les communistes aux éditions qu’ils contrôlaient. Il y venait avec une femme qui chantait dans des cabarets et qui avait publié un récit aux accents esséniens, Maman, j’aime un voyou. Limonov nous rendait visite, abattu et s’asseyait contre le mur dans le nouveau local de la revue, au Mercure de France, habité autrefois par Beaumarchais. Il avait du chagrin. Il restait les bras autour des genoux, la tête ployée, silencieux et nous n’osions pas le déranger… 

Puis les évènements s’étaient bousculés, il m’avait invité à une conférence de Jirinovski. Ici, sous notre latitude, on ne sait pas à quel point Gorbatchev était détesté. Il faut voir ou revoir Anna, le film que Mikhalkov consacre à sa fille pour le constater. Gorby, juché sur le mausolée, conspué par la foule défilant à l’occasion du Premier mai, au point de quitter la tribune. L’empire vacillait.  Il créait déjà les demi-soldes d’une république qui sombrait. 

Nous nous sommes rencontrés une dernière fois au Horse Tavern, carrefour de l’Odéon. Là, nous avons consommé notre rupture. Il ne s’agissait plus d’un différend. Nous avions divergé. J’avais voulu le lui dire, face à face, calmement.  Il m’en avait su gré car il avait été insulté dans la presse par des amis d’hier. Il était difficile de le suivre…  

Lors du coup de force de Ianaev, Limonov rejoignit les défenseurs du Parlement, la Maison blanche moscovite, bombardée sur ordre d’Eltsine.  Il y avait été blessé.   

Et puis, et puis…


                                                                                                                      D.F.R.


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 Somalie (poème)


 


  Le ciel à peine assombri au-dessus de Manhattan. Des nuages fuient vers la mer. À deux pas, dans Pine Street, un type en veston se taille presque nonchalant. Il porte un carton à bout de bras. Bientôt, il portera sa tête, avec un vol de mouches autour. Portable en bandoulière. Il s’en fait sans s’en faire. Vraiment. Il n’est ni gai ni triste.  Il remballe. Et demain, il ne comprendra pas la bande d’ahuris qui scande face à Wall Street Il y en a marre Vivement le socialisme. Ils entonnent L’Internationale avant de gagner le métro qui les ingurgite et les digère. Poor last the Mohicans. Il ne presse même pas le pas et en somme les nouvelles ne sont pas si noires à ses yeux. Opium de l’optimisme. Onc Picsou s’est fait gauler et l’on parle de morale à la terrasse du 230 Fifth bar, perché au vingtième étage, en sirotant un dry qui coûte la peau des fesses. Quelque chose se détraque et Poe n’en finit plus de récrire Le corbeau dans un tremblement alcoolique. Nothing more. Bordel que la vie serait belle si elle nous appartenait. Mais là, malaise. Ils vont remettre ça. La machine va se remettre en route. Nothing more. Et le type qui rentre chez lui après avoir été viré de son bureau pense qu’il va se relever comme un héros de cartoon tombé de la falaise et qui, un moment, reste suspendu au-dessus du vide, puis pédale les yeux exorbités, bouche grand ouverte, alors qu’un paysage vertical défile à toute blinde. Brève horreur conclue par une chute et un trou dont il ressort amoché mais indemne. Amérique, tu te crois increvable. En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, les gouvernants ont renfloué les banques. Les speakeasies ont rouvert et l’ivresse des gros sous s’est de nouveau propagée dans les salles de change. Les ordinateurs fonctionnent. Caisses enregistreuses. Il y a un silence qui colle le vertige et les neurones s’affolent. Tachycardies. Panique et catastrophe conjurée. Nothing more. À part Picsou, personne de responsable.  La fièvre reprend. Gold rush. Et le sheriff de Rio bravo se terre dans son office, en serrant contre son maillot rouge sa bouteille de bourbon. Ils ne voient rien venir. Ils avancent dans la vie les yeux fermés. Le Dow Jones fait des siennes et joue le ludion, petit dieu excentrique. Marrant. Adrénaline. Rien de plus normal. Et le type qui est rentré chez lui, un jour, avec son carton et sa tête sous le bras, ressort et pousse un ouf, un soupir de soulagement.  Rescapé qui ne sent pas la bouse où il est fourré jusqu’au cou. L’Amérique est grande et dynamique. En fin d’après-midi, il ira traîner avec ses potes, les taupes du capital et prendre un tequila sunrise au bar 89. Ils papoteront. Ils se raconteront des blagues. Ils évalueront les chances respectives des Mets et des Yankees, histoire d’approcher le Bronx. Ils  évoqueront Strauss-Kahn, Nafissatou Diallo, la putain du New York post, le Sofitel et sa suite, calés dans les fauteuils de cuir et parce qu’ils sont convenables ils s’apitoieront sur la Somalie, la Corne de l’Afrique qui crève les cœurs maintenant, et désolés ils condamneront la déveine, la sécheresse, sur fond de sono en sourdine, qui diffuse, stride mélancolique, I’m gonna sit right and write myself a letter du vieux Fats. Et, moi aussi, parenthèse, parenthèse, je voudrais parfois m’écrire une lettre à moi-même, assis tout droit, appuyé au dossier de ma chaise quand l’horizon est bas. Échange de banalités sur le climat. La sécheresse… Le pas de bol des démunis qui ignorent que les spéculations épaulent la nature et la fanatise.  Si la faim était cotée en bourse, gros à parier que les affamés se porteraient mieux. Possesseurs d’un filon qui ne risque pas de s’épuiser, ils toucheraient des dividendes. Peut-être. À moins qu’un de ces malins aux mains soignées et qui dit malin dit sucker — ne leur rachète leurs actions contre un plat de lentilles, histoire de réaliser la bonne affaire et décrocher le bingo. Nothing more. 

