Smyrne, évocation d'une échelle du Levant XIX - XX siècle - Laurence Abensour-Hazan

2004, Collection Passé Simple, Édition Alan Sutton
8 rue du Docteur Ramon - 37540 St-Cyr- sur-Loire
Fax 02 47 40 66 01
www. edition-sutton. com
127 pages
ISBN 2 849 10 054 4

Deux mots peuvent décrire ce livre correctement : délicieux et original. Laurence Abensur-Hazan, une généalogiste ayant des racines familiales à Smyrne,1 s’appuie beaucoup sur des carnets de voyage des XIXe et XXe siècles, ainsi que sur des archives, journaux et même des archives médicales pour peindre un portrait vivant de Smyrne.

Son texte, qui inclut des citations de plusieurs visiteurs de la ville est illustré par de nombreuses cartes postales et des photos de sa propre collection. On peut approcher le livre en regardant d’abord les cartes postales et les photos puis en lisant avec plaisir le texte accompagnateur ou d’abord en lisant le texte puis en regardant les illustrations. Les images et les textes sont tous les deux d’importance égale, et forment ensemble un document intéressant sur Smyrne durant le XIXe siècle et le début du XXe siècle, un portrait qui ne peut pas être trouvé dans un livre d’histoire.

L’auteur est bien consciente évidemment que les voyageurs européens décriront Smyrne de leur point de vue avec tous leurs préjugés, mais cela rend leur description encore plus intéressante. Elle fait justement remarquer que des témoignages récurrents peuvent donner une image de Smyrne très proche de la réalité.

Le premier chapitre ne commence pas par un examen de l’histoire de Smyrne, mais emmène plutôt le lecteur faire un tour de la ville. Nous découvrons Smyrne comme des visiteurs connus et moins connus l’ont découvert, de la mer, un port avec un arrière plan montagneux (Mont Pagus), avec une multitude de vaisseaux de toute sorte créant une “forêt de mâts”, une végétation luxuriante avec une dominante de lauriers et cyprès, les minarets de nombreuses mosquées et les ruines d’une forteresse turque. Les voyageurs étaient surpris par l’étroitesse des rues, le manque d’hygiène et la nécessité absolue de louer un guide (souvent juif) pour circuler dans la ville et servir de traducteur.

Smyrne était une ville avec deux parties, qui ne communiquaient pas beaucoup l’une avec l’autre, une partie indigène à l’est et une partie habitée par les étrangers à l’ouest. À l’intérieur de la ville, une autre distinction devait être faite entre les différentes communautés habitant cote à cote dans des quartiers distincts : Grec, Turc, Arménien, Juif et Occidental (les étrangers).

Au XIXe siècle le quartier Juif se trouvait au centre de la ville, qui n’était pas le meilleur endroit pour vivre car sale et pauvre. Dans le dernier quart du XIXe siècle, de nombreux Juifs déménagèrent dans un autre quartier au sud appelé Catarache. La séparation physique des quartiers d’habitation n’empêchait pas une certaine interaction entre les communautés dans la vie commerciale. Les Juifs et les autres partageaient aussi quelques événements culturels tels que le théâtre ou appartenir au même chapitre de loges maçonniques.





Parfois, il y avait des explosions d’anti-sémitisme, particulièrement parmi la population grecque où l’accusation de meurtre rituel survenait surtout à Pâques. Les Grecs étaient nombreux à Smyrne. Le carnet d’un voyageur de 1875 détermine que sur une population de plus de 200.000 habitants, environ 90.000 étaient Grecs et 80.000 Turcs. Selon l’historien français Henri Nahum, avant l’échange de population qui a suivi la deuxième Guerre des Balkans il y avait environ 30000 Juifs à Smyrne, dont 23 000 étaient des citoyens ottomans tandis que les autres étaient sous la protection de puissances étrangères.2

Deux chapitres traitent de la vie commerciale de la ville, le bazar, les nombreux commerces, les caravanes et le port. Une institution est digne d’être notée, l’esclavage, toujours en vigueur à Smyrne au XIXe siècle. Le bazar avait un marché aux esclaves tout comme d’autres villes de l’Empire Ottoman.

L’auteur dresse la liste des professions typiques de la région telles que le hamal (porteur), le saraf (changeur), le vendeur de d’eau et de limonade (qui vend sa marchandise d’un récipient attaché à son dos), le cavas (employé indigène d’un consulat), le loustradji (cireur de chaussure) et le maréchal-ferrant. Un glossaire à la fin du livre liste les nombreux mots étrangers inclus dans les citations des voyageurs.

