Les publications de la Lettre Sépharade

La famille Calderon* - Maurice Caraco et Mis memorias, Une vida yena de drama i perikolos** - Rafael Chikurel

*Chronique de la vie juive de Constantinople au début du XXe siècle. 
2002 ISIS Istanbul Turquie 
187 pages 
ISBN 975-428-222-6. 

**En judéo-espagnol 
“Mémoires d’une vie pleine de drames et de dangers” de Rafael Chikurel, commissaire de police ottoman d'origine juive à Izmir au début du XXe siècle. 
2002 
Texte présenté et publié par Henri Nahum. 
Éditions ISIS Semsibey Sokak 10 -Beylerbeyi
81210 Istanbul - Turquie Fax 90 216 321 86 66
isis@turk.net www.theisispress.com 
100 pages 
ISBN 975-428-220-X.

Ces deux autobiographies, qui relatent deux aspects de la vie juive dans les dernières années de l'Empire ottoman, sont remarquablement dissemblables. Cela montre, à mon avis, à quel point notre communauté était multiple, et comme il faut se méfier des généralisations.

Ceci étant, Maurice Caraco n'évoque que son quotidien familial, et Rafael Chikurel ne raconte que son métier. Il est possible, et même probable, que la vie privée de notre commissaire n'ait pas été si éloignée de celle des Calderon.

Commençons donc par celle-ci, même si l'auteur est né en 1900, soit plus de trente ans après R. Chikurel.

Maurice Caraco, mort en 1975, vécut la majeure partie de sa vie à Paris. Membre de la Société des Gens de Lettres, il est l'auteur de nombreux écrits. La famille Calderon, “roman autobiographique”, relate les années d'enfance de l'auteur à Constantinople.

A l'en croire, cette enfance ne fut pas particulièrement heureuse. Dernier d'une famille de neuf enfants, entre une mère inégalement aimante et un père soumis à la férule de sa belle-famille, le jeune garçon n'échappe ni aux “cabinets noirs” ni aux coups de fouet. Le grand-père, chef incontesté de la maison, fait régner un ordre très “ancien régime”.

La vie quotidienne est précisément relatée, avec une description de la maison, de la rue, des fêtes et traditions, des rapports entre les membres de la famille. On sait très peu de choses en revanche sur la vie économique : le grand-père et son gendre (père de l'auteur) sont papetiers, les deux frères aînés vendent du drap, commerces apparemment de bon rapport.

Les deux frères aînés ont fait leurs études au lycée de Galatasaray, ce qui prouve qu'ils ont été élevés a la franca, mais curieusement pour un récit de cette époque, l'Alliance Israélite Universelle est à peine mentionnée : c'est en effet auprès des classes pauvres et moyennes que son œuvre fut prépondérante. Les Calderon sont riches, ils vivent dans un “palais” avec nombre de serviteurs, et s'approvisionnent aux meilleures adresses.

La famille, progressiste et occidentalisée (pour ses jeunes membres du moins) se réjouit de la révolution Jeune Turque de 1908. Cet enthousiasme ne va pas jusqu'à accepter le service militaire : son caractère obligatoire provoquera l'émigration massive de la communauté juive avant la première guerre mondiale; “aucune arme à feu, écrit Maurice Caraco, n'entrerait jamais dans la maison”.


Parmi les neuf enfants, il y a les deux aînés, dont le plus brillant mourra d'une phtisie galopante, un troisième frère jouisseur et irresponsable, horriblement brimé par les siens, une sœur “beauté fatale”, tuberculeuse aussi, suivie d'une victime née, et de jumelles antinomiques (l'une végétative, l'autre animée d'un feu intérieur)… Tout cela donne un récit un peu caricatural, bizarrement construit, mais extrêmement riche en détails concrets - par exemple les maux d'estomac dus à des plats préparés en avance et mal conservés, mais qui aurait osé soupçonner la maîtresse de maison de rendre malades les siens? -, folklore et dichos qui feront le bonheur des lecteurs stamboulis.

