Laurent Roth Modèle depuis toujours

 

Fiche Technique

Fiction-documentaire, vidéo, 10’
Avec Claire-Marie Magen et Michel Lascault.
Texte de Claire-Marie Magen.
Tutti Création/CFT Gobelins.

 

Festivals

Festival international du film d’art de Paris 1988,
PRIX SPÉCIAL DU JURY, Festival international de Chicago 1989,
CERTIFICATE OF MERIT, Festival Féminin Pluriel de Bordeaux 1989,
Festival de vidéo de Rouen 1990,
Festival international du film d’art de Lausanne 1991,
Intégrale Fleur Albert et Laurent Roth au CENT-QUATRE/Paris/2009

 

Texte du commentaire

"La toute première fois, c'est papa qui m'a demandé de poser pour lui, comme le faisait maman, toute nue.

On habitait à la campagne. 

Je ne sais pas quel âge j'avais. Lui me dit six ans. Moi je crois que c'était avant, parce que mon souvenir est un peu flou. 

Quand j'ai refait la modèle, c'était très différent d'avec papa. 

Il y avait un public de quarante personnes, une grande estrade recouverte de tentures vieilles d'il y a vingt ans, avec un auvent dessus. 

Je sentais l'histoire de ce lieu m'imbiber de poussière, mais j'ai lutté, j'avais la vie à donner. 

J'ai senti qu'ils me voulaient au centre, et que j'avais à l'occuper le mieux possible, sans le montrer, présente. 

Le théâtre m'aidait. Je portais la salle et la soutenais. C'était difficile, mais j'ai tenu. 

L'effort, quand il y en a un, c'est l'immobilité, et non la nudité. 

Quand les gens débutent, ils sont souvent maladroits ; c'est nécessaire pour évoluer. Mais il y en a d'autres qui ne savent plus, ou ne veulent plus apprendre. Ils se figent en me figeant sur la toile, immonde. Leur laideur vient de l'intérieur parce qu'ils ne la laissent pas sortir pour de bon... pour passer à autre chose. 

Ce qui m'amuse pourtant, c'est d'avoir mes secrets dans ma tête, sans que personne puisse les deviner, ni même les imaginer. Quand je pose, après une nuit d'amour, toutes les caresses partagées sont encore là, à fleur de peau. Je revis ma nuit à la lumière, je me souviens de ces folies, et j'ai envie de rire, et de renverser tous les chevalets et la térébenthine, et de danser, danser !

Chacun à sa manière : certains me regardent à peine, le nez collé sur leur toile ; d'autres clignent des yeux et m'isolent dans le lointain ; d'autres encore s'approchent très près : c'est à la limite du supportable, j'ai l'impression de devenir un animal en observation. 

À chaque manière correspond un résultat différent. Les deux ne vont pas toujours de pair. Il y a une femme de dessinée, mais c'est rarement moi. 

Quand je suis nue, je m'isole au milieu d'eux. J'essaie de prolonger ma solitude jusqu'à eux. J'espère avoir pu déjà participer sans le savoir, à la réalisation d'une œuvre puissante et forte, qui vit d'elle-même, faisant écho à la solitude que je laissais voir.  

Deuxième partie 

Poser pour un peintre en particulier est une chose que j'aime beaucoup faire, c'est un luxe presque.

Seuls, face à face, le dialogue est engagé, sans avoir toujours besoin des mots. 

Si l'un ou l'autre reste sur la défensive, le travail s'en ressent : il est plus souterrain, plus laborieux. 

En laissant chaque regard là où il est, on se respecte davantage. 

Poser, ça va bien plus loin que séduire, beaucoup plus loin. C'est la vie que je porte qui est à saisir.
Elle vient de bien avant moi, et elle continuera bien après moi. 

Je suis un maillon, ou un reflet, rien d'autre.

L'égarement dont je suis parfois témoin m'émeut beaucoup aussi. C'est une étape, tout peut continuer. Les failles sont comme des repères, elles créent des rebonds qui emmènent le peintre encore plus loin qu'où il avait été. 

Des peintres saisissent ma vie malgré moi, un peu comme au cinéma. Ils me surprennent, ils me révèlent, je les respecte beaucoup. 

J'essaie de prêter mon unicité, pour que chaque peintre trouve la sienne. 

J'espère avoir une fraction de seconde touché à l'éternité."

Claire-Marie Magen