Charles Desteuque

Charles Desteuque

ou la légende de l’Intrépide Vide-Bouteilles
1851-1897



Charles Desteuque est né à Reims, le 9 septembre 1851, au numéro 9 de la rue Saint-Symphorien, de Pierre Eugène Desteuque et d’Adèle Palloteau.

Eugène Desteuque (1816-1896), ce fabricant, qui fut adjoint au maire de Reims de 1877 à 1892, est aujourd’hui bien oublié. Un anonyme l’avait relativement épargné dans « Silhouettes municipales », cette revue satirique, parfois méchante, du Conseil municipal de Reims, parue en 1892 :


Un vénérable qui a, pendant de longues années, rempli sa tâche modestement et honnêtement. A été décoré.
L’heure de la retraite est arrivée pour lui ; on dit qu’il va lui demander un repos bien mérité. Personne ne songe à s’y opposer. L’estime publique l’accompagnera.
Comme adjoint matrimonial, a fait bien des heureux… et des malheureux !

Par contre, son fils, sans être très célèbre, est passé à la postérité grâce aux vers de Raoul Ponchon (1848-1937), dédiés à Forain, autre compatriote illustre.

Ponchon ne sait pas comment les anti-alcooliques sont faits, nous dit Marcel Coulon, et en fait de buveurs d’eau il n’a jamais été témoin que d’un étrange pilier de café, surnommé l’Intrépide Vide-bouteilles – bouteilles de Vichy et de Vittel. Le malheureux succomba à ce régime. Le poète ne peut l’oublier :


Intrépide Vide-bouteilles,
Qui passas tes nuits et tes veilles
À boire de l’eau,
Intrépidement, dans laquelle
Devait se noyer ta cervelle,
Pauvre gigolo !

Je te vois toujours, glabre et blême,
Avec ta face de carême,
Tes yeux comme... cuits ;
Ta chair exsangue, molle et grasse,
Révélant toute la disgrâce
De tes blanches nuits.

Je te vois affairé, rapide,
Les bras ballants, le regard vide,
On eût dit épars..,
Distribuant mille poignées
De main, pas toujours renseignées,
Sur les boulevards.

Ton nom encombrait les gazettes,
Parmi ceux d’un tas de mazettes,
Dont le leur me fuit ;
Qui te célébraient après boire,
Et tu prenais pour de la gloire
Tout ce vilain bruit !

On t’invoquait comme la Muse
Du demi-monde où l’on s’amuse,
Du Paris fêtard,
Toi, plus triste qu’une Wallace,
Qu’un convoi de huitième classe,
Quartier Mouffetard.

Tu nous amusas, somme toute,
Tant que fus sur notre route...
Sommes-nous ingrats !
Car te voilà dans la Ténèbre,
Sans même l’oraison funèbre
Q’on fait au Bœuf gras,

Une légende hyperbolique
Veut qu’un jour tu fus héroïque,
Et que, pour un doigt
De vin pur – ô sombre débauche
Tu passas, du coup, l’arme à gauche,
Après cet exploit.

L’histoire est autre qui m’agrée
Si ta fin fut prématurée,
N’est-ce pas, vraiment,
Pour avoir bu, toute ta vie,
De l’eau - que rien ne justifie
Intrépidement ?


Cette version publiée, en 1920, dans La Muse au Cabaret, seule œuvre parue du vivant de Ponchon, l’homme aux 150.000 vers, avait due être revue et corrigée par son auteur, car Eugène Dupont nous livre une autre variante, beaucoup plus drôle, dans La Vie Rémoise, de ces vers écrits par Ponchon, deux ans après la mort de Charles Desteuque, en guise d’oraison funèbre :


Je te vois vague, blême,
Avec ta face de carême,
Tes yeux gris et cuits,
Ta chaire exsangue, molle et grasse,
Révélant toute la disgrâce
De tes blanches nuits !


Le rien avec la niaiserie
Étaient ton soleil, ta patrie,
Ton « home » à jamais,
La Tour-Eiffel, qui nous rebute
Ainsi que la Montmartre-Butte,
Tes plus purs sommets.


Tu dénichais des demoiselles
Demi-vierges, quart de pucelles ;
Pour les casinos,
Sans Falconisme, et dont les rentes
Se trouvaient surtout apparentes
Dans leurs jambonneaux.