Le second ouvrage, Mis memorias (mémoires d'un commissaire de police) sont en réalité un plaidoyer pro domo, publié en plusieurs épisodes par La boz del puevlo, journal judéo-espagnol diffusé à Smyrne avant la première guerre mondiale. Comme l'explique Henri Nahum dans sa préface, cet hebdomadaire de quatre pages, écrit en caractères rachi, offre un panorama très riche de la vie sociale dans la communauté juive de Smyrne. La boz del puevlo, qui souhaite le rapprochement des peuples de l'Empire, a accueilli avec enthousiasme la révolution Jeune Turque de 1908.

C'est donc tout naturellement qu'en 1911, le journal offre à Rafael Chikurel l'occasion de s'expliquer face aux diffamations dont il est l'objet.

Contrairement aux Calderon, Rafael Chikurel n'a pas la phobie des armes à feu. Ancien élève de l'Alliance, il est d’abord employé aux écritures au tribunal pénal de Smyrne, puis devient contrôleur pour une compagnie de navigation et enfin agent de police. Il apprend le turc, ignoré de la plupart de ses coreligionnaires. Après quelques actions d'éclat, il est remarqué par sa hiérarchie et envoyé à Istanbul, où il suit des cours d'anthropométrie dispensés par un commissaire français.

Décoré, promu, il est chargé d'appréhender des activistes arméniens. Les ennuis commencent.

En cette fin du règne d'Abdul Hamid II, le climat est délétère. Les espions pullulent, la délation est favorisée, les arrestations se multiplient, souvent sur de simples rumeurs.

Chikurel l'écrit en toutes lettres : il a souffert plus qu'un autre parce qu'il était juif.

Ironiquement, c'est la dénonciation calomnieuse d'un des siens (Daniel Shaul, vexé de ne pas avoir été nommé agent de police… or il ne parle pas le turc!) qui lui vaut sa première arrestation.

A peine relâché, sa maison est perquisitionnée sur ordre du Palais Impérial; des journaux séditieux sont “trouvés”. Rafael Chikurel est arrêté à nouveau, et ne sera libéré que quelques mois plus tard, après la révolution Jeune Turque.

Révolution qui libère la parole, y compris celle des Arméniens. Ceux-ci lui reprochent des actes de torture et de corruption, qu'il nie farouchement. Comme si ça ne suffisait pas, Chikurel est accusé par le nouveau gouvernement d'avoir été un espion au service du Sultan. S'ensuit une nouvelle arrestation, et la menace d'une dégradation en place publique.

Une délégation de notables juifs obtient sa grâce, faute de preuves; Chikurel est prié de s'éloigner à Salonique. A force d'opiniâtreté, il obtient sa réintégration et retrouve un poste important, avant de prendre sa retraite à Smyrne, où il meurt vers 1940.

Cette vie mouvementée n'est pas sans rappeler quelques destins douloureux dans les pays occupés pendant la seconde guerre mondiale. On peut se demander : “Mais qu'est-ce qu'un Juif allait faire dans cette galère?” A posteriori, il est évident qu'il ne pouvait que récolter des coups. Est-ce que pour autant les Juifs devraient s'abstenir d'exercer certains métiers? Refuser certains honneurs? Priver leur communauté de relations ou d'appuis… car il s'agissait aussi de cela! La réponse est évidemment négative, mais ceux qui en ont fait l'expérience savent ce qu'il peut en coûter.

Plusieurs fois à travers le récit, Rafael Chikurel explique qu'il n'était qu'un fonctionnaire obéissant aux ordres, et qu'il ne pouvait démissionner parce qu'il avait une femme et des enfants à nourrir.

J'aurais bien voulu en savoir plus sur sa vie privée. Comment sa famille et ses proches vivaient-ils les aléas de sa vie professionnelle? Était-il considéré par certains Juifs comme un paria? Par d'autres comme un champion de l'intégration? Questions qui restent, hélas, d'une actualité brûlante…

Brigitte Peskine

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