Itinéraire exemplaire : Une journée miraculeuse

Sous cette rubrique nous continuons à publier des réflexions, des souvenirs, des itinéraires, despoints de vue qui, pour être personnels et signés, n’en présentent pas moins un intérêt général, et en deviennent exemplaires de notre civilisation judéo-espagnole, du vécu de bien d’entre nous.

 Bruno Carasso, le signataire  de ce texte, insiste beaucoup  sur le fait  que tous les noms cités sont exacts. 
Il aimerait bien faire attribuer la médaille  des Justes  au fils Bellet,  et il a entrepris une action en ce sens. Est-il nécessaire d’exprimer que nous l’approuvons ?
LR

Nous sommes au début du mois d'octobre 1943. J'ai neuf ans et je reviens de l'école. La rentrée vient d'avoir lieu et je pense que c'est peut-être la dernière pour moi, à Saint-Genix sur Guiers. Ce que je peux saisir des nouvelles qui courent et des bulletins de Radio-Londres me fait sentir que la fin de la guerre n'est peut-être plus très loin.
Nous avons erré de refuge en refuge depuis juin 1940 : Perpignan, Clermont-Ferrand, La Bourboule, Chatel-Guyon et enfin ici, dans ce petit village de l'Isère, où nous sommes depuis presque deux ans. Nous avons trouvé accueil dans un petit hôtel tenu par Michel et Odette Bellet, aidés de leur fils Jean - qui a vingt ans à cette époque (il a soixante-treize ans aujourd'hui et vit toujours à Aoste)- qui hébergent en outre une demi-douzaine de Juifs vivant ici dans la clandestinité et la peur, mais sont également entourés des soins, de l'amitié et même de l'affection des patrons.
Il y a eu un certain nombre de salauds parmi les Français pendant ces cinq années, mais aussi beaucoup de gens secourables, humains, admirables. Monsieur et Madame Bellet sont de ceux-là. Je ne les oublierai jamais.
Avec nous se cachent ici les Neumann, un couple de Juifs hongrois; lui, racé, plein d'humour et d'élégance; elle, une superbe brune aux yeux bleus. Madame Meyer s'est enfuie d'Alsace et ignore où se trouve le reste de sa famille. Il y a également Monsieur Jonathan et sa femme, et enfin un Juif viennois, Monsieur Botevine, âgé de quarante ans environ, blond et replet, bon compagnon et toujours optimiste, qui s'appelle ici Monsieur Beaurois.
Saint-Genix se trouve en Isère, région sous occupation italienne, ce qui signifie nonchalance et presque bonhomie. D'ailleurs, on ne voit les Italiens que rarement, passant dans de petites voitures découvertes, un peu comme des touristes. Mais depuis août 1943, après les événements qui ont fait de l'Italie un allié peu sûr pour eux, les Allemands ont pris leur relève. Eux non plus, on ne les voit jamais, c'est un si petit village...
Pourtant aujourd'hui, après avoir accompagné mon copain Adrien chez lui, je continue ma descente vers l'hôtel qui se trouve à l'extrémité basse du village, assez isolé, et j'aperçois à une centaine de mètres une traction-avant noire, stationnée devant l'hôtel. à cette époque, Citroën traction-avant noire égale danger. Ce peut être la Gestapo ou la Milice. Cette fois, c'est la Gestapo. Je m'approche malgré tout et je vois maintenant un petit camion peint en kaki, évidemment militaire et portant à l'arrière les lettres WH bien connues (Wehrmacht). J'ai peur tout à coup, très peur, et je sais que papa et maman sont certainement dans l'hôtel. Que dois-je faire ? 
La raison me commande de faire demi-tour, mais ce serait prendre le risque de ne plus jamais les revoir et, curieusement mon instinct me pousse à rejoindre le piège. A ce moment, j'aperçois Monsieur Beaurois qui semble se promener doucement le long de la route, en face de l'hôtel, et vient à ma rencontre. 
Nous nous aimons bien, il me parle comme à une grande personne et plaisante toujours. Il s'approche de moi et me dit:
“Veux-tu, Bruno, que nous allions faire un tour ensemble ?”
Je comprends immédiatement et nous partons côte à côte, sans nous presser, comme il me le recommande, vers la sortie du village. Puis nous empruntons un chemin de campagne, puis d'autres, et après une heure de marche, nous apercevons une ferme isolée. Que risquons-nous? Nous approchons et entrons. Monsieur Beaurois explique aux fermiers ce qui est en train de se passer à l'hôtel Bellet et, sans hésitation, ils nous servent une tasse de lait que nous sommes bien incapables d'avaler. Nous restons là plusieurs heures et, enfin, le fermier nous dit qu'il va aller discrètement aux nouvelles à Saint-Genix. Il revient après une heure encore d'angoisse pour nous deux, et dit simplement:
