Les numéros simples (2009 - 2010)


N1, juillet 2009

Bruno Jean-François, Cesse de me courir après
Jean-André Viala, Une aventure
Savinien Mérédac, Seconde communion

Extrait

Il avance maintenant d'un pas à l'intérieur et scrute les lieux. La petite est seule au fond de la pièce, couchée sur la natte à même le sol. Elle retient sa respiration. Il l'aperçoit. S'avance. Elle se recroqueville, se colle au mur comme pour y disparaître. Il avance. Lentement, mais sans hésitation. Vers elle. Il est là. Marche sur le rebord de la natte. Reste un moment debout immobile au-dessus d'elle. Elle retient son souffle, crispée. Il s'agenouille. Elle se contracte davantage, à la limite de la crampe. Il pose sa main sur son genou. La remonte le long de la cuisse.

    Dehors Tipier a pris sa ravanne, et commence à jouer. Nerveusement. La petite ne sent pas le doigt qui fouille son sexe. La ravanne résonne dans sa tête, assourdissante. Les paumes claquent, sèches, sur la peau au tambour. Violemment. En furie. De ses deux mains, l'homme écarte ses genoux. Durement. La petite sent son corps de bois se fendre. L'homme est maintenant sur elle. Dégoulinant de sueur. Soufflant. Ahanant. Grognant.

    Maintenant, Tipier crie en martelant sa ravanne. Il hurle. Le coin s'enfonce. De ses lèvres d'enfant s’échappe une sorte de grincement rauque. La branche casse. Tout son corps craque alors que la ravanne résonne dans un dernier grondement de cataracte.

 

Jean-André Viala



N2, août 2009
Jean-Paul Rogues, Porteur de deuil
Jean Clément Cangy, Love Lane
Mikolaj Buki, La jeune fille et la Polonaise
Yusuf Kadel, Minuit

Extrait

Oui, continua-t-elle ce soir-là, on pouvait toujours, comme elle, jouer les bonnes notes, sur le plus généreux des pianos, avec toute la dextérité du monde, mais cela n'était qu'horrible, il y manquait l'essentiel. Ses mains restèrent suspendues au­ dessus du clavier, se dédoublant chacune dans le miroir noir du piano, puis, sa réflexion s'épuisant, malgré tout, elles fondirent de nouveau dans le blanc des touches, et la musique ressuscita. Son art de toucher le piano était en fait loin d'être inexpressif.  Du haut de ses terribles dix-huit ans, elle trahissait la brièveté de la vie, et semblait méditer, sans pensée ni langage, le néant qui guettait même ces partitions, même ces instants, cette misère par ailleurs tellement intense. Avec ses doigts au plus près des touches, et d'une si jolie vélocité, avec ses mains rondes et douces comme devaient l'être ses seins, dont ses pommettes se plaisaient à mimer la beauté, avec plus de décence, moins de gravité ; avec son fin sourire, délicat, ce sourire trop figé pour être encore un sourire, mais plutôt son esquisse, comme un air, comme une brève ligne de flocons cristallisés par le froid ; avec la noble opacité de sa sensibilité, d'une féminité grandie dans un recueillement protecteur ; et avec si peu de regards dans le blanc des yeux, qu'après son départ, toujours, son absence s'étoffait d'un seul et même mystère : comment pourrait-elle réapparaître ?

Mikolaj Buki



No 3, septembre 2009

Kendy Chokeepermal, Vacoas
Nivoelisoa Galibert, Des mots pour langes
Antoine de Gaudemar, Conrad, un sourire de Maurice 
Dini Lallah, Bor lamer 
M.K. Sabir, La sagesse du mort 


