Les publications de la Lettre Sépharade

Ya Sponto la Luna, kantigas, konsejas, refranis - Drita Tutunovic

En judéo-espagnol et serbo-croate. 2001. La lune est levée, chansons, histoires, proverbes. PREMIS - Belgrade. 168 pages. Sans ISBN
Nous nous réjouissions, dans l’édition précédente, de faire connaître aux lecteurs un livre venant de Zagreb et reflétant la culture judéo-hispanophone spécifique de Sarajevo. Le JOINT américain avait financièrement contribué à son édition.

Et voilà que nous recevons un nouveau livre, de Belgrade cette fois, sur le même thème, toujours édité grâce à l’aide du JOINT et préfacé en trois langues (judéo-espagnol, serbo-croate et anglais) par Yechiel Bar Chaïm, le responsable de cet organisme pour les pays de l’ex-Yougoslavie.

Dans un bel avant propos, Drita Tutunovic raconte un peu de sa vie familiale, sa mère d’origine salonicienne, la transmission orale, et fait observer, avec honnêteté et humilité, qu’il n’est rien rapporté dans ce livre qui ne vienne de sa famille, de sa mémoire familiale, de son kantoniko propio.

Elle explique que, si les chansons sont plus nombreuses que les textes, c’est qu’elles lui restent plus facilement en mémoire, les ayant chantées elle-même. Elle en cite une trentaine - face à face les textes en judéo-espagnol et serbo-croate - les classe en “anciennes”, “de naissance”, “d’amour”, puis dix-huit autres avec leur partition musicale et des indications
d’accompagnement. Elle dit aussi, avec un regret nostalgique, qu’elle ne peut en transmettre aux plus jeunes générations autant qu’elle en a reçues faute d’avoir suffisamment mémorisé, suffisamment prêté attention à sa grand-mère. Mais que chaque chanson transmise est une sorte de victoire contre la mort, une constante amie fidèle.

Nombre de ces chansons sont bien connues : Arvolis yoran por luvyas, La kantiga de tia Mazalto, la graphie est un peu hétérogène : No yora mi ñiña. C’est toute la richesse de la tradition orale et de la libre interprétation… Avec partitions se retrouvent rapportées : Adio kerida, Jo desi España et Onde stan las javes (curieuse, non, cette intarissable nostalgie de l’Espagne… ?) Pasaro kon  ozus mavis.




Et, joignant la voix au texte, une cassette enregistrée à Belgrade par Drita elle-même nous convainc par son authenticité.

La cassette :
De façon générale, une cassette offre moins de profondeur de champ qu’un CD, et celle-ci ne déroge pas. 

Ceci exprimé, les interprétations sont très proches de celles des “grands-mères de la transmission orale”, l’accent est plus salonicien que sarajevien (le souvenir de votre maman, Drita ?), l’équilibre entre la voix et l’accompagnement est toujours judicieux, de sorte que sans livret sous les yeux les textes sont très compréhensibles, ce qui n’est pas toujours le cas…

Le choix fréquent du rythme ternaire laisse de lui-même sourdre la nostalgie, les berceuses - mieux que d’autres textes -
bénéficient de cette interprétation linéaire, authentique, familiale, tranquille.

L’accompagnement un peu stéréotypé manque d’imagination fantaisiste, d’élan créatif et ne tend guère à entraîner la chanteuse.

Quelques réussites notées au passage :
Avre este abazur
Durme mi alma
Ja vijenen dijas, interprétée vivement, avec humour.
Morenika, toute simple.
Ja sponto la luna, une des meilleurs plages, qui donne son titre au livre et à la cassette.
Mama yo no tengo visto pasaro kon ozus mavis est très bonne et fait passer de l’émotion. 

Bref, ces enregistrements s’inscrivent bien dans la ligne du livre tout personnel et non compilé.

Lorsque, petite, Drita se mettait au lit le soir, sa grand-mère lui racontait aussi des histoires, dont elle rapporte onze. Les autres s’effilochent dit-elle dans sa tête, parfois elle en conserve un début, parfois une chute… Défilent : Moshiko se fizu rey, Las ermanas, Dos ermanus, El ombre ke vendiyo la vaka a un arvol, El mazal no si puedi engañar, petites histoires d’une page ou deux, agréablement racontées.
Le livre s’achève sur quatre pages de proverbes tout à fait originaux et dont très peu nous sont connus, preuve là aussi qu’ils n’ont pas été compilés ; qu’elle s’exprime bien et de manière ramassée, cette expérience ancestrale de la vie !

El mal entra por la puerta de la kaza, sali por el ojo de l’aguja
Favladoris ay, askuchadoris no (c’est la langue de Salonique mêlée celle de Sarajevo…)

El tiyempu no aspera ningunu
et pourtant Guadri la ravya fista la manaña
Kada yave si merka kon paras 
Todu pasa, guay por ondi pasa !
Si el korason es siyego, ke vale el ojo aviyerto ? 
Kuando yo no durmu, todus tengan negrus shueñus,
mais pour tempérer :
Si durmis muchu, bivis poku
mais aussi Si keris bivir, kali sufrir…
La bovura no pasa in un mes
mais La haraganida es apegante
etc.

Justement, lecteurs, ne vous laissez pas gagner par cette paresse, et envoyez vos traductions et commentaires… nous les publierons s’il en est de bons… (remarquons déjà qu’à Salonique et pour ces deux derniers proverbes, on aurait dit respectivement boveda et haraganud).

Jean Carasso
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