“Tout va bien suivez-moi, je vous ramène là-bas.”
Que s'est-il donc passé à l'hôtel en cette fin d'après-midi ?
Les visiteurs ont posté des soldats à toutes les issues (ils sont arrivés environ dix minutes avant moi et Monsieur Beaurois se trouvait heureusement dehors à ce moment). Ils sont entrés dans l'hôtel et ont interpellé Odette Bellet :
“Nous savons que vous cachez des Juifs ici, nous allons perquisitionner.”
Ils n'ont en fait trouvé que Madame Meyer dans sa chambre, et l'ont arrêtée. Mes parents, affolés, n'ont rien trouvé de mieux que de se réfugier dans le grenier et c'est là que les policiers les ont rapidement trouvés.
“Que faites-vous ici ?
Nous avons entendu du bruit et nous avons eu peur, ne sachant de quoi il s'agissait.
Vous êtes Juifs ?
Non, nous sommes grecs et orthodoxes - ma famille est de Salonique.
Descendez avec nous dans votre chambre !”
Ici commence un interrogatoire plus serré.
“Avez-vous des enfants ? A qui appartiennent ces vêtements de garçon ?
à notre fils qui est à l'école en ce moment.”
Le fait que mes parents sachent bien que c'est l'heure où je vais rentrer les remplit d'angoisse.
“Pas d'autres enfants ?
Si, une fille aînée, surprise par le début de la guerre dans un collège anglais où elle se trouve toujours (mauvais point ce collège anglais !).
Avez-vous des photos de vos enfants ?
Oui, les voici tous deux.”
Les policiers examinent les photos, se regardent. Ce sont deux Allemands de la Gestapo et un Français de la police de Bourgoin, comme nous l'avons su par la suite. Un des Allemands dit aux autres :
“Regardez ces visages, et ces yeux noirs, ce sont des Juifs.”
Protestation de mes parents.
“Montrez vos papiers.”
Dans un tiroir de la table, à deux mètres, se trouvent les cartes d'identité d'étrangers dont les services de la Préfecture ont barré la couverture d'un large tampon rouge: JUIF. Ce tiroir ne sera ouvert à aucun moment.
Mon père sort d'une valise les passeports grecs, qui ne comportent aucune mention compromettante.
Miraculeusement, les policiers s'en contentent et les rendent à regret. Mais l'un des Allemands dit à ma mère :
“Veuillez sortir dans le couloir, nous devons examiner votre mari.”
Resté seul avec eux, mon père se voit ordonner de se dévêtir pour ce que les nazis appellent une “visite médicale” et qui consiste à découvrir une éventuelle circoncision.
Nouveau miracle, peut-être le plus fou, mon père, je n'ai jamais su comment, s'arrange de telle sorte que les policiers concluent : “Non circoncis”.
à présent, ils fouillent dans les vêtements et les affaires, ne trouvent rien de notable, sauf un poste de T.S.F., dont mon père prend toujours la précaution de changer la longueur d'onde après avoir écouté chaque émission de Londres. Heureusement, car rien que cela peut coûter cher.
Ils découvrent ensuite, dans le bas de l'armoire, un splendide appareil-photo Rolleiflex.
“Ignorez-vous qu'il est interdit de détenir des appareils photographiques ?
J'avais celui-ci avant la guerre et je ne m'en sers jamais. D'ailleurs, vous voyez qu'il est vide de pellicule.”
Après une hésitation, l'un des Allemands, qui paraît être le chef, dit :
“Voudriez-vous vous en défaire ?
Il est vrai que j'y tiens, mais si cela vous fait plaisir, je vous le céderai volontiers.
A quel prix ?”
Je ne sait pas ce qui dans le cœur de mon père l'emportait à cet instant de l'angoisse ou du soulagement.
Je ne connais pas la suite du dialogue, mais je sais que ce jour-là mon père a réussi à échapper avec les siens à la Gestapo et, comble d'ironie, à lui vendre son appareil-photo!
Les affaires de Monsieur Beaurois ont été fouillées, ils savaient qu'il était juif et ont dit avant de partir, d'un ton menaçant :
“Celui-là ne perd rien pour attendre, nous reviendrons.”
Ils ont emmené Madame Meyer, et elle seule. Après quarante-huit heures, nous l'avons vue revenir. Elle avait réussi à les convaincre qu'elle était protestante.
Ils ne sont jamais revenus.
Nous sommes une douzaine à n'avoir jamais oublié cette journée miraculeuse. Mes parents ne sont plus là aujourd'hui, quant à moi, je pense que chaque jour qui s'écoule depuis ce jour-là, bon ou mauvais, est un cadeau (du Ciel ?).

Bruno Carasso
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