Extrait

« C'était l'instant choisi où grand-mère racontait à maman ce qu'elle avait manqué de sa vie depuis la dernière fois, ce qu'elle ne savait pas encore et qu'il fallait absolument qu'elle apprît. Elle faisait semblant de relater les faits tels qu'ils s’étaient produits, car, en vérité, je sentais toujours sa volonté secrète de rendre implicites certaines choses, comme si c'était quelque code crypté dont la seule clé était détenue par sa fille et elle. Je percevais un certain talent de conteuse qui savait renvoyer dans un passé lointain quelque récit ou événement récents, les embourbant dans une sorte de mystère, et ce dans une tonalité ponctuée par un jugement de valeur oscillant entre le sentiment nostalgique d'un passé regretté et celui d'un apocalyptique présent dont la fatale déchéance faisait émerger une certaine maxime. Parfois, lorsque le secret s'alourdissait trop pour lui permettre de transmettre le message, sans en perdre une bribe, elle me forçait à dormir, le plus souvent en ayant recours à des subterfuges. Aux moindres bruits provenant du dehors, qui me faisaient réagir, elle assignait quelque cause surnaturelle et superstitieuse, non moins effrayante, qui m’incitait à me rencogner de plus belle dans la couverture et à fermer avec vigueur les yeux pour trouver enfin le doux sentier de l'apaisement onirique.» 

Kendy Chokeepermal



No 4, octobre 2009
Savinien Mérédac, Polyte


Extrait
Polyte a d’abord pris la chose en riant ; rien ne presse, après tout, et il n’est pas mauvais qu’une jeune femme soûle un peu de bon temps avant d’avoir la ceinture pleine. Surtout, pas de farce, hein ? Qu'on ne lui fasse pas des jumeaux du premier coup !
    Mais les mois sont devenus des années ; l’année des trois coups-de-vent succède à l’année où les manguiers n’ont pas fleuri ; et Becca n’a toujours pas d’enfant.
    Le rire de Polyte est à présent un rire de bilimbi : aigre et  jaune.  Il  ne  plaisante  plus.  Il  dit  à  Becca  des  paroles mauvaises.
– Les filles des Sansdésir, c’est donc comme leur champ de pierraille où l’herbe-bouc elle-même refuse de pousser ? Fichue famille ! Femmes stériles comme les mules dont elles tiennent le sabot, pendant le ferrage… Chaponnage sur toute la ligne ! C’est ça, qu’on est si grasse et qu’on a un derrière qui remplirait un panier de bazardier !
    Qu’on ne s’imagine pas, surtout, que lui, Grand-Guèle, soit à blâmer ! Ah ! ça, non ! Demandez plutôt à tous les gens qui ont voyagé ! Combien de petits Lavictoire sans aveu grouillent dans tous les ports où Polyte a passé ? On ne peut pas les compter, Bon Dieu ! Non, ce n’est qu’à Maurice qu’on trouve des négresses qui ont du sang de poisson dans les veines !
Savinien Mérédac



No 5, novembre 2009
Henriette Wiehe, Mais les tamariniers ne parlent pas 
Umar Timol, Didi 
Bertrand de Robillard, Un grand Steinway devant un lac 
Amitha Zehn, L’île Putain
 

Extrait

« Ensuite,  pardonne-moi,  mon  ange,  j’y  ai  ajouté  du poison, je ne suis pas une folle vois-tu, pas du tout, pas du tout, je l’ai ajouté avec délicatesse, sans me presser, j’étais tout sourire et ensuite je te l’ai apporté, mange mon enfant, mange, mon enfant, sais-tu que tu es le fils que je n’ai pas eu et oui oui didi je suis votre fils, c’est un privilège, je le sais, merci pour tout, merci pour tout ce que vous avez fait pour moi, je t’en prie, mon enfant, c’est la moindre des choses, mange, mange, mange maintenant il y a un temps pour manger, il y a un temps pour parler, vas-y, mon ange, mange, je sais que c’est bon, très bon et sais-tu que je t’aime dans la splendeur de ta beauté, de ta jeunesse et sais-tu que je ne veux pas te tuer mon ange seulement te posséder une dernière fois pour que tu ne partes pas, mais qu’est-ce que vous dites didi didi j’ai mal, j’ai très mal à la gorge, à l’estomac, j’étouffe, qu’est-ce qui m’arrive, il faut appeler le médecin, vite, s’il vous plaît, j’en peux plus, mange mon fils ce n’est rien, mange, il faut manger, tu es le fils que je n’ai pas eu, je t’aime et je ne veux pas que tu t’en ailles, je ne le veux pas, tu m’appartiens mais didi pourquoi didi pourquoi j’ai très mal, qu’est-ce qui m’arrive didi je n’en peux plus didi aidez-moi mais mange mon enfant mange, il ne faut pas arrêter, regarde-moi, je ne suis pas une folle, je ne suis pas vieille, regarde-moi donc, regarde mes yeux, je t’aime mon enfant, je t’aime mon ange, de toutes mes forces mais didi arrêtez, s’il vous plaît, j’étouffe…»