Non. Tu travaillais pour la gloire
Et pour l’art ! Tout porte à le croire,
Pour la Gloire et l’Art !
Onc ne voulus chez l’une d’elle,
Non plus tenir une chandelle,
Que frotter ton lard !


Ah ! que le Seigneur de Justice
À ta misère compatisse,
En son ciel divin,
Intrépide Vide-Bouteilles,
Sans boire du vin !


Dès 1888, le Courrier Français avait publié « La Légende de l’intrépide vide-bouteille ». On n’hésitait pas à écrire que : les horizontales ne peuvent pas prendre à Paris la position couchée qui est leur position naturelle si elles n’ont pas passé par l’intrépide Vide-Bouteille.
Cet « intrépide » est donc un véritable Minotaure (...).
Le Vide-Bouteille a été promu par le Gil Blas au grade envié de major du bataillon de Cythère. C’est lui qui reçoit les recrues et qui les immatricule. Il ne les habille pas. Plutôt ferait-il le contraire.
Cette légende avait déjà dix ans, et le journaliste s’empressait d’ajouter qu’elle a été spirituellement inventée et « goguenardement » propagée à travers le monde par le baron de Vaux et de rectifier en ajoutant : il est très gentil ce Vide-Bouteilles. C’est ce qu’on appelle un bon zig.


Les horizontales avaient une mission sociale et confidentielle à remplir, selon Eugène Dupont : le lancement des étoffes nouvelles de la Fabrique rémoise, ces tissus chatoyants imaginés par un de nos industriels les plus artistes en ces matières, le papa Eugène Desteuque, dont le fils, intelligent et débrouillard, ce viveur montmartrois que les boulevards avaient baptisé : Vide-Bouteilles, était le principal placier dans le monde des petits théâtres.


Ce fils de bonne famille, ce garçon aimable, on le rencontrait à Reims de temps à autre, promenant sous les loges de la place d’Erlon et de la rue de l’Étape, son chic de boulevardier, un chapeau tyrolien sur l’oreille.


En fait, Charles Desteuque, publiciste, tenait, dans le Gil Blas, une rubrique réservée à la promotion de demi-mondaines et à celles qu’on appellait les dégrafées.


Dans ce contexte, il est avéré que c’est bien Charles Desteuque qui découvrit La Goulue (1866-1929) au Moulin de la Galette et qui lui procura son engagement au Moulin-Rouge, inauguré le dimanche 6 octobre 1889.
Celle-ci, qui demeurait dans une roulotte à Ménilmontant, rue des Cendriers, vers 1910, confia quelques souvenirs, au chroniqueur Michel Georges-Michel :


Un jour ma veine m’a conduite au moulin de la Galette. J’y ai connu Renoir, le peintre, et Charlot, le déménageur, Charles Desteuque, qu’on appelait « l’Intrépide Vide­Bouteilles ». On se donnait des noms comme ça vers les 1880.
Vide-Bouteilles me dit : Si tu veux venir avec moi au grand Véfour, je te ferai faire un joli costume de laitière. Ah ! mes enfants, quelle soirée ! Tous ces messieurs en habit, avec des favoris et des monocles ! Ils m’ont fait danser et boire du champagne. Ils me mettaient des louis dans les cheveux, dans mes souliers, partout. Ce fut ma première sortie dans le monde chic. M’sieur Zidler, le directeur du Moulin-Rouge m’engagea. Je gagnais 800 fr. par mois. Ça me valait encore des cachets chez tous les princes de Paris et des tournées à l’étranger. Car je faisais partie du « grand quadrille », avec Grille d’Égout, qu’est concierge maintenant, la Sauterelle qui tient un bistrot à Reims, et Nini patte-en-l’air, qu’est morte en faisant le grand écart. Ah ! je crossais !


