Les publications de la Lettre Sépharade

Maures et chrétiens à Grenade 1492-1570 - Catherine Gaignard

1997 Paris l’Harmattan 287 pages dont 14 de bibliographie consistante.


Nous avons dans les éditions précédentes, étudié ce phénomène historique si important, en quelque sorte fondateur de notre culture d’exil, que fut l’Inquisition.

Successivement nous avons examiné le Règlement de 1640 de l’Inquisition au Portugal (LS 22) le grand auto-da-fé de Madrid en 1680 (LS 23), puis avons publié les témoignages de ceux qui avaient vécu ces souffrances c’est-à-dire les condamnés eux-mêmes : l’un crypto-juif espagnol, et l’autre protestant anglais (LS 24).

Nous avons ensuite constaté (LS25) que deux siècles après leur conversion, les juifs de Majorque n’étaient toujours pas acceptés dans la société civile, rejet entériné par l’autorité royale.

Nous étudions dans le présent numéro le sort des Maures après la prise de Grenade par les Rois Catholiques en janvier 1492. Les Juifs avaient été sommés de se convertir ou de partir. Qu’en fut-il des Maures ?

Deux éléments à notre dossier : l’un constitué par un livre de Catherine Gaignard, publié ces temps-ci : “Maures et chrétiens à Grenade : 1492-1570” que nous analysons, concernant le sort de ces Moriscos, successivement tolérés, exilés puis expulsés. L’autre élément est la recension d’un livre du fonds Nahmias publié en 1613 : Memorable expulsion y destierro de los Moriscos de España, de Marco de Guadalajara y Xavierr.


Les mesures d’unification nationale prises par les Rois Catholiques après la reconquête de Grenade, seule province d’Espagne encore sous la domination des Maures jusqu’en janvier 1492, n’ont pas fini de susciter des études et des réflexions.

Sur le sujet en titre, Catherine Gaignard a soutenu une thèse en 1986, dont elle offre maintenant une édition abrégée sous forme de livre. Elle a décidé de ne pas réécrire, dix ans après, en remettant son travail à jour, mais de rester fidèle au texte de sa thèse, l’allégeant.

Elle nous expose donc qu’après sa victoire et la reddition de Grenade, la reine Isabelle consentit une paix dans l’honneur à ses ennemis dans le but de ménager l’avenir et la convivencia traditionnelle à Grenade. Sa victoire fut facilitée par l’alliance avec Boabdil et ses troupes, et par les luttes intestines entre ce dernier et son oncle El Zagal - éphémère roi auto-proclamé - qui avaient affaibli le royaume grenadin. Les conditions prévoyaient le maintien de Boabdil sur son trône, moyennant allégeance, la liberté de culte et de résidence, la libre pratique par les Grenadins musulmans de leurs us et coutumes alimentaires, vestimentaires etc.

La largeur de vue et l’honnêteté de l’archevêque Hernando de Talavera que l’on retrouvera tout au long de cette étude, jusqu’à sa mort en mai 1507, devaient faciliter la transition.

Les premières difficultés surgissent déjà lors de l’échange traditionnel des prisonniers après la fin des combats : ceux parmi les chrétiens qui avaient traité leurs captifs en esclaves n’étaient pas pressés de les rendre...

Et très rapidement l’on constate que les souverains “grignotent” les avantages accordés, au point que l’exil de Boabdil dès 1493 marque la fin de la cohabitation pacifique, en principe recherchée pourtant…

A partir de 1498 tous les textes officiels qui se succèdent, appelés les “Pragmatiques”, sont de plus en plus restrictifs de la liberté des Maures, et ne tendent plus qu’à l’assimilation complète et forcée. Mais les habitudes ont la vie dure, et l’échec est de plus en plus patent. Dès 1498 les Maures sont concentrés dans la morería 1 et les mosquées sont peu à peu transformées en églises. La coercition religieuse (surtout depuis que Cisneros a remplacé Hernando de Talavera) conduit à de nombreuses conversions, surtout vers 1499-1500. D’autres Maures quittent le pays, quelquefois remplacés, dans leurs maisons vendues à vil prix, par des Castillans. Mais les spoliations de terres et de biens vont grand train, souvent au profit de la Couronne, qui éventuellement les redistribue à des Grands. Là se forme la structure foncière des grandes propriétés de l’Andalousie. L’Eglise en profite aussi.

L’étau se resserre autour des Maures baptisés - Moriscos - ou non : l’Inquisition s’installe en fin de 1526 - premier auto-da-fe en 1529 - qui, précédemment agissait depuis Cordoue : c’est un vrai tournant et une cause majeure de la révolte de 1568. En 1566 encore, il faut renouveler l’interdiction de l’usage toujours répandu de la langue arabe.

L’attitude et la responsabilité du clergé sont bien cernées : le bas-clergé non-arabophone est bien incapable, dans les campagnes, de communiquer avec ses ouailles… Le haut clergé urbain est souvent absent de son diocèse, et pas toujours honnête au demeurant. Tout cela ne fait qu’aggraver une situation tendue et ne facilite guère une véritable intégration !


La révolte brutale, sanglante, menée par les monfíes n’entraîne d’abord pas toute la popu-lation. Mais la boucle : terrorisme/répression ne permet guère de se tenir à l’écart ! Les éléments modérateurs de part et d’autre sont balayés. Vols et pillages se succèdent, des villages entiers sont passés au fil de l’épée par les troupes catholiques. Nombre de Maures s’enfuient vers l’Afrique. La province de Grenade se dépeuple. Le repeuplement avec des populations d’autres régions est un échec économique, particulièrement dans le domaine de la soie, richesse régionale.

La royauté organise l’éloignement forcé des survivants - peut-être 60 à 80 000 personnes - vers d’autres régions d’Espagne, jusqu’en Biscaye.

Les conséquences de cet échec sont lourdes sur l’Andalousie - dépeuplement, appauvrissement - mais au delà, sur toute l’Espagne.

L’expulsion suivra, quarante ans plus tard, comme le montre le livre analysé ci-après.

L’exposé des faits est minutieux, ventilé en sections : propriété foncière, religion et Inquisition, dégradation de la vie quotidienne, conséquences sociales, etc. Cette approche, plus éclairante qu’un pur exposé chronologique, est pleinement satisfaisante. Nul besoin d’être spécialiste pour apprécier cette belle étude.


Jean Carasso

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