Lectures et nouvelles publications

Cette rubrique rend compte de parutions et lectures récentes, littéraires, scientifiques ou historiques...
Les notices sont classées par date de publication de l'ouvrage.



José Luis de Juan, L'Apiculteur de Bonaparte, V.Hamy, 1999.





Les habitants de l'île d'Elbe, en Toscane, ont commémoré, les 4 et 5 mai 2014, le débarquement de Napoléon Ier envoyé en exil sur leurs terres, il y a 200 ans : prélude à dix mois de célébrations d'un court séjour qui, aujourd'hui encore, marque leur quotidien. L'occasion de revenir sur un subtil petit roman publié en 1996 en castillan, puis en 1999 en français : L’apiculteur de Bonaparte, du Majorquin José Luis de Juan.


On sait, depuis David (Le couronnement de l'Empereur, 1804) et Victor Hugo (Le manteau impérial, 1853), que l'abeille a été très présente tout long du règne de Napoléon Bonaparte, comme symbole minuscule de sa gloire immense. Mais on sait moins que, toute sa vie, Napoléon fut inspiré par les habitantes de la ruche. Sur la petite île d’Elbe, rocher alambiqué jeté entre la Corse et la côte toscane, nul ne connaît l’intérêt secret de l'Empereur pour les abeilles, excepté le principal apiculteur de l'île, Andrea Pasolini. Celui-ci, dès les premières batailles victorieuses du Corse, a compris le lien magique qui unit les unissent au stratège hors pair. Pasolini, qui dissimule soigneusement dans sa cave une bibliothèque secrète, à la fois philosophique et apicole, connaît tous les classiques de l'Antiquité, d'Esope à Virgile, lit Platon et Aristote, L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, et fréquente assidûment l'oeuvre subversive du grand Voltaire, l'apiculteur de Ferney. Erudit des Lumières formé par un prêtre rebelle, lui aussi exilé à Elbe, Pasolini a pris pour devise la maxime de Pline : « Nulla dies sine linea / Pas un jour sans une ligne », et passe ses nuits à écrire... sur les abeilles -tout en cachant sa passion à tous, y compris à sa femme.


Depuis la victoire de Marengo, ce citoyen de l'île d'Elbe sait que le maître de l'Europe orchestre ses batailles en s'inspirant de la miraculeuse stratégie des abeilles, obéissant à l'ordre de la ruche dicté par la toute-puissante reine. Au fil des ans, la corrélation lui apparaît de plus en plus évidente : l’esprit de la ruche est LA clef pour comprendre la vie et l’action de Bonaparte. Au point d'écrire un jour à l'Empereur, pour l'entretenir d'apiculture, et de l'état de l'apiculture dans l'île d'Elbe. Il en recevra, longtemps après, une réponse énigmatique, cachetée du sceau de l'Empereur : un flacon de miel d'Ajaccio.


Printemps 1814. Des années plus tard, l'Empereur déchu, à peine débarqué à Portoferraio, entend les rapports des autorités locales et des notables sur l'état de l'île. Il commande immédiatement des travaux de reconstruction des ponts et chaussées, et de relance de l'économie – principalement les mines de cuivre, célèbres depuis l'Antiquité, mais aussi la sériciculture. Et, entre deux dépêches arrivées de Paris, de Saint-Petersbourg ou de Vienne, Napoléon répète, à la grande perplexité de ses interlocuteurs, l'importance de l'apiculture, s'inquiétant des effets néfastes d'une éventuelle sécheresse sur les abeilles. Quelques jours plus tard, il décide d'inspecter toutes les ruches de l'île, et annonce sa visite chez Pasolini...


En réalité, l'apiculteur Pasolini est, depuis des années, membre de la Société Bonapartiste Toscane, et cheville ouvrière clandestine d'une conspiration pour renverser le pouvoir conservateur en Toscane d'abord, puis dans le reste de la péninsule italienne. Et il entend bien profiter de l'arrivée de l'empereur déchu pour lui faire prendre la tête du combat pour l'unité de l'Italie, le Risorgimento. Mais l'exil de l'Empereur dans cette île de figuiers et de rochers brûlants ne durera que dix mois : l'Aigle s'envolera pour une éphémère reconquête de la gloire vaincue, mais entrée pour toujours dans les livres d'histoire. Et Pasolini, désormais connu comme « l'apiculteur de Bonaparte », terminera sa vie au « Sanatorium des Déments du Duché de Parme », pamphlétaire clandestin jamais repenti, agent napoléonien vaincu par ses chimères...