Umar Timol



No 6, décembre 2009

Jan Maingard, Komeraz dans vilaz


Extrait
Kapav sa léritaz matantt Zann-la enn bann kré inn débarké avek so prornié gran marna sourtt Madégaskar. Ala azordizour oken bann tifi népli intérésé ar sa. Kiltir, souvénir tom dan laflam réso. Ala Prisila inn vinn enn marna ltaIia. Zoziann ousi, Prisila so prop tifi, inn fmi déklaré Ii pou suivso mama, li pou maryé avek enn étranzé.enn bon blan éna kass boukou, é li pou al abit Lérop. Kan mem ki koté, li bien foutt. Linn dir so gran mama napa bizin traka, li napa pou tousel, sak lané, li pou vinn vakarné pou vizitt Ii. Sinapa, li pou fer démarss pou fer li vinn rop pou vakarné,pou vizité é pou resté san papié. Matantt Zann sagrin. Mé matantt Zann réfizé. Lérop li napa pou alé.

Azordizour Zoziann ankor apé donn donn koud-main so granmama. Azordizour, li mem bizin al dan boi li tousel pou rod tilerb, tiféyaz, lékorss zarb, fri tousala. Linn fini konn tou baz akott sa pousé. Linn fini anprann boukou sékré. Nek lantrennman ki fer défo.

Abé, Zoziann éna lespri, linn fer form troi. Linn asté détroi karné laboutik kouler rouz avek enn kréyon papié. Tou séki matantt Zann déklaré, Zoziann marké gardé dan so karné. É dan mem paz andan so karné, ansam avek so résett, linn mett so ti lerb sek, sipa so ti féyaz pou gard so model, pou model-la napa perdi. Féyaz-la inn sanz kouler, inn zonn zonn, inn estra platt, mé fasil pou rékonett li. Nek éna pou rifié féy sek apré féy sek.

Jan Maingard 


No 7, janvier 2010
Catherine Boudet, Poème-fleuve pour un disparu
Cassam Uteem, Madame Lolo l’îloise
Guillemette de Grissac, Le Clézio et moi
Olivier de Solminihac, Le dimanche de préférence
Jacqueline Pilot, Colombe, gare au serpent
Thomas Spear, Le Scorpion

Extrait
L'effet du pinard m'encourage à sauter sur la table pour m'occuper de la lampe au-dessus qui s'est éteinte. Maguelone part au débarras chercher une nouvelle ampoule quand je constate que l'ancienne n'est que mal vissée. Juste au moment où la lumière revient, je sens tes mains sur mes chevilles ; tu me tiens fermement, et ce n'est pas pour m'assurer que je ne tombe pas. Je baisse les yeux pour retrouver les tiens : d'un coup, tout est entendu. Le frisson passe de tes mains par mes jambes, droit vers mon sexe, mon cœur, ma tête. Je suis Claude François, tout nu devant toi, le courant passe de tes mains par ma tête, jusqu'aux centrales de l'EDF par la lampe dont je tiens toujours l'abat-jour. Tu m'électrocutes. C'est ça, la morsure mortelle du scorpion ? On dirait une jouissance sèche, électrique. Les autres de la pièce disparaissent dans une pénombre, il n'y a que toi et moi dans ce fuseau de lumière de la lampe rallumée. Entre nous, sans paroles, la conversation dure l'espace d'un cillement, le temps que je détourne le sourire vers les autres, Elle était mal vissée, non sans jeter un coup d'œil vers mon pantalon pour voir si la charge électrique du Scorpion ne se voit pas trop.
    Ce n'est pas cinq minutes plus tard que, assis contre moi par terre, tu prends ma bouche dans la tienne avec ce premier baiser violent, tant voulu, qui n'est freiné en plein vol que par ma        « bonne » éducation de l'Amérique profonde. Je me sépare de toi, chuchote Attends, il y a les autres !
Thomas Spear