Coïncidence étrange, – mais est-ce vraiment une coïncidence ? – le propre neveu et filleul de Joseph Oller, le fondateur et propriétaire du Moulin-Rouge, épousa la fille de Céleste Godbert (1857-1913). On se souvient que Céleste Godbert (cf. Regards sur notre Patrimoine, n° 9, juin 2001 : L’hôtel Godbert et ses hôtes) avait été décoré, en 1908, des Palmes académiques en qualité de critique dramatique, et à ce titre il ne pouvait que fréquenter les théâtres. Sa décoration avait fait l’objet d’une violente attaque, mais pleine d’humour, dans Le Courrier de la Champagne (cette savoureuse polémique était trop longue pour être publiée dans le bulletin de la Société des Amis du Vieux Reims, mais on en trouve le texte intégral sur ce site, dans le dossier consacré aux « Hôtels particuliers de Reims » : Hôtel Godbert).


Joseph Oller (1839-1922), avait deux passions : les chevaux et le spectacle. Il fut l’inventeur, en 1867, du Pari-Mutuel, avec la complicité du duc de Morny. Il fut aussi le fondateur des « Fantaisies Oller », créa le « Théâtre des Nouveautés », la piscine Rochechouart, le « Nouveau Cirque », qui fera place à la Salle Pleyel, puis plus tard les « Jardins de Paris ». Il avait installé, en 1888, des « Montagnes Russes », grand-huit en bois – bientôt interdit par peur des incendies –, et à la place desquelles il fit construire : l’Olympia. Cette salle mythique fut inaugurée, le 12 avril 1893, par Loïe Fuller et La Goulue...
Joseph Oller, propriétaire et aménageur des champs de courses de Maisons-Lafitte, fit aussi l’acquisition du célèbre Bal Mabille à l’emplacement duquel on construisit le Grand Palais, fleuron de l’Exposition universelle de 1900. En 1905, le ministre de l’Intérieur le désigna pour faire visiter la capitale au roi d’Espagne Alphonse XIII. À cette occasion on lui décerna le titre de Ministre du divertissement public... C’est ce même souverain qui séjourna quelques jours, en 1932, au château de Courcelles, invité par son ami René Charbonneaux (1878-1951) pour une partie de chasse dans la région de Reims.
Son neveu, Henry Oller (1872-1950), propriétaire d’une importante imprimerie à Puteaux, fondée par son oncle pour fournir aux bulletins et tickets de pari, était responsable de l’organisation du PMU, avenue de la Grande-Armée à Paris. Par sa femme, il hérita de la Villa Godbert, magnifique propriété à Villers-Allerand, dont Eugène Desteuque, qui y était propriétaire dès 1885, fut maire de la commune...


Si le « père du music-hall » repose au Père-Lachaise, près de la tombe de Gilles Margaritis (1912-1965), le créateur de la Piste aux Étoiles, Henry François Joseph Oller et son épouse Hermine Céleste Godbert (1880-1950), prénommée comme son père, reposent en ce paisible cimetière de Villers-Allerand. La petite place Henry-Oller de ce charmant village, dont ils furent les bienfaiteurs, rappelle leur souvenir [1].


Lautrec aurait-il représenté l’Intrépide, en 1891-1892, dans le Danseur accompagnant La Goulue, « Charlot D... » avec un chapeau ? Mais il s’agit plus vraisemblablement de Charlot le Déménageur que certains auteurs ont déjà confondu avec Charles Desteuque ? Ces auteurs l’appellent d’ailleurs Desteuques, Desterque, Despocque, Destauques... Ce Charlot, issu de l’orphelinat, n’avait pas reçu la même éducation que notre Charles, il battait La Goulue...


Charles Desteuque avait fondé un cercle, en face du Moulin-Rouge, où tous les dimanches après le spectacle toute la troupe s’y retrouvait dans deux appartements contigus pour y mener joyeuse vie.


C’est encore dans l’entresol qu’il occupait rue de Laval [2] , face au cabaret du Chat-Noir, qu’eut lieu le baptême d’Émilienne d’Alençon (1869-1946).


