Les publications de la Lettre Sépharade

Sépharades et “Barbaresques”


Cette expulsion des Morisques, dont on retrouve un certain nombre par la suite à Tunis, inspire à Lionel Lévy de nombreuses réflexions fort intéressantes sur le mélange, l’interpénétration des cultures, que nous publions ci-dessous. Nos lecteurs généalogistes ne seront pas les derniers intéressés !


Qui est Sépharade ? La réponse tient autant de la sémantique que de l’histoire. Le sens hébreu du nom Sfarad est : Espagne, nom qui, jusqu’au XIIème siècle, s’appliquait à toute la Péninsule ibérique y compris le Portugal, et aux îles qui en dépendaient. Or, à la veille de l’expulsion de 1492, l’Espagne comprenait encore une enclave musulmane, le royaume de Grenade dont la langue était l’arabe andalou. De précédents réfugiés juifs andalous l’avaient transportée dès les XIIIème et XIVème siècles dans le Maghreb où elle revêtit longtemps un aspect liturgique. Prenant la tête des communautés marocaines et algéroises, les rabbins castillans, catalans, majorquins, imposèrent progressivement les usages et rites espagnols, notamment - au Maroc et malgré une longue résistance - la monogamie.

Par les rabbins marocains, souvent hispanophones, ces usages et ces rites atteignirent au cours des siècles le Maghreb oriental. L’arabe n’avait pas disparu même des royaumes chrétiens de Castille et d’Aragon. Il ne commença d’en être extirpé, entreprise de longue haleine, qu’après la chute de Grenade : en 1609 encore, lors de leur expulsion, en tout cas à Valence, les Moriscos, Espagnols de confession musulmane baptisés de force, continuaient entre eux d’utiliser l’arabe et possédaient des ouvrages en arabe. Catherine Gaignard, dans “Maures et Chrétiens à Grenade 1492-1570” (livre commenté ci-dessus) évoque le renouvellement, en 1566 déjà, de l’interdiction d’usage encore répandu de la langue arabe, dans le cadre d’une impitoyable oppression religieuse, culturelle et linguistique, soulevant des révoltes périodiques de 1568 à 1609. Situation complexe; les Morisques du Nord et du Centre de l’Espagne avaient par contre perdu l’usage de leur langue et de leurs mœurs, si bien qu’exilés en Tunisie au début du XVIIème siècle ils entretinrent longtemps une florissante production littéraire espagnole profane et sacrée. L’emploi écrit de l’espagnol leur fut expressément autorisé, contrairement à la règle des pays d’Islam, tolérance qui profita sans doute aux Livournais de Tunis puisque l’espagnol resta leur langue administrative, et non le portugais comme à Livourne même. La solidarité de ces Morisques de Tunisie avec les marchands livournais d’origine marrane, se manifeste dans des procès où ils n’hésitaient pas à témoigner massivement pour eux. L’Inquisition suspectait pareille solidarité de la part des Marranes si bien que dans les tribunaux appelés à juger les Morisques apostats, les nouveaux chrétiens d’origine juive étaient exclus.1

Avant cet an 1492 qui n’est après tout que le début des temps modernes selon la définition de l’historiographie, il est clair que le judaïsme ibérique s’inscrit dans l’histoire de la civilisation hispano-mauresque ce qui le gratifie de ce durable privilège : une identité à double facette, occidentale et orientale, devant longtemps représenter son atout économique et culturel essentiel. Maïmonide, dont nul ne contestera l’authentique identité sépharade, rédigea ses principales œuvres en langue arabe.

Les va-et-vient entre Espagne et Maghreb n’ont jamais cessé, au moins depuis Carthage. L’islamisation de l’Espagne à partir du VIIIème siècle s’accompagna de l’implantation de Berbères - moins nombreux qu’on ne croit souvent - et de Juifs du Maghreb. Plusieurs historiens, et non des moindres, expriment des réserves sur la théorie faisant de ces Juifs des Berbères convertis.2 Une immigration venue d’Orient a toujours existé en Afrique et en Espagne. Les conversions de populations locales ont pu tout au plus accroître ces communautés. Des Juifs du Maghreb trouvèrent refuge en Espagne chrétienne au XIIème siècle lors de la noire période de l’intégrisme almohade où les communautés juives d’Afrique et d’Andalousie furent complètement anénanties par les conversions forcées, les massacres et l’exil.