No 8, février 2010
Simon Lanot, L’olivier
Cristèle de Spéville, Son visage d’ombre
Sandrine Koa Wing, Le départ
Sylvestre Le Bon, L’absence de noms
Bertrand Meunier, Joseph et Pinpin
Raymonde de Kervern, L’île Ronde et son oiseau

Extrait
« Parfois  des  pèlerins  passaient  sur  nos  chemins  de paraboles. Leurs lourdes valises qu’ils ne quittaient jamais, parmi leurs paroles légères, ne comprenant plus très bien où ils étaient, ils nous quittaient en secouant la poussière de leurs souliers. On finit par croire aux souvenirs que l’on s’invente : nos grands-pères  nous  racontaient  d’anciennes  histoires,  les yeux soudain emplis d’images lointaines que nous finissions par voir. Le temps des migrations et celui des prophètes, le temps des destructions et celui des reconstructions, des terres que l’on partage quand se retire l’occupant, l’histoire d’un parent traversant un fleuve que l’on ne pouvait pas encore franchir à pied sec, des récits mêlant des souvenirs d’enfance  à  d’anciens  refrains  venus  d’un  temps  qu’ils n’avaient  pas  connu,  la  mémoire  d’un  peuple  dont  les révoltes et les exodes successifs ont laissé d’interminables récits aux accents de très vieilles complaintes, et moi j’avais hâte d’être nostalgique du temps présent. Mon  frère  et  moi  complétions  un  jour  une  fresque représentant, sur un vaste Mur encore en construction, la fuite de notre peuple vers une terre étrangère. Des soldats étaient venus, et l’un avait secoué avec rage mon frère, dont l’image agrandie figurerait longtemps sur ce même mur une fois achevé. Le soldat lui avait crié, le doigt pointé sur la fresque : C’est vous qui avez fait ça ? Et mon frère, refusant de jouer le rôle de celui que son usurpateur éduquerait, avait répondu en haussant les épaules : Non, c’est vous.»

Simon Lanot


No 9, mars 2010
James Bouzaglo, Tel Aviv 
Shenaz Currimjee, La jeune fille dans le train
Mark Twain, Following the Equator 
Jacqueline Pilot, Journal de voyage
Alain Gili, La mer en panne

Extrait
« You wouldn’t expect a person to be proud of being a Mauritian, now would you? But it is so. The most of them have never been out of the island, and haven’t read much or studied much, except the Bible, and that novel “Paul and Virginia” and they think the world consists of three principal countries—Judaea, France, and Mauritius; so they are very proud  of  belonging  to  one of the three grand divisions of the globe. They think that Russia and Germany are in England, and that England does not amount to much. They have heard vaguely about the United States and the equator, but they think both of them are onarchies. They think Mount Peter Botte is the highest mountain in the world, and if you show one of them a picture of Milan Cathedral he will swell up with satisfaction and say that the idea of that jungle of spires was stolen from the forest of peg-tops and toothpicks that makes the roofs of Curepipe look so fine and prickly. There  is  not  much  trade  in  books.  The  newspapers educate and entertain the people. Mainly the latter. They have two pages of large-print reading-matter-one of them English, the other French. The English page is a translation of the French one. The typography is super-extra primitive—in this quality it has not its equal anywhere. There is no proof-reader now; he is dead.»

Mark Twain



No 10, avril 2010
Mahrou M. Far, École buissionière 
Marie Descroizilles, L’épopée de l’escargot
Nivoelisoa Galibert, Genres de travers
Georges Acker, La correction

Extrait
« Mes yeux de bébé ne sont pas encore au point. Tout est rouge et un peu trouble.
Je fais un effort et je vois plusieurs têtes sympathiques.
Je crois qu’elles essaient de me dire quelque chose.
Je fais comme elles, et tire sur ma bouche.
La famille s’effondre de bonheur :
le bébé a ri.
Il y a pas mal d’ambiance dans la maison, je crois même que c’est la fête.
Après chaque coup de sonnette, mes parents suivis de mon frère réapparaissent dans mon champ de vision avec les nouveaux arrivants :
voici le bébé.
Comme si cela était nécessaire.
Je ferme un peu les yeux.
D’un coup tout se calme.
Tout le monde commence à chuchoter.
Le silence revient.»





