Toujours Spinoza : Le Testament de Spinoza - Ami Bouganim

2000 - Éditions du Nadir, A.I.U 45 rue la Bruyère 75009 Paris 389 pages.


Nous avions annoncé une suite à l’analyse importante consacrée aux livres les plus récents parus sur Baruch Spinoza. La surprenante actualité du philosophe – faisant parfois oublier, au risque de quelques contresens, qu’il vivait au XVIIe siècle – justifiait ce complément. 

Des trois ouvrages présentés aujourd’hui, le premier, celui d’Ami Bouganim, malgré ses mérites, n’a pas bénéficié des paillettes des médias. Le second en a profité indirectement,  la presse s’étant fait l’écho, non sans gourmandise, des incidents ayant opposé son auteur, Patrick Rödel, à Alain Minc, à l’occasion de larges emprunts, jugés cavaliers, reprochés à ce dernier, ignorés de nous lors de notre précédent article. Le troisième ouvrage est celui d’un grand penseur juif contemporain, Shlomo Pinès, apportant sur l’œuvre de Baruch Spinoza, en tant qu’héritier de la pensée juive, des informations et des éclairages fascinants et vivifiants. 

Cet ouvrage est important. Fruit de vingt années de travail, et non de quelque exercice de salon, il témoigne d’une louable probité, de beaucoup de modestie et d’un grand équilibre. C’est aussi l’œuvre d’un travail collectif, celui de toute l’équipe de l’Alliance Israélite Universelle dont Ami Bouganim est depuis longtemps un animateur éminent. Il est stimulant qu’un travail comme celui-là nous vienne d’une institution aussi symbolique. Retenons d’abord la synthèse de l’auteur : “Dans tous les cas Spinoza est allé jusqu’au bout de sa religion et de sa philosophie.” Et ce constat qui l’éclaire : “Plutôt qu’à une liquidation ou même une transmutation des valeurs religieuses, l’Éthique procède à leur ravalement cartésien rationnel.” Que de convergences avec le philosophe Alain ! “Il était arrivé à Spinoza de lire Descartes, mais lui, Spinoza, n’eut point peur de son Esprit et s’y livra tout, avec la naïveté admirable d’un lecteur de la Bible.” Mais ne l’oublions pas : dans l’esprit de Baruch ce “ravalement cartésien” ne pouvait être présenté à la masse, vivant sous l’empire de l’imagination et non de la raison. 

Tout homme est le produit de son milieu. Bouganim nous décrit celui de Baruch avec pertinence et vie, mettant en scène des dialogues dont seule la forme est imaginaire. Les limites de la liberté de penser dans les Provinces-Unies, loin des images d’Epinal, nous sont bien montrées. En 1650 cinq universités néerlandaises excluent Descartes de leurs cours. “Les philosophes ne s’écarteront pas de la philosophie d’Aristote, ni dans leurs leçons publiques, ni dans leurs cours privés”, décrète en 1643 l’Université d’Utrecht. Des hérétiques seront décapités ou jetés en prison. Et Descartes d’ironiser : “Les personnes de ce pays révèrent non pas la probité et la vertu, mais la barbe, la voix et le sourcil des théologiens.” Il n’empêche qu’Amsterdam est le théâtre d’un grand bouillonnement mystique et culturel remettant en cause les schémas conformistes. 

Les Marranes, Bouganim le souligne, avaient cherché à dépasser tant le christianisme que le judaïsme. Revenus à leur foi, ils ne supportaient pas plus les persécutions de l’Inquisition que celles du Mahamad, et perpétuaient, même en ce domaine, les traditions d’orgueil espagnol. Plusieurs déviants nous sont montrés dont l’orgueil est la marque commune. Sauf Baruch, servi par une exceptionnelle force d’âme1, tous seront brisés, au prix soit du suicide soit d’humiliants renoncements. L’orgueil est certes un trait essentiel de Baruch, bien qu’il récuse l’ambition de gloire qui “n’appartient qu’à Dieu”. Sans nul doute, la distance prise par les Marranes à l’égard du rituel, l’intériorisation du fait religieux, a-t-elle privilégié l’appartenance raisonnée, bien qu’en ce domaine Descartes ait lui-même confessé, comme le rappelle opportunément Bouganim : “J’ai la religion de ma nourrice.”




