Témoignage : la guerre italo-grecque de 1940

Nous avons reçu, très peu de temps avant l’achèvement de ce numéro, un témoignage qu’il nous semble important de publier, car il s’agit d’un épisode très peu connu, très oublié, de l’histoire des juifs de Grèce. Ce récit nous est adressé par Zvi Michaéli, Salonicien né le 10 novembre 1917, vivant en Israël, qui raconte la commémoration de la mémoire des combattants juifs victimes de cette guerre, cérémonie à laquelle il vient d’assister le 28 octobre, en présence du Président de la République grecque et des plus hautes autorités de l’état.
D’avril 1938 à avril 1940 j’ai accompli mon service militaire dans une unité de cavalerie de l’armée grecque.

Pendant mon service, le Ier septembre 1939, l’Allemagne nazie a envahi la Pologne et l’occupa intégralement en l’espace de trois semaines.
La population, en Grèce, ne s’en est pas émue outre-mesure…

Dans la nuit du 27 au 28 octobre 1940, l’ambassadeur d’Italie - alors alliée de l’Allemagne - demanda à être reçu par le Président du Conseil grec, Yoannis Metaxas et exigea que la Grèce donne libre passage aux troupes italiennes stationnées en Albanie, afin d’occuper certaines îles de la mer égée.

Le Premier Ministre refusa et l’ambassadeur déclara que l’armée italienne entrerait en Grèce par la force, à six heures du matin. La mobilisation générale fut décrétée et je rejoignis mon régiment pour partir vers le front albanais.

La guerre gréco-italienne dura six mois. L’armée grecque repoussa les Italiens et conquit une partie du territoire albanais.1 Au mois de décembre 1940, le colonel juif Mordechay Frizis, originaire de la ville de Chalkis (dans la presqu’île d’Eubée), fut tué au cours d’un bombardement aérien alors qu’à cheval il donnait l’ordre à ses hommes de se mettre à l’abri. Ce fut l’officier de grade le plus élevé qui tomba au champ d’honneur.

12900 soldats et officiers juifs prirent part à cette guerre. 513 furent tués et 3700 furent blessés, nombre avec les pieds gelés par suite du froid intense.2

Le colonel Frizis fut provisoirement enterré sur le sol albanais et le lieu exact en fut oublié. Soixante ans plus tard, ses ossements furent découverts et inhumés avec tous les honneurs dans le nouveau cimetière juif de Salonique.

Un juif salonicien, David Francès, qui avait apparemment participé à cette guerre d’Albanie et vivait à Paris avait offert une généreuse contribution à la Communauté juive de Salonique afin qu’un monument soit érigé dans l’enceinte du nouveau cimetière en l’honneur des victimes de la guerre d’Albanie et des 50000 Juifs de Salonique exterminés durant la Choah.

Ce monument, composé de sept colonnes carrées en marbre blanc, de hauteurs différentes, très imposant, fut inauguré la veille du 28 Octobre 2003 par le Président de la République Hellénique, Constantin Stephanopoulos en présence d’une importante participation des autorités comprenant six ministres du gouvernement, des membres du Parlement, des officiers supérieurs, le maire de la ville etc.

La Communauté israélite envoya une invitation à notre Organisation3 et j’ai déclaré que j’étais prêt à assumer le voyage en tant qu’un des rares combattants de la guerre gréco-italienne encore en vie.
 Le Président de la Communauté de Salonique, David Saltiel, me demanda de préparer une courte4 allocution que je prononçai après celle du Président de la République, du Ministre de la Défense et du Président des Communautés juives de Grèce Moissis Constantinis.

Voici un passage de mon
allocution :
“Votre Excellence Constantin Stephanopoulos, Président de la République hellénique, Mesdames et Messieurs :
Je suis un des derniers juifs de Salonique encore en vie qui ont pris part à la guerre d’Albanie. De ce fait j’ai considéré qu’il était de mon devoir d’être présent à cette cérémonie pour honorer la mémoire des soldats juifs tombés pendant la guerre gréco-italienne de 1940-1941. Je désire rappeler simplement deux noms : celui du sous-lieutenant Arvanitis, du Ier régiment de cavalerie et celui de mon ami personnel Isidore Eskenazi, soldat au 50e régiment d’infanterie, tombés au cours des opérations.
Les pages glorieuses de la population juive de Salonique durant ladite guerre se transformèrent en tragédie durant les années de l’occupation allemande qui ont suivi, et plus tard par la déportation et le massacre de plus de 90 % de la population juive de la ville, entre le printemps et l’été de 1943 […]”

La cérémonie s’est déroulée dans un ordre parfait. Le rabbin de la ville, Eliahu Chitrit récita la prière des morts, et une station de la télévision d’état retransmit la cérémonie… présentant au passage ma photo de militaire à cheval en territoire albanais…

                                Zvi Michaéli


Prenons ici la liberté d’une remarque :
Ce que Zvi, par réserve, ne précise pas c’est que, démobilisé et rentré dans sa ville de Salonique, il en fut lui-même déporté le 7 avril 1943 et, à l’évacuation du camp d’Auschwitz-Birkenau, vécut une atroce “marche de la mort”.
Qu’Il reste fort et en bonne santé, qu’il vive 120 ans pour continuer à témoigner et informer des jeunes.
                           
                                        NDLR

Notes

1 Remplaçant les Italiens défaillants, l’armée allemande attaque le 6 avril 1941 et obtient la capitulation de l’armée grecque le 24 du même mois. Mais la résistance continua !

2 Si l’on sait avec précision le nombre de victimes juives dans cette guerre, c’est que la carte d’identité grecque, jusqu’à ces années-ci, précisait la religion du porteur.

3 Des juifs rescapés de la Choah en Grèce et vivant en Israël.

4 Car les orateurs furent nombreux…
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