Mahrou M. Far


N11, mai 2010
Christine Ah-Fat, Monsieur Beeharry
Frederic Lassemillante, Accidents de vie : Larmébluz
Gillian Geneviève, Le dernier amour
Umar Timol, Les deux vampires
Ronny Rengasamy, Émilie

Extrait

« Oui, je me construis une histoire. Le conte est nécessaire. La fabulation est le souffle du cœur, le sens premier de l’élan amoureux.

Alors, je déchire le présent, et j’écris à l’encre de la mémoire la sonate de mes amours. Elle, toi et moi.

Et c’est au fond de la nuit que je te verrai, que je vous verrai, elle et toi. C’était écrit, ou pas. L’amour n’est pas inscrit dans le temps ; il est tailladé dans la chair. Et on se rencontrera. Après l’attente. L’impatience d’attendre. L’espoir vain et  infini  de  la  rencontre  définitive.  Du  dernier amour.  À l’heure de la mort. Au moment de l’éternité, ou du néant. En attendant, le dessin des corps, le tien, le sien, ces lignes qui habillent l’espace, qui déracinent à la nuit des lambeaux de lune ; ces traits qui esquissent des arabesques dans le temps et qui s’impriment dans le regard, surpris, avant d’écrire la mémoire ; ces traits, mon amour, ton déhanchement, ses yeux, comme son sourire, et le grain humide de tes lèvres, arrachent à ma chair les particules de la quiétude, et gravent dans ma peau, servile, la partition de nos envies.

Le chemin devient, dans l’ivresse retrouvée, mesquin et tortueux. Je titube et les étoiles ne sont plus que des souvenirs. Je navigue à vue, fataliste, car le corps triomphe toujours et l’épiderme a faim de caresses, et de blessures; et mon souffle a besoin de tes râles, du trémoussement de son ventre, des ondulations de tes hanches, de son miel visqueux pour se régénérer.»


Gillian Geneviève



No 12, juin 2010

Miriam Simonneaux, Victor et le papillon
Emma Smith, Last night
Jean Pierre Lamarque, La cage du gardien
Gérard Ducasse, Histoire de Sylvette
Wan Fei, Love at first sight

Extrait

« Ce fut le début d’une tendre amitié. Sylvette me confia l’histoire de sa vie. Elle était l’aînée d’une nichée de six enfants. Sa mère travaillait comme blanchisseuse pour nourrir sa famille. Son père était charpentier, travaillait selon qu’on eût besoin de lui. Il buvait quand il avait de l’argent. Sylvette travaillait chez les Verdon en échange de sa nourriture et de son logement. Elle lavait et cirait le plancher, vidait les poubelles et les pots de chambre, balayait la cour et s’occupait des bêtes. Elle ne lavait point la vaisselle et ne s’occupait point de nourriture, car on la trouvait sale, ce qui était malheureusement vrai, quoique pas de sa faute. Elle couchait sur un matelas de paille de coco, dans un réduit triangulaire, aménagé sous l’escalier, dans la maison de ses maîtres. Elle avait une ou deux heures de liberté chaque jour, après qu’elle eût fini ses corvées. Ce temps-là, elle le passait le plus souvent avec moi. Nous nous occupions à fabriquer des jouets de bambou ou de fer-blanc, comme faisaient les enfants pauvres de l’endroit, ou nous restions à causer des héros de notre île que nous ne connaissions que par des ouï-dire, des brigands, des pirates, des corsaires et des trésors enfouis dans les cachettes souterraines de l’île. Quand l’air se faisait rose au crépuscule, et que les gouttes d’eau de la fontaine devenaient roses aussi, nous restions assis sous les manguiers emmitouflés de brumes. Alors, le soleil glissait derrière les montagnes, en laissant dans le ciel des pans de couleurs fulgurantes, teintes violacées mêlées de pourpre, d’ocre et d’orange, toile semblant issue de la palette d’un dieu artiste, mais fou.»


Gérard Ducasse