Coton, raisin, tissage de tapis et opium sont parmi les ressources locales régionales. Au XIXe siècle l’Angleterre les Etats-Unis et les Pays Bas ont été les principaux importateurs d’opium, qu’ils réexportaient en Chine et en Inde. La France importait cette drogue pour son usage médical propre. L’opium au 19e siècle a été largement utilisé pour des raisons médicales. La vision exotique de caravanes de chameaux chargés de marchandises a fasciné les voyageurs. Ce mode de transport a survécu jusqu’au 20e siècle à côté de nouveaux moyens de transport tels que les chemins de fer.

Le port a évidemment joué un rôle crucial dans la richesse de la ville. Toutes sortes de marchandises étaient importées et exportées. La présence des Européens signifiait une demande stable pour les biens étrangers.

Nous avons été surpris par cette information anecdotique : « le fez qui est vu comme le couvre-chef national des Turcs et que de nombreux voyageurs adoptent pour imiter la coutume locale, est fabriqué à Strakonitz en Bohême.

Le dernier chapitre est consacré au manque de sécurité et au non-respect des lois dans le voisinage de Smyrne et au cours des désastres majeurs tels que épidémies, incendies et tremblements de terre. En dehors de la ville des brigands attaquent les étrangers aussi bien que les voyageurs indigènes. Les autorités locales ne contrôlaient pas complètement la campagne et les attaques de brigands ont été à l’occasion une raison pour les puissances étrangères d’intervenir sur le sol ottoman.
Des épidémies de choléra, peste, dengue et autres maladies ont dévasté les villes du Levant au 19e siècle, particulièrement les villes portuaires où la contagion était souvent propagée par le voyage maritime. Il fallait aussi faire face au paludisme dans les plaines et les marécages. Le consul de France à Smyrne décrit en 1865 les différences d’attitudes des Juifs et des Grecs face à une épidémie. Les coutumes religieuses juives d’enterrement des morts étaient un obstacle à un enterrement immédiat et devaient être contournées par ordre des autorités. Dans ce domaine les descriptions des différents groupes de population reflétaient beaucoup les préjugés des observateurs.

L’absence d’enlèvement moderne des ordures propageait les épidémies. “Il n’y a pas à Smyrne une administration chargée de nettoyer les rues et d’enlever les ordures. Les porcs s’en chargent dans les quartiers chrétiens, et les chiens dans les quartiers turcs”. La chaleur n’aidait pas bien sûr, mais un système ingénieux de rafraîchissement d’une chambre dans une maison (où les gens mangeaient) est décrit ainsi : “…On entassait neuf à quatorze kilos de glace avec du sel, on plaçait cette glace le matin sur le sol, après avoir fermé les volets, portes et fenêtres, et en les ouvrant seulement à l’heure des repas”. Cette façon de rafraîchir n’était probablement pas très économique et n’était pas abordable par le plus grand nombre.

Des hôpitaux existaient dans différents quartiers et variaient en qualité. La communauté juive de Smyrne avait son propre hôpital, construit en 1831 par le Baron Salomon de Rothschild. En 1880 l’hôpital traitait environ 200 patients par an gratuitement. C’était un modeste bâtiment d’un étage. Selon le consul Austro-Hongrois de l’époque, les patients juifs préféraient être traités chez eux ou visiter une clinique voisine qui recevait en consultations externes plutôt que d’être hospitalisé.
Des incendies récurrents causaient des destructions et la pauvreté. Les maisons étaient construites en bois et à proximité les unes des autres. L’incendie du 30 juillet 1841 a commencé dans le quartier Juif et a conduit à la destruction de huit synagogues en plus d’un grand nombre de maisons ; il s’est ensuite propagé aux quartiers turc et grec.

Les tremblements de terre, habituels dans cette région, étaient le dernier fléau. Ils arrivaient assez souvent pour que les gens en souffrent plus d’une fois dans leur vie. Abensour-Hazan cite des témoignages de voyageurs qui y ont été confrontés en 1 827,1863, 1899, 1 902.

L’Izmir contemporaine, la ville aussi bien que ses habitants, ressemble à peine à la Smyrne du passé.

La collection “Passé simple” à laquelle ce livre appartient est une tentative originale de partager avec le public un trésor normalement gardé d’un collectionneur. Nous avons été quelque peu déçus, cependant, par la qualité de reproduction des images dans le livre. Ceci étant dit, nous comprenons que l’intention de l’auteur et de l’éditeur était d’évoquer la Smyrne du passé et de publier un livre intéressant à un prix abordable, non pas un livre d’art ; en cela ils y ont réussi. L’auteur nous donne aussi des informations spécifiques à partir de carnets de voyage difficiles à trouver, qui exigent souvent une lecture fastidieuse parce qu’ils contiennent, du moins à nos yeux, de nombreuses digressions inévitables.

Rosine Nussenblatt
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