Lorsque la grande courtisane publia ses mémoires, en 1940, Auriant, le critique du Mercure de France, reprocha à celle-ci son manque de mémoire ! et surtout son ingratitude envers Charles Desteuque. Pour la moucher, il lui rappela un texte écrit par René Maizeroy. C’est ainsi que nous connaissons l’anecdote par le menu :


Un soir de carnaval apparut, timide, gênée d’abord, puis s’enhardissant, le regard allumé et rigoleur, une arpète dont les cheveux moussaient et voletaient sur les sourcils. Elle sentait la jeunesse ainsi qu’un bouquet sent le printemps. Elle avait le corps puéril de Psyché. Elle ne savait que faire de ses mains. Elle ondoyait en marchant. Comme l’Intrépide gouaillait : « Dis donc, la môme, comment t'appelles-tu ? J’ai égaré ton nom », elle répliqua :« Émi­lienne, grosse tourte !» Tout le long du dîner elle fut à la riposte, piaffa, fringua, malicieuse, espiègle, mordante, lançant à la volée le coup de griffe et le mot drôle, telle qu’une chatte que taquinent maladroitement des mains étrangères, haussant le ton, émoustillée par l’extra-dry, les gestes frôleurs et les éclats de rire. Au dessert, tout à fait partie, la blouse dégrafée, elle montrait le coin d’une épaule ronde et nacrée sur quoi la lumière des bougies glissait et dansait sur les pointes comme fardées de seins si menus que l’on eût dit des pétales de camélia. Quelqu’un s’apercevant alors qu’elle avait une chemise de dentelle s’exclama : « Mince de chic!... Un point d’Alençon! On n’est pas dans la mousse, ma gosse ! » Elle roucoula, enjouée « Ne t’affole pas, l’enflé !.. Ma tante Aurélie est blanchisseuse, rue Lepic, et elle a trois grandes grues dans ses clientes... Je lui ai emprunté une de ses liquettes pour ne pas être trop moche ! » Émerveillée et attendrie, Laure de Chiffreville trempa ses doigts bagués dans une coupe de champagne, aspergea de quelques gouttelettes les cheveux blonds de la petite, vaticina : « Toi, tu feras ton chemin, tu nous dépasseras toutes!... C’est couru... Je te baptise : Émilienne d’Alençon. Et voici mon cadeau de marraine. » Et elle lui mit au doigt une de ses bagues.


On sait que cette croqueuse de diamants ruinera, entre autres, le jeune duc Jacques d’Uzès (1868-1893), arrière arrière-petit-fils de la veuve Clicquot. Il lui procura grand train de vie : appartement aux Champs-Élysées, attelage, domestiques et même quelques uns des bijoux de sa mère la célèbre duchesse. Cette dernière l’envoya au Congo pour l’éloigner d’Émilienne. Il y mourut des fièvres, en 1895, et la duchesse, sans doute prise de remords, publia chez Plon « Le Voyage de mon fils au Congo » et lui fit élever, dans la ville d’Uzès, un magnifique monument par le sculpteur René de Saint-Marceaux (1845-1915), cet autre Rémois illustre. Ce monument en bronze, où Jacques de Crussol d’Uzès était représentait debout dans une pirogue au milieu de noirs pagayant, a disparu durant l’Occupation allemande.


Émilienne ne trouva pas seulement ses parchemins dans la garçonnière de l’Intrépide Vide-Bouteilles, comme le rappelait le Gil Blas. Lorsqu’elle fut attaquée par la critique à propos de son spectacle de petits lapins qu’elle présentait au Cirque, Charles Desteuque prit sa défense par un article, dans le même journal, où il s’y présente comme son meilleur camarade.


En 1898, Émilienne d’Alençon, oublieuse, déclara à un journaliste qu’elle avait été sa propre marraine et qu’elle était entrée au Conservatoire où elle avait eu M. Delaunay pour professeur. Je doute fort, ajouta l’auteur des Lionnes du Second Empire, que l’on trouve dans les archives du Conservatoire quoi que ce soit qui confirme cette assertion.
Louis Delaunay (1826-1903), de la Comédie-Française, fut nommé, en 1877, professeur de déclamation dramatique au Conservatoire. Son fils, prénommé également Louis, épousa à Reims, en 1877, Rose Bünzli, de l’Opéra-Comique, qui était la fille du meilleur professeur de violon de Reims.


Ève Francis, croyant voir la grande actrice Réjane dans le rôle de Zaza, ne s’était-elle pas écriée en voyant apparaître la théâtreuse, tapageuse et froufroutante : C’est trop fort ! Quel traquenard ! Émilienne d’Alençon, la plus huppée des demi-mondaines, fin XIXe, célèbre par sa beauté, ses équipages et sa livrée, ses dentelles, ses perlouses, ses réceptions grandioses, ses ducs et son sultan !... Delluc m’a possédée.


