Les publications de la Lettre Sépharade

L’Inquisition vue de l’intérieur

(en espagnol) Harm den Boer
Traduction de Michèle Escamilla-Colin et Jean Carasso. 
 
Il est peu de thèmes dans la culture ibérique qui ont suscité, et continuent de susciter autant d’émotion et ont fait couler autant d’encre que celui de l’Inquisition. Les études sur cette question se sont multipliées au cours du présent siècle et il est quasi impossible aujourd’hui d’en publier une bibliographie complète.
 
 
Mais quoi qu’il en soit, de graves lacunes subsistent dans notre connaissance de cette institution qui s’expliquent en bonne partie par la forme même de son fonctionnement. Nous nous référons au secret inquisitorial, au silence imposé à ses fonctionnaires et à ses victimes qui font que, derrière les faits et les documents que nous pouvons rassembler, nous est occulté beaucoup de la vraie dimension de cette Inquisition, sa dimension inhumaine...
 
La plus grande injustice qui lui a été reprochée est celle de sa façon secrète de procéder, l’anonymat des délateurs, l’isolement complet des inculpés et le silence qui leur était imposé même après recouvrement de la liberté. L’image sinistre de l’institution, la terreur qu’elle provoquait, devaient beaucoup à cette obligation du secret, à la méconnaissance de ce qui se passait derrière les murs de ses édifices.
Ce n’est qu’en exil, une fois délivrés des suspicions et du secret que les victimes pouvaient s’épancher. Il existe toute une littérature produite hors de la Péninsule, peu exploitée jusqu’ici, dans laquelle les “judaïsants” narrent leurs expériences, nous offrant des témoignages parfois poignants.
 
Cette fois-ci nous offrons aux lecteurs un document extraordinaire, un petit recueil de poèmes écrits par un détenu de l’Inquisition, un judeo-converso vivant au XVIIème siècle.
L’œuvre en question s’appelle “Rapport sur l’Inquisition et de ce que pâtit de son fait Antonio de Fonseca” et figure dans une collection de textes manuscrits recopiés par un Sépharade d’Amsterdam1. Nous ne savons pas si cet Antonio de Fonseca exista réellement ou si c’est un pseudonyme destiné à protéger sa véritable identité. Ce nom était fort commun dans l’Espagne du temps, et d’une certaine manière convient bien à la signification du récit, représentant la voix d’une personne humble et commune, une de ces voix que l’on n’entend jamais mais qui cette fois peut s’exprimer au nom de tous. Quoi qu’il en soit, si nous pouvons douter de l’identité d’Antonio de Fonseca, nous ne pouvons en revanche pas mettre en doute l’authenticité de sa relation vécue et sentie.
Le “je” lyrique de ses poèmes s’adresse à un “ami” anonyme et se propose de lui dépeindre l’Inquisition vue de l’intérieur. Nous savons bien que toute communication sur le sujet était strictement interdite. C’est pourquoi il affirme que les vers transitèrent “par les conduites d’eau”. Mais l’ironie du sort fait que cet “ami” venait d’entrer lui-même dans la prison secrète de l’Inquisition lorsque le “je” achevait de recouvrer sa liberté. Et cette peinture, loin de donner du courage à ce compagnon, constitue au contraire un catalogue amer de souffrances. Il s’agit évidemment d’un procédé littéraire : le poète tient à ce que nous, les lecteurs, nous imaginions “à l’intérieur” et que pour un moment nous vivions sa propre angoisse. La première impression qu’il tient à nous communiquer est celle du terrible secret du tribunal : les détenus étaient isolés du monde extérieur et ne pouvaient plus communiquer entre eux, avertis dès leur incarcération qu’il leur était interdit de “parler et soupirer”. Même frapper aux murs leur était strictement défendu :
 
Car ce qui se passe là-bas, nul
ne le sait, parce que le silence
l’ensevelit, telle est la force
du respect qu’impose le tribunal.

 

 
Le poète ne mentionne pas le plus douloureux des secrets : celui de ne pas connaître l’identité des dénonciateurs. Cet anonymat de l’accusation ajoutant à la difficulté de la défense, était considéré de fait comme la plus grande injustice de la procédure inquisitoriale.

 Mais ce texte se distingue d’autres relations relatives à l’Inquisition en ce qu’il ne formule pas d’accusations générales mais conserve un ton personnel, autobiographique : le sujet lyrique se centre sur la souffrance quotidienne, nous offrant une vision directe du régime carcéral, avec une richesse de détails qui apparente ce récit à un véritable reportage.

Il mentionne parmi les gardiens de la prison un chef et son lieutenant, tous deux “tombés du ciel”, évocation de l’atmosphère infernale qui régnait dans la prison. Tous deux sont cruels, frappent des détenus, les enchaînent et baîllonnent, et de plus sont corrompus, vendent des aliments à des prix abusifs. 
 
La vie en prison est marquée par l’obscurité, la lumière du jour n’y pénètre pas et lorsque les gardiens apportent des chandelles, c’est toujours pour peu de temps :
Le peu de lumière qu’ils accordent
ils l’éteignent à la tombée de la nuit
et seule alors nous éclaire la flamme qui embrase nos cœurs.
 
Les incarcérés compensent l’absence de lumière en cellule par le “feu de leur poitrine”, leur flamme intérieure, leur foi en Dieu.
 
L’eau dont disposent les prisonniers n’est renouvelée que tous les trois jours; quand ils vont chercher une ration