                                                    D.F.R.


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SEMPRUN, EN UN SIÈCLE D'ACIER


 

    Jorge Semprun avait épousé son siècle.  Issu de la grande bourgeoisie espagnole, il avait « trahi » sa classe pour rejoindre les rangs communistes.  Par sa mère, il était lié à Maura, figure saillante de la politique ibérique jusqu’aux années vingt, saillante et assez singulière pour être un libéral-conservateur. Libéral, en ce sens, qu’il avait cherché à rénover (en castillan, on recourt au terme « régénérer ») pour qualifier ses aspirations progressistes —fin de la corruption, du système cacique et respect d’un semblant de droits politiques ; et conservateur car Maura prit la tête du parti ainsi nommé. Néanmoins, il s’opposa à la dictature de Primo de Rivera et quitta le gouvernement. Maura était une forte personnalité. Il avait proposé à Alphonse XIII l’autonomie de Cuba. C’est lui, aussi, qui mena la guerre du Maroc, guerre aux desseins coloniaux, dont la Semaine tragique de Barcelone fut une des conséquences. C’est lui qui ordonna d’écraser les grévistes. La répression se conclura par près de quatre-vingts morts et à l’arrestation puis l’exécution de Francisco Ferrer, anarchiste, accusé d’avoir fomenté les troubles. Maura le libéral avait montré ses limites.

Le père de Jorge Semprun, avocat et professeur de droit, était devenu gouverneur civil de province et, bien que catholique, il avait accepté de servir la IIe République, surtout à partir de 1936 dans sa phase Front populaire.  Tous ces éléments à caractère biographique et politique traduisent clairement la complexité, sinon la complication, espagnole. Rien n’explique une existence ni un engagement et tout contribue à l’expliquer.

Jorge Semprun et sa famille se trouvent en France pendant la deuxième guerre mondiale. C’est à cette époque que Jorge Semprun entre en résistance. Il participe à la manifestation étudiante de l’étoile de 1941, intègre les FTP-MOI. L’organisation  l’affecte à un service de renseignements britannique. La guerre d’Espagne avait forgé son antifascisme. Il adhère au Parti communiste d’Espagne en 1942.  Arrêté en 1943, à Joigny, dans l’Yonne, il est déporté à Buchenwald. Cette expérience, il la rapportera dans plusieurs de ses livres dont Le grand voyage ou L’écriture ou la Vie. À Buchenwald, l’organisation de résistance interne au camp aboutira à une libération opérée par les déportés, quelques heures avant l’arrivée des troupes américaines.  Avec Le grand voyage Jorge Semprun s’interroge sur l’ignorance des camps.  Buchenwald est situé dans les environs de Weimar. Par la suite, la « question concentrationnaire » accusera chez lui une plus grande acuité. 