Un peu plus tard, Charles Desteuque devint secrétaire des Folies-Bergère et c’est lui qui fournira cet énorme diamant, entouré de saphirs, La Belle Jacqueline, rival du Régent, le clou de la parure de Liane de Pougy (1869-1950) pour ses débuts sur la scène parisienne en avril 1894.


Ainsi devons nous à notre concitoyen d’avoir lancé dans le demi-monde, deux des Trois Grandes de la Belle Époque qui étaient connues pour être la Belle Otéro (1868­1965), Émilienne d’Alençon et Liane de Pougy. Ces trois égéries qui incarnèrent le triomphe de la femme, sa puissance sur la raison des hommes. Sans elles, a-t-on dit, la Belle Époque ne porterait pas son nom.


On sait que la Belle Otéro, après avoir vécu dans un palais, mourut à Nice dans une chambre de bonne. Qu’Émilienne d’Alençon sombra dans la drogue et vendit sa célèbre collection de porcelaines en 1931. Pol Neveux (1865-1939) a légué au Musée des beaux-arts de Reims le catalogue de cette vente. Liane de Pougy, après être devenue une authentique princesse Ghika, se retira à Lausanne dans un couvent. La presse parisienne ne manqua pas d’ironiser en titrant : Prise de voile de Liane de Pougy : la Belle Otéro était à l’harmonium...


En 1994, lors de la publication de la biographie d’Alphonse Allais, François Caradec, reparla du personnage, avec cette anecdote relatée par Adrien Berheim :
C’est à cette joyeuse époque que nous nous réunissions l’été à Trouville, en cette villa des Cèdres. Gandillot était le propriétaire de cette maison normande : Henri Fouquier, Alfred Capus, Coquelin cadet, Thérésa, Grosclaude et Allais en étaient les hôtes les plus illustres. Le boulangisme triomphait alors, et Charles Desteuque, l’Intrépide Vide-Bouteilles – que tout cela est loin ! –, arborait une chemise sur laquelle apparaissait superbe la tête du général. Allais avait naturellement suivi l’exemple : il avait décrété que tous les familiers de la villa des Cèdres iraient aux courses en bras de chemises boulangistes...
Cette chemise fit merveille, comme tant de ces inventions drolatiques dont Allais passait toujours pour l’éditeur responsable...


Ajoutons que le boulangisme fut soutenu financièrement par la duchesse d’Uzès, Anne de Rochechouart-Mortemart (1847-1933), mère du jeune duc déjà cité, qui fut propriétaire de l’hôtel Ponsardin. On prétendit qu’elle y dépensa le montant de sa part dans la maison Clicquot qu’elle avait vendue, en 1888, à Alfred Werlé pour un montant de 2.800.000 fr
[3] . Une autre Rémoise, tout aussi célèbre, la comtesse de Loynes, Jeanne de Tourbet, alias Marie-Anne Détourbay (1837-1908), aux origines plus obscures, plus connue sous le nom de Dame aux Violettes, soutint également le général Boulanger, par son salon politique et littéraire de l’avenue des Champs-Élysées.


C’est aussi à Courcelles-Sapicourt, dans la propriété du Dr Auguste Lüling (1859-1950), des champagnes Heidsieck & Cie, qu’eut lieu, en 1906, le mariage de la veuve Alphonse Allais avec le fameux Maurice Bertrand, en présence de Georges Victor-Hugo et d’Alfred Capus, directeur du Figaro. Là encore, celui qu’on appelait le Monsieur de chez Maxim’s, ce fils de notaire, représentant en vins de Champagne, nous a laissé de nombreuses anecdotes, dont celle-ci que je trouve particulièrement savoureuse : Un soir, on le trouva, pris de boisson comme souvent, appuyé à un réverbère de l’avenue de l’Opéra. On lui demanda ce qu’il attendait et il répondit : J’attends ! oui j’attends ! Je vois les maisons qui passent et j’attends la mienne pour sauter dedans ! On l’appelait également le gentilhomme champagnard.