Durant cette époque, l’Espagne catholique fut, avec l’Égypte, le réservoir du judaïsme du monde arabe occidental. Au moment de la réaction almohade, elle accueillit les théologiens, les médecins et les savants de l’École de Kairouan, ville qui fut, aux Xème et XIème siècles, l’un des principaux centres intellectuels du monde arabe, Espagne comprise, grâce au rôle économique essentiel qu’elle joua dans les échanges Orient-Occident, avant de sombrer sous les coups des fondamentalistes mauritaniens. Exilés, ces savants kairouanais de toutes origines formèrent des disciples en Espagne chrétienne et en Orient. Toute civilisation connaît ces allers et retours. Deux siècles plus tard les théologiens espagnols viendraient à leur tour former des disciples au sein de communautés africaines renouvelées, à mesure que les persécutions initiées dans les royaumes chrétiens aux XIIIème, XIVème, puis XVème siècles transfèreraient au Maghreb de forts contingents de Juifs espagnols. Comme l’explique Gérard Nahon3, non seulement les masses espagnoles repeuplent les cités algériennes, mais encore leurs élites, c’est-à-dire leurs rabbins, sont en passe d’imposer leur autorité et leurs réformes aux communautés existantes. Ces rabbins sont, à Alger, Isaac ben Chechet Barfat, né à Barcelone, et Simon ben Semah Duran, de Majorque; à Oran, Aram ben Merovas Ephrati; à Constantine, Joseph ben Menir et Maimun ben Saadia Najar; à Tlemcen, Abraham ben Hakin et Ephraim Encaoua, et d’autres venus d’Espagne.

Les noms propres trompent sur l’origine. Des noms à consonance arabe ou berbère : Sitruk, Zuili, Melki, recouvrent l’hispano-catalan Astruc (d’Astorga en Navarre), l’hispano-arabe Sebilli (de Séville), Malki (de Malaga). Le nom tunisien Karila, présent dans le Cap Bon, terre privilégiée d’immigration pour les Juifs et musulmans espagnols depuis le XIIIème siècle, fait penser à Carillo, livournisé en Cariglio. Le nom Koskas ou Kaschkasch, du même terroir, aurait-il à voir avec la ville portugaise Cascais, au chuintement lusitanien proche ? Que dire des nombreux Guez, Ghez ou Guedj, du Maroc à la Tunisie ?

En Espagne chrétienne, des noms arabes comme Abudarham, Abensur, théologiens ou bâtisseurs de synagogues, Ibn Saçon ou Aben Saçon, collecteurs d’impôts au nom arabo-hébraïque, se rencontrent aux XIIIème et XIVème siècles. Au XVIIème siècle, des Alvarez de Melo, réfugiés à Amsterdam, puis au Maroc, prennent le nom d’Abinatar. Pour les immigrants antérieurs au XIVème siècle, même provenant des royaumes chrétiens, la perte de l’espagnol est banale. L’arabe, on l’a vu, est largement présent à Valence au début du XVIIème siècle, comme le prouvent les dossiers des inquisiteurs pourchassant les Morisques.

Il n’y a donc nulle antinomie entre séphardisme et langue arabe. En 1492, par contre, la majorité des Juifs espagnols vivent dans des territoires d’où l’arabe a été extirpé. Seuls les lettrés, dans la classe des marchands, continuent de l’apprendre, comme instrument vital dans le négoce vers la Méditerranée orientale et méridionale, ainsi que vers l’Inde.

Les fortes communautés hispanophones de Constantinople, Salonique et Smyrne, joueront un rôle presque exclusif dans la sauvegarde du patrimoine linguistique et folklorique judéo-espagnol, sans omettre, en Méditerranée occidentale, les communautés marocaines restées hispanophones, telle Tétouan, créée sur des ruines dès 1492, puissante, quasi autonome, et ravivée au XVIIème siècle par des immigrations portugaises et morisques; enfin la communauté de Gibraltar, née dès le début du XVIIIème siècle comme un défi à l’Espagne toujours inquisitoriale. Les entreprises coloniales espagnoles au nord du Maroc à la fin du XIXème siècle poussèrent beaucoup de Juifs de ces régions à s’établir, parfois à Gibraltar, mais pour l’essentiel en Oranie grâce à de libéraux accords franco-britanniques. Quand, à cette immigration juive, s’adjoignit une immigration chrétienne espagnole bien plus massive, faisant d’Oran une importante ville espagnole, l’hispanité des Juifs s’y recycla, si l’on peut dire, mais dans un climat, hélas ! où, au libéralisme des lois françaises, s’opposait une tradition antisémite importée de la Péninsule.4