Ce petit roman érudit réconcilie l'entomologie et la politique, la petite et la grande Histoire.


                           Lire quelques extraits du roman de de Juan...

                                                             


> De JUAN José Luis, El Apicultor de Bonaparte, Palma de Mallorca, Bitzoc, 1996 ; tr.fr.: L’apiculteur de Bonaparte, roman trad. de l'espagnol par Anne Calmels, Ed.Viviane Hamy, 1999, 110p.




Ralph Dutli, Das Lied vom Honig.
Eine Kulturgeschichte der Biene
,  Wallstein, 2012





Poète, traducteur et essayiste suisse de langue allemande, Ralph Dutli est surtout connu comme traducteur, éditeur et biographe du grand poète juif russe Ossip Mandelstam (Varsovie, 1891 - mort de faim et de froid sur la route du goulag de la Kolyma, en décembre 1938) . On retrouve d'ailleurs un poème de Mandelstam dans ce recueil « Das Lied vom Honig. Eine Kulturgechichte der Biene / Le Chant du miel. Une histoire culturelle de l'abeille ». Deux volets dans cette petite anthologie. Le premier, assez classique, reprend une vingtaine de récits centrés sur la mythologie et les métaphores de l'abeille, de Virgile à Shakespeare, de l'Egypte des pharaons à L'abeille céleste du christianisme médiéval. Le second regroupe une trentaine de poèmes consacrés à l'abeille, de Martial à Ronsard, de La Fontaine à Goethe et à Apollinaire. Les poètes et poétesses contemporain(e)s ne sont pas oublié(e)s : Antonio Machado et Federico Garcia Lorca (son célèbre El canto de la miel, 1918), Robert Desnos (Histoire d'une abeille, 1936) et Pablo Neruda (Oda a la abeja), Sylvia Plath (un extrait de ses Bee Poems, composés juste avant son suicide en 1963) et Kathrin Schmidt (Blinde Bienen, 2010)...



DUTLI RalphDas Lied vom Honig. Eine Kulturgechichte der Biene [Le Chant du miel. Une histoire culturelle de l'abeille], Götingen, Wallstein Verlag, 2012, 208p.



Jean-Marc Drouin, Philosophie de l'insecte, Seuil, 2014





Petits et innombrables, les Insectes et autres arthropodes terrestres forment une composante essentielle de la biodiversité et participent de manière décisive au fonctionnement des écosystèmes terrestres. Par-delà les seules études scientifiques, le philosophe ne peut que s'intéresser aux fascinantes formes de vie sociale et d’intelligence collective que certains insectes ont développées au cours de l’évolution. Et s’interroger sur la pertinence des termes anthropomorphiques employés depuis l'Antiquité parfois, et plus encore à l'Epoque moderne, pour décrire les insectes sociaux : « société, république, souverain, monarchie, république, ouvrières... ».


Jean-Marc Drouin, historien et philosophe des sciences, a été professeur au Muséum national d’histoire naturelle. Il n'a pas suivi le conseil de Georges-Louis Leclerc de Buffon en 1753, dans son Discours sur la nature des animaux :   « Une mouche ne doit pas tenir plus de place dans la tête d'un naturaliste qu'elle n'en tient dans la nature ». Il interroge donc dans cet essai la place que les insectes tiennent dans la nature, et dans l'imaginaire collectif. Outre les sauterelles, les papillons, les fourmis, et bien d'autres, il s'intéresse aux «  abeilles butineuses à l'avenir menacé. » Qui, comme les autres, et souvent plus que les autres -car les abeilles sont à la fois animaux sauvages et domestiques, nous parlent évidemment de la société des hommes. Parallèlement à sa lecture des textes naturalistes et entomologiques consacrés dans l'histoire à ces insectes, il traite donc des visions politiques qu'ils ont inspirées : les abeilles monarchistes et les fourmis républicaines. A moins que ce ne soit l'inverse. Ou qu'on les qualifie de communistes, ou d'anarchistes. Ou que Bernard Mandeville n'annonce en 1705 dans sa Fable des abeilles, ou les fripons devenus honnêtes gens, que les vices privés contribuent au bien public : un des premiers textes de promotion du libéralisme économique...


> DROUIN Jean-Marc, Philosophie de l'insecte, Seuil, Collection Science ouverte, janvier 2014, 250p.






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