Si l’on en croit Eugène Dupont, Charles Desteuque, tout comme Clémence de Pibrac, aurait contribué au lancement d’une marque spéciale de champagne, qu’avait créée la firme Mumm, le « Cordon rouge ». Celui-ci se fabriquait avec les cuvées ratées. Cette marque, bien lancée, obtint un franc succès parmi les clients des cabarets nocturnes. C’était le champagne qui se boit quand on n’est plus à même d’apprécier sainement les qualités d’un vin mousseux.
Après avoir était l’une des Reines de Paris, étoile du Casino de Paris, Clémence de Pibrac(1869-1938), qui se produisait également dans la revue de fin d’année des Folies-Bergère, redevint Clémence Procureur et se retira en son château de Cormontreuil. Elle repose au Cimetière du Sud sous un lourd et riche tombeau.


Raoul Ponchon ne fut pas le seul à s’intéresser à ce fantoche montmartrois, comme l’appelait Eugène Dupont, pendant d’Achille Laviarde (1841-1902), roi d’Araucanie, beau comme un dieu, insolent comme un page. Alexandre Hepp écrivit à son propos : « Teint blême, yeux d’un bleu malade, sourire crispé, cheveux drus et grisonnants ».


Et Eugène Dupont de s’apitoyer : Pour le chic d’une information aussi pittoresque que factice, on a fait de cet inoffensif, de ce pauvre garçon, un héros de nuit, dompteur de fioles et casse-croûtes, – une gloire de cabaret et d’alcôve. On lui a collé l’enseigne du fêtard, et elle est entrée dans sa peau...
Pour un verre de champagne, il était gris. Ce magnifique buveur ne buvait que du lait...


Enfin ce dernier écho, relatait dans La Vie Rémoise, de l’intarissable Eugène Dupont : « La dernière fois que Charles Desteuque a été vu sur le Boulevard, c’était dans un équipage attelé de rennes. Un traîneau à roulettes, emprunté aux accessoires d’une troupe russe venue à Paris en représentations. L’Intrépide, ayant à ses côtés un moujik à longue barbe, en touloupe et bonnet en peau de mouton, une belle fille, coiffée du kakochnick national, et dont le corselet pailleté d’or était radieux, – semblait triomphant. Il trimballait à travers Paris, de rédaction en rédaction, ce nouveau numéro sensationnel des Folies-Bergère, dont il était secrétaire ; et il y raconta avoir fait engager ces gens, par Marchand, à raison de 500 fr. par mois.
Il n’en était rien ; mais voyez l’aventure de ces malheureux, confiants dans l’affirmation de ce fou, se croyant hors de peine et venus de si loin pour ne trouver qu’une désillusion ! »
Sans doute, les bons Russes de Desteuque ont fait, depuis, leur chemin, mais lui, il est dans le fossé qu’on ne remonte pas ! Qu’il y repose en paix !


Eugène Dupont est le seul à faire preuve d’un peu de compassion pour celui qui faisait le désespoir de ses parents : Quand quelqu’un de ces candidats à Charenton nous arrive frais émoulu, notre devoir serait de l’arrêter net, par une bonne douche de réalité. Lorsqu’on n’en est pas contraint, qu’on a derrière soi la maison des siens, c’est trop bête d’entrer dans l’ignoble fournaise.


On imagine aisément la bonne société rémoise se divertir, au foyer du Grand Théâtre, dans le dos des Desteuque, des dernières frasques de leur fils... et ces dames de glousser derrière leur éventail.
Par sa mère, née Adèle Palloteau, Charles Desteuque, était le neveu du manufacturier Victor Rogelet (1814-1881), celui de la rue, président du tribunal de commerce de Reims.


Vide-Bouteilles mourut à l’asile psychiatrique de Prémontré le 18 février 1897, dans sa 46e année, et le service de son enterrement fut célébré discrètement à Reims en la chapelle du Cimetière du Nord le 20 suivant. Après une vie si agitée, il y repose désormais en paix, avec ses parents, dans un caveau entretenu à perpétuité par la Ville de Reims.