 

Deux villes de Méditerranée occidentale comptent dans la séphardisation des Juifs d’Afrique du Nord. Livourne - lusitophone et hispanophone jusqu’au début du XIXème siècle - accueillit du troisième tiers du XVIIIème au XIXème siècle une forte proportion d’immigrés maghrebins formant un temps jusqu’à 14 % de sa population juive5, mais aussi beaucoup de Juifs hispanophones d’Orient. Ces familles tunisiennes, algériennes ou marocaines, lorsqu’elles regagnaient leurs pays d’origine, contribuaient à imprégner leurs anciennes communautés d’apports ibériques ou italiens.6

La communauté dite “portugaise” de Marseille, créée vers 1780 avec un apport déterminant de Livournais de Tunis (Darmon, Bembaron, Boccara, Lumbroso, Daninos) et de Livourne même (de Silva, de Segni, Coen, Attias, Costa, Salom, Foa, Gozlan, Cansino, Vital, Castelli, Benjamin Arias, Salomon Racah, Joseph Montefiore, de Paz), augmenté de Comtadins d’Avignon (Rigau, Ramut, Crémieux, Duran, de Monteux, Ravel, Rouget, Graveur, Caracasona -sic-), de Juifs tunisiens (Semama, Lahmi, Bismot, Belaïsche, Tubiana), de Gibraltarois souvent d’implantation livournaise (Abenatar, Dias Santillana, Abudaram, Aboab) et de Levantins (Constantini, Coen de Canea, Huziel, Brudo)7 , adopta expressément les règles et rites de la communauté de Livourne, choisissant pour langue l’espagnole. Les grands marchands algériens, marocains ou tunisiens qu’elle accueillit ne purent qu’y puiser une culture ibérique ou s’y ressourcer; celle-ci, outre l’italienne, continua de laisser des traces même lorsqu’ils retournèrent dans leurs communautés primitives. C’est l’image d’une grande force du séphardisme à l’époque, que celle de Provençaux sollicitant, auprès des Livournais nouvellement installés, une sorte de “nationalité” portugaise qui leur permît de séjourner à Marseille, alors que les Portugais de Bordeaux les avaient tenus à distance. Ainsi les Comtadins passèrent-ils au séphardisme. Ils avaient certes eu avec lui dans le passé lointain des parentés, si l’on songe que les Astruc, Duran, Vidal sont des noms catalans ou castillans et que les Espagnols Valabrega, Provensal, sans compter les Narboni, Franco ou Sarfati, sont de lointaine origine languedocienne. L’unité culturelle des communautés des deux côtés des Pyrénées fut constante dès l’époque musulmane.

Le séphardisme maghrébin a perdu le plus souvent sa dimension latine. Le séphardisme oriental l’a conservée, d’où sa force symbolique irremplaçable; mais, perdant sa composante arabe, il a préservé une facette orientale turque.

Établis en Tunisie, des Juifs de Salonique, Istanbul et Smyrne souhaitaient se rattacher à la communauté livournaise - dite aussi portugaise - non sans âpres marchandages entre communautés. Le grand facteur d’unité du séphardisme d’Orient au Maghreb fut la francisation par les écoles de l’A.I.U. Bien des Livournais s’associèrent à cette œuvre dont Montefiore, Morpurgo, Picciotto en Orient et au Maroc, Castelnuovo en Tunisie, sans omettre les Stambouliotes et Saloniciens de souche vénitienne et livournaise Camondo et Allatini, fortement inspirés et épaulés par les Français Adolphe Crémieux, Alphonse et James de Rothschild, Albert Cohn. À Tunis, le programme proposé par Crémieux à Castelnuovo fut : la fusion par l’école. Mission accomplie; mais cette évolution devait favoriser la culture et la présence françaises au détriment de l’Italie, et contribuer à l’extinction en Orient de la culture judéo-espagnole.

Au sens large, avec Marcel Mauss et Claude Levi-Strauss, disons des différences identitaires du séphardisme : il n’y a jamais de hiérarchie des cultures.


Lionel Lévy

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