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Les origines

  Les origines de la voile latine. (extrait d'un texte de Philippe Rigaud, historien à Arles)

            En Méditerranée, depuis le Haut Moyen Age, la voilure caractéristique des navires sillonnant la mer intérieure est la voile latine. Ce type de gréement cependant n'exclut pas l'existence d'autres types de voiles, carrées, trapézoïdales (dites à balestron ou à livarde). Toutefois cette voile triangulaire montée sur une antenne oblique est devenue emblématique des navigations de la mer intérieure. Le terme paraît découler de sa forme même a la trina c'est à dire à trois points, déterminant ainsi un triangle rectangle. La tendance générale visant à la simplification a transformé cet a la trina en latina, latine. Une autre hypothèse propose de voir dans ce mot une appellation donnée par les Européens du Nord qui, voyant dans les mers "latines" ce type de voile, aurait appliqué ce terme générique aux voiles triangulaires équipant les barques et navires de Méditerranée[1].

De fait, ce type de voilure possède d'excellentes performances aérodynamiques permettant de bien serrer le vent. Paul Adam en 1962 proposait une définition de ce type de gréement: "la voile latine est une voile triangulaire dont la surface déborde beaucoup plus sur l'arrière du mat que sur l'avant et dont la bordure supérieure est tenue par un long espar, appelé antenne, qui se dresse obliquement vers l'arrière du bateau"[2].
L'origine de la voile latine reste sujette à controverse. Il semble en effet qu'elle découle d'une évolution de la voile carrée antique, mais il est encore difficile d'affirmer que la voile latine était déjà présente dans l'Antiquité comme quelques auteurs ont cru en voir dans certains reliefs sculptés. Le plus célèbre est une stèle funéraire dédiée à un pêcheur de Milet nommé Alexandre (Musée archéologique d'Athènes). Ce monument daté du IIe siècle avant Jésus-Christ est effectivement troublant, il représente sans trop d'ambiguïté (?) une barque équipée d'une voilure latine. L'arbre est positionné vers l'avant du navire avec une quête, la voile est portée sur une antenne oblique et ployée et sur le car de celle-ci on distinguerait un davant ou une orse-poupe, prenant sur la penne la chute de la voile ou une oste est bien visible et paraît descendre sur la poupe du navire. De facture assez classique la coque n'est pas très détaillée sinon qu'elle porte vers l'avant un capian et à la poupe assez classiquement pour l'époque un col de cygne et un timon latéral.

D'autres documents graphiques ont également été proposés pour prouver l'existence de voiles latines mais ces derniers pour la plupart des graffiti sur des monuments antiques sont difficilement datables. La très riche iconographie navale de cette période ne montre, en effet, qu'exceptionnellement, des gréements autres qu'une "norme" carrée qui paraît être le système vélique le plus répandu sinon presque exclusif sur les navires de l'Antiquité[3].

La voile latine apparaît avec certitude à partir du VIIe siècle de notre ère comme le témoigne une peinture monochrome (aujourd'hui disparue), découverte lors de fouilles archéologiques en Haute Egypte près d'Alexandrie (vers 600-630 de notre ère), dite la "felouque des Kellia". L'étude démontrant la réalité indéniable de cette attestation figurée d'une voile latine a été réalisée par un spécialiste des navigations et des navires de l'Antiquité, Lucien Basch[4].

L'usage de ce type de voile apparaît plus tardivement dans un manuscrit grec celui du sermon de Grégoire de Naziance (vers 880) conservé à la Bibliothèque Nationale à Paris. Les dessins du document grec sont parfaitement explicites et s'inscrivent dans une généralisation de ce type de voilure[5]. Par la suite l'iconographie de la voile latine devient très répandue sur les divers supports que peut offrir le monde méditerranéen, un très riche corpus de représentations de navires grands ou petits équipés de ce type de gréement est à la disposition des chercheurs ou des amateurs.

Depuis 2005, la source la plus ancienne attestant de l’usage de la voile latine est une mosaïque de Kelenderis (Turquie), vers le Ve siècle, d'après Patrice Pomey.



[1] Frédéric Bernelle, "Origine et histoire de la voile latine", Provincia, T. XIII, 1933, p.186-192; Pierre Paris, "Voile latine ? Voile arabe ? Voile mystérieuse", Hesperis, n°36, 1949, p.69-96.

[2] Paul Adam, "A propos des origines de la voile latine", Méditerranée et Océan Indien, Sixième Colloque International d'Histoire Maritime, Paris, SEVPEN, 1970, p.203-229.

[3] Lucien Basch, Le musée imaginaire de la marine antique, Institut Héllénique pour la Préservation de la Tradition Nautique, Athènes, 1987, p.471-474.

[4] Lucien Basch, "L'apparition de la voile latine en Méditerranée", Techniques et économie antique et médiévales. Le temps de l'innovation, Paris, Errance, 1997, p. 214-223.

[5] Christiane Villain-Gandossi, Le navire médiéval à travers les miniatures, Paris, CNRS, 1985.