Les notables qui exclurent Spinoza, tous grands marchands-lettrés, n’avaient a priori rien d’ignorants fanatiques.2 Les rabbins qui liront au nom du mahamad le terrible anathème, Isaac Aboab de Fonseca et Saül Levi Morteira sont des savants. Morteira, Ashkénaze italien, jouissait de l’admiration de Baruch qui voyait en lui “le plus philosophe, le plus rigoureux des rabbins”. Étaient-ils simplement des hommes bornés comme le suggère Bouganim,3 ou plutôt attachés à la raison d’État religieuse par un conservatisme soucieux de se ménager le pouvoir ? Notons que le herem n’était pas prononcé par les rabbins, lesquels n’avaient que voix consultative, mais par les chefs de la communauté. Nous noterons donc aussi que la doctrine de Spinoza, selon laquelle “dans tous les cas le pouvoir civil a la priorité sur le pouvoir religieux” n’était pas révolutionnaire à Amsterdam où elle était en vigueur tant chez les protestants que chez les juifs. 

Apportons des nuances à ce que dit Bouganim de la bienfaisance portugaise. Sans être “égale” pour les Ashkénazes, elle n’en était pas pour autant inexistante. A l’origine, quand il n’y avait pas encore de communauté ashkénaze, les Portugais avaient organisé des secours, sans doute pour éviter le spectacle de pauvres juifs allemands mendiant dans les rues au risque d’indisposer les autorités hollandaises. Mais la solidarité s’exerçait puissamment et régulièrement en faveur des Juifs de l’Est victimes de pogromes. Des fonds importants étaient envoyés à Constantinople pour racheter les Juifs russes réduits en esclavage. Les travaux de Yossef Kaplan ont le mérite de rappeler ces faits, corrigeant ainsi l’image déplaisante qu’une certaine historiographie, souvent ashkénaze, avait tendance à pérenniser. 

La conception juive d’un Dieu abstrait, contraire à l’anthropomorphisme traditionnel, avait, rappelons-le, choqué les empereurs romains. A plus forte raison était-il impossible, dans un monde chrétien, de  pousser jusqu’au bout la logique de l’abstraction en des termes aussi scandaleux : “Par le nom de Dieu, j’entends une substance infinie, éternelle, immuable, indépendante, toute connaissante, toute puissante, et par laquelle moi-même et toutes autres choses qui sont [...] ont été créées et produites”. La définition même de ce Dieu exclut, Ami Bouganim le souligne, toute notion de miracles, qui seraient contraires aux lois divines. “Tels sont les hommes en effet : tout ce qu’ils conçoivent par l’entendement pur, ils le défendent au nom du seul entendement et de la raison ; les croyances irrationnelles que leur impose les affections de l’âme, ils les défendent avec leur passion.”
Cette exclusive sur la passion confère à la morale spinozienne la rigueur mathématique qui fascine Bouganim. Ajoutons qu’elle s’accorde avec sa “gratuité”. Comme chez Maïmonide, en effet, la connaissance est, ici, amour désintéressé, et la vertu sa propre récompense. La quête de vérité suscite une joie presque charnelle, et nous viennent à l’esprit, dans la tradition judéo-espagnole du XIVe siècle, les réflexions du théologien David Abudarham à propos de l’étude de la Loi : “Pourquoi lisons-nous les Pirque Abot entre Pesah  et Shavu’ot, un chapitre chaque shabbat ? La raison en est, nous dit R. Israël, qu’il s’agit des jours (et des semaines) qui précèdent le don de la Torah, des jours qu’il convient que nous comptions, comme l’amant (ou l’amante) qui, attendant l’arrivée de son (ou de sa) bien-aimé(e), compte les jours et les nuits jusqu’au dernier jour.”4

Sur le plan théologique Ami Bouganim nous montre l’étroite filiation entre conception spinozienne et liturgie juive, rappelant la formule rituelle : “Tout est en toi, tout vient de toi.” Cela lui permet de conclure à propos de Baruch : “Il n’est pas plus athée que déiste, il est le partisan le plus inconditionnel du vrai, et si Descartes cherchait surtout la vérité, lui continuait de chercher le salut.”  Est-ce certain ? Spinoza a-t-il cherché le “salut”, ou plutôt tenté de définir Dieu dans le langage de la logique, trouvant là, sinon le “salut”, du moins la béatitude de la vérité ? Dieu, nature, notions qui pour lui s’interpénètrent, Baruch Spinoza les sacralise. Aussi ne tire-t-il nul désespoir de ses constats, mais la sérénité. Au delà de ses colères, il est capital  de constater qu’il ne hait point.                                  

Si, pour Bouganim, l’œuvre de Spinoza serait un “Testament”, c’est que, selon lui, tout Juif moderne est un héritier de Baruch-Bento.5 Peut-on faire observer à l’auteur que son titre: “Le Testament de Spinoza” est celui que les éditions Cerf avaient donné au recueil de réflexions de Léo Strauss sur Baruch Spinoza, publié en 1991?6     

Lionel Lévy
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