Siècle de fer…  En 1952, il devient permanent du PCE, destiné au travail clandestin dans la péninsule. Puis, il intègre la direction du PCE dont il sera exclu en 1964, avec Fernando Claudin. En tant que militant du PCE, j’ai approuvé ces exclusions pour « divergence avec la ligne du parti » lors d’une réunion où Santiago Carillo était présent. Nous étions gais, mais nous ne plaisantions pas.  Car voilà ce à quoi avait été confronté Jorge Semprun lui-même, à une espèce de guerre généralisée que livraient les communistes à tout propos et hors de propos. À croire que nous étions dotés d’un talent talmudiste que nous exercions en toutes circonstances et Semprun lui-même y a cédé quand il a adressé aux autorités du PCF une lettre relative aux comportements moqueurs de Marguerite Duras à l’encontre de Laurent Casanova.   

Je n’ai jamais très bien saisi les reproches prodigués à Semprun et Claudin.  En revanche, j’ai entendu récemment des déclarations assez étonnantes sur le chapitre.  Un « ami » de Jorge Semprun a prétendu que le différend politique portait sur le fait que la direction du PCE attendait que le franquisme s’effondre de lui-même, alors que Semprun prônait ou aurait prôné un activisme plus conséquent. Aragon a écrit quelque part, mais je crois que la citation qui suit se rapporte à la mort d’Apollinaire : « Par malheur, les grands hommes ont des amis ». Et par malheur, ils parlent à leur place. Merci pour ces allégations un tant soit peu ahurissantes. Merci pour les grèves, pour la formation des Commissions ouvrières, pour la préparation de la grande grève générale pacifique censée mettre fin au régime du caudillo, merci pour les manifestations  dont le slogan  résonnait un peu partout : « Ni Franco, ni rey, ni Opus Dei ».  Car, la chose est entendue, quoiqu’ils fassent et quoi qu’ils entreprennent, les communistes ont tort.  

Jorge Semprun a été un écrivain plus qu’estimable, un écrivain engagé. Je l’ai vu à côté de Sartre, à la Mutualité, intervenir sur le thème « Que peut la littérature ? » où, si je ne me trompe pas, il enjoignait à l’auditoire de « relire Jdanov, camarades… »  Temps étranges où l’on invoquait encore des figures tutélaires, pour les encenser ou les condamner, mais leurs fantômes flottaient dans ce nulle part que l’on nomme la mémoire.

Jorge Semprun était un auteur talentueux, un antifasciste conséquent.  Son combat pour l’Europe et son traité s’explique, se comprend, même si nous ne partageons pas toutes ses options. Mais cette Europe des marchés et des banques ? Avant nous aimions des philosophes allemands, des peintres espagnols, italiens, des écrivains tchèques, que sais-je ?  La musique grecque ? Le cinéma polonais… Mais ce foutoir boursier à la démocratie approximative…  

À défaut de relire Jdanov, relire Jorge Semprun semble plus opportun, même si des différends persistent, peut-être graves, mais non-sérieux.  Salut camarade. Salud. Tu reposes désormais dans les plis du drapeau républicain. Que la terre te soit légère. 

 

                                                                                                                                             D.F.R.


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 CHIEN CREVÉ ET NEIGES D’ANTAN

 

