Etudes : 1940/1942. Le Sefardi du consul d'Espagne

       

Guillermo Rolland, le fils du consul d'Espagne à Paris depuis la victoire de Franco jusqu'à mars 43, a retrouvé dans les archives familiales un ouvrage d'Enrique Saporta y Beja, REFRANERO SEFARDI, publié en 1957 par l'Instituto Arias Montano, à Madrid/Barcelone, dans la collection Biblioteca Hebraica Española, et dont la page de garde porte la dédicace suivante datée de Paris le 25 mai 1957 : “Al Sr Don Bernardo Rolland en agradecimiento por todo lo que hizo en pro de los Sefardies españoles, como Consul General en Paris durante la guerra.  Enrique Saporta y Beja”

Pourquoi cette toute particulière reconnaissance - parmi toutes celles, nous l'avons assez dit dans ces colonnes1, de la colonie2 sefardi -envers le Consul? Et qui était Enrique Saporta y Beja?

Enrique Saporta y Beja était, avant la guerre et jusqu'à son départ en Espagne, copropriétaire du magasin “Paris-Nouveautés”, 11 rue du 4 septembre à Paris, ce magasin que nous avons ici-même évoqué comme abritant les concertations fiévreuses du pragmatique Comité de Crise constitué sous l'Occupation pour servir de relais entre le Bld Malesherbes et les judéo-espagnols parisiens, constamment inquiets de l'éventuelle remise en cause de leur protection (pas d'expropriations, pas d'étoile jaune, pas de rafles ni de déportation) et pour gérer les demandes de rapatriement.

Son frère Nicolas tient, lui, le magasin “Les Tissus Gassel”, 6 rue de l'échelle, à Paris. Le nom du magasin est un composite né des noms de ses trois copropriétaires : Gattegno Henry, Saporta Enrique, Saporta Nicolas, et du comptable Lévy.

Bornons-nous, dans le cadre de cette série d'études sur le Consulat d'Espagne à Paris, à évoquer la personnalité de Nicolas Saporta y Beja, selon le récit qu'il a lui-même donné de sa vie à Pascale Blin.3

Né à Salonique en 1896, Nicolas, de nationalité espagnole, arrive à Paris avec son frère en 1916. Il y accomplit des études d'ingénieur à l'Ecole Centrale des Arts et Manufactures. La Préfecture de Police lui remet une carte d'identité, valable dix ans, mentionnant la nationalité espagnole telle qu'elle figure sur le passeport délivré en 1916 par le Consul d'Espagne à Salonique. Notons : huit ans avant le décret Primo de Ribera.


Les deux frères obtiennent leur baccalauréat. Nicolas, après une année de mathématiques spéciales à Saint-Louis, entre à Centrale dont il sort diplômé en 1920.

A l'entrée des Allemands à Paris, Nicolas se rend Bld Malesherbes et demande un entretien au Consul. Si l'on en croit son témoignage enregistré par Pascale Blin, le Consul prononce ces mots (que les faits consécutifs rendent vraisemblables) qui nous semblent importants à retenir pour l'Histoire :

 • “Je donne à tout Juif qui peut prouver son ascendance espagnole un document établissant qu’il est protégé espagnol, mais pas sujet espagnol. Par la suite, s'il veut redevenir Espagnol, parce qu'en principe il était Espagnol, nous prenons son dossier et nous l'étudions.” La nouvelle se propage très vite parmi les relations et amis de Nicolas Saporta y Beja, qui se voit fort sollicité. Au point que Nicolas se rend à nouveau chez le consul pour lui tenir à peu près ce langage :

 • “Vous savez, monsieur le Consul, je suis très ennuyé. Il y a maintenant des coreligionnaires qui ont acquis, au cours des siècles, la nationalité française, la nationalité allemande, la nationalité autrichienne. Mais ils sont tous originaires d'Espagne : ils sont tous des descendants des Sefardis expulsés en 1492.” Le Consul aurait répondu, si l'on en croit Nicolas qui, faut-il le préciser, est membre de la Chambre de Commerce Espagnole :

 • “Ecoutez ! On peut les récupérer. Vous viendrez ici au Consulat. Vous avez une petite table, là. Moi, je ne peux pas m'occuper de tout le monde. Nos ventanillas4 sont toujours occupées. Il y a beaucoup d'Espagnols qui vont et qui viennent en ce moment. Vous vous mettez là dans un petit bureau. Et quand il y aura un des vôtres qui viendra, vous prendrez son nom, les papiers qu'il peut présenter. S'il n'est pas en règle quant aux taxes, qu'il se rende à la ventanilla régler ses droits, qu'il nous laisse ses papiers. S'il s'agit d'un sujet espagnol, nous le réintégrerons.”

• Plus tard, Bernardo Rolland avouera à Nicolas : “Ce que nous faisons, c'est pour rattraper 1492.”

Ce qui semblerait appuyer les souvenirs de Guillermo Rolland qui a entendu le Chancelier Garcia Mouton ou bien son père, il ne se le rappelle plus, affirmer : “Nous avons donné des passeports ou des visas non seulement à ceux qui étaient déjà inscrits, mais aussi à beaucoup qui ne l'étaient pas”.

Nicolas Saporta ne dit rien du bilan concret de sa présence au sein du Consulat du Bld Malesherbes pendant les quelques mois où il aurait reçu des dossiers qui, bien entendu, exigeront mois et années avant de trouver leur conclusion.

En fait, il semble qu'il ait été le premier, sinon le seul bénéficiaire de sa propre position. Les frères Saporta y Beja (sont-ils accompagnés de leurs parents? les précisions manquent) se rendent à la Mission Catholique de la rue de la Pompe pour revendiquer “notre origine catholique puisque, dès 1492, nous étions catholiques”. Quelle argutie ont utilisé les frères Saporta? Quoiqu'il en soit, ils obtiennent l'attestation, et sont en mesure de se voir accorder un visa de sortie, avant que Laval, on le sait, interdise tout visa de sortie aux étrangers.5 Et entrent donc en Espagne au cours du premier semestre 1942.

Enrique s'installe à Madrid, Nicolas à Barcelone. Tous deux constatent que “les Sefardis qui rentrent ne se heurtent à aucune difficulté pour trouver du travail. Jamais un Juif n'a été malheureux en Espagne avec Franco”.6

En toute logique, c'est après ce départ que Léon Bourla, l'un des quatre signataires de la lettre à Franco en février 1943, prend la succession de Nicolas Saporta et entretient les connexions entre le Bld Malesherbes et la colonie judéo-espagnole.7

De retour en France, Nicolas retrouvera les entreprises commerciales de la rue de l'échelle et de la rue du 4 septembre; il publiera un livre. “Deux grandes figures de la Renaissance : Gracia Mendes Nasi et Joseph Nasi”. Son frère Enrique écrira, entre autres ouvrages, ce Refranero Sefardi dont il offrira un exemplaire au Consul Bernardo Rolland.

F.E

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