Mme Desteuque (1829-1910) eut le malheur de perdre son mari en 1896, puis sept mois plus tard son fils unique. Officier de l’Instruction publique, présidente d’honneur-fondatrice de l’ « Union des Jeunes Filles », présidente du Comité de patronage de l’École maternelle de la rue du Mont-d’Arène, elle mourut à Villers-Allerand mais la levée du corps se fit à Reims, à l’école maternelle, rue Courmeaux. Sans héritiers directs, les Desteuque léguèrent leur propriété de Villers-Allerand à la Ville de Reims. C’est le fameux « Château de la Rosière »... et pourquoi diable ce nom ? Parents peu flattés, ce n’est pourtant pas en souvenir de ce fils ? Lui qui ne fréquentait pas précisément des rosières... et qui laissa une réputation boulevardière de mauvais aloi.


Jean-Yves Sureau.


Sources :

Le Courrier français, du 18 septembre 1888 : « La Légende de l’intrépide Vide-Bouteille ».

G. J. Witowski et L. Nass, Le Nu au Théâtre, H. Daragon, libraire-éditeur, Paris, 1909.

Raoul Ponchon, La Muse au Cabaret, Lib. Charpentier, Paris, 1920.

Jean Lorrain, Femmes de 1900, Éd. de la Madeleine, Paris, 1932.

Eugène Dupont, Panorama de quelques âmes rémoises, 7e séance, 1936, inédit.

Eugène Dupont, Panorama de quelques âmes rémoises, 8e séance, 1936, inédit.

Marcel Coulon, Toute la muse de Ponchon, Paris, 1938.

Le Mercure de France, 1er avril 1940, p. 222 à 235 : Petite histoire littéraire et anecdotes, par Auriant.

Le Mercure de France, 1er juin 1940, p. 760 (Les « confidences » et la mémoire de Mlle d’Alençon).

Ève Francis, Temps Héroïques, Théâtre, Cinéma, Denoël, Paris, 1948.

André de Fouquières, Cinquante ans de panache, Éd. Pierre Horay, Paris, 1951.

Gilbert Guilleminault, Le roman vrai de la IIIe République, La Jeunesse de Marianne, Ed. Denoël, Paris 1958, (Le grand quadrille du Moulin-Rouge [1889], par Armand Lanoux).

Pierre Labracherie, Paris fin de siècle, in Miroir de l’Histoire, n° 110, février 1959.

Henri Perruchot, Toulouse-Lautrec, in Historia, n° 215, octobre 1964.

Madeleine Berry, Les Belles de la Belle Époque, in Miroir de l’Histoire, n° 231, mars 1969.

Armand Lanoux, Quand le Moulin-Rouge enivrait Paris, in Historia, n° 346, septembre 1975.

François Caradec, Alain Weill, Le café-concert, Atelier Hachette/Massin, Paris, 1980.

Lettre de François Caradec, du 3 septembre 1986, adressée à Paul Gayot.

Lettres de François Caradec du 16 octobre 1986, 20 septembre 1993, 4 et 29 octobre 1993.

Jacques Pessis, Jacques Crépineau, Les Folies-Bergère, Éd. Fixot, 1990.

Jacques Barbary de Langlade, Maxim’s, cent ans de vie parisienne, Robert Laffont, Paris, 1990.

Michel Souvais, Les cancans de la Goulue (L’unique biographie : les mémoires de la célèbre danseuse, reconstitués et rédigés par Michel Souvais), Paris, 1992.

François Caradec, Alphonse Allais, éd. Belfond, Paris, 1994.

Lettre de Daniel Ouvry, du 3 décembre 2004.

Eugène Dupont, La Vie Rémoise en 1876, éd. Jean-Yves Sureau, Reims, 2005.

Eugène Dupont, La Vie Rémoise en 1878, à paraître fin 2005, éd. Jean-Yves Sureau, Reims, 2005.

Eugène Dupont, La Vie Rémoise en 1884, inédit.

Eugène Dupont, La Vie Rémoise en 1889, inédit.




[1] Louis Oller (1899-1973), fabricant de bouchons bien connu à Reims, était d’origine catalane tout comme Joseph Oller. Il habitait, avec son épouse, née Suzanne Chapuis, de la banque (1905-1988), la belle maison de maître du 50, rue Clovis.

[2] Aujourd’hui 13, rue Victor-Massé, dans le 9e. Le Chat-Noir était au n° 12.

[3] Ce qui représenterait au moins 56 millions de nos francs !

Comments