  Avec la chute du mur et la disparition de l’Union soviétique, le marxisme avait été remisé dans les coulisses de la philosophie, sinon frappé de désuétude.  Dans certains journaux spécialisés, on ironisait volontiers sur son caractère inopérant et son inactualité.  Marx était mort et on le traitait volontiers en chien crevé.  La chose était si l’on peut dire entendue.  Puis, l’histoire rusant, la crise  l’a réhabilité.  Son intérêt, un instant, amoindri a suscité un nouvel attrait et recouvré une ancienne séduction, déplacée, certes car réfléchie.  La crise survenue en 2008 l’a en quelque sorte ressuscité et après avoir longtemps été perçu comme une philosophie policière, la débâcle financière et la panique théorique qui en a résulté l’ont recentré.  Le magazine littéraire et Courrier international lui ont consacré des numéros spéciaux.  Alain Minc, lui-même, l’a célébré en insistant, hors de toute perception dialectique, sur l’éloge du capitalisme que Marx et Engels prononcent dans un chapitre du Manifeste.  C’est sans doute ce que l’on nomme en d’autres lieux l’hommage du vice à la vertu, mais passons.  Le sophisme reste la méthode des malins et des penseurs les plus approximatifs, en gros des plus bavards.  Tel un élève qui veut attirer les regards, Alain Minc se croit intéressant, il n’est qu’intéressé.  Y compris avec Marx, il défend sa chapelle ou si l’on préfère son temple aux marchands.  Par un certain biais, il marcherait sur les brisées de Raymond Aron, lecteur assidu du Capital, l’esbroufe en plus et la subtilité en moins. 

Marx, c’est un lieu commun que de le constater, a conçu une nombreuse progéniture.  Il aura été aussi prolixe et fécond qu’un patriarche de la Bible, mettons Abraham, « père d’une multitude ».  La descendance du vieux Karl atteint des proportions assez inattendues qui déborde largement les rangs de ses disciples.  Ses concepts et ses catégories se sont propagés et ont contaminé le langage courant.  On recourt au lexique marxiste comme Monsieur Jourdain pratiquait la prose, sans le savoir.  Dans cette déjà vaste galaxie où l’on croise des astres et où circulent des planètes, Jacques Derrida a poursuivi sur une orbite à peine excentrée une trajectoire originale.  Dans Politique et amitié, son livre d’entretiens avec Michael Sprinker, professeur de philosophie politique près de New York, il retrace son itinéraire intellectuel et précise ses positions.  Il évoque ses relations avec Louis Althusser et les débats directs et indirects, les disputes, qu’il a entretenu avec lui.  Il brosse le paysage mental d’un demi-siècle de pensée dominé par le marxisme, un marxisme parfois étriqué, borné, mécanisé et comme possédé par une manie téléologique et un déterminisme simplificateur.

Jacques Derrida parle de l’École normale supérieure où il a été admis en 1952 en tant qu’étudiant et où il y a rencontré alors Althusser qui dirigeait les études de philosophie.  Il rend compte de l’atmosphère qui y régnait.  Il rappelle les ruptures survenues en 1956 dont celle de Gérard Genette.  Il dit ses adhésions, ses réticences comme ses refus et ses désaccords.  Il expose les raisons d’un évitement frontal avec Althusser dont la situation compliquée, instable, à l’intérieur du Parti communiste français fragilisait les orientations.  Jacques Derrida dit combien il lui est difficile de penser en termes figés une réalité qui voit l’amenuisement, sinon l’épuisement sociologique de la classe ouvrière, ce qui le différencie d’Althusser qui use d’un vocabulaire somme toute classique même quand il en renverse les logiques.  En revanche, et pour nous en tenir à la description, Jacques Derrida s’attache à « l’antihumanisme » de l’auteur de Pour Marx pour le rapprocher de Heidegger.  Si Jacques Derrida esquisse ici un reproche, il touche bien sûr à la déconstruction, c’est-à-dire à l’interrogation des principes et à leur formation, les rendre à une vérité essentielle, à forcer éventuellement leurs contradictions.   Pour des motifs circonstanciels, contingents, le dialogue entre les deux philosophes n’a pas pris le tour souhaité.  Il n’en demeure pas moins que tous les deux seront tombés d’accord sur le fait que la politique telle que l’entendent les marxistes ne peut s’exonérer de théorie et que l’on ne peut que nourrir le regret d’un rendez-vous qui, au vu des déclarations de Derrida, relancé en l’occurrence par Michael Sprinker, aurait contribué à l’élargissement d’une philosophie et d’une pratique politique qui demandaient de nouvelles explorations, un approfondissement.

Politique et amitié témoigne avant tout d’une passion philosophique pour la pensée Marx et d’un désir d’ouverture.  À croire que le chien crevé suggère la nostalgie des neiges d’antan.


                                                                                                                                    D.F.R.

 


Politique et amitié, Jacques Derrida avec Michael Sprinker, éd. Galilée, 125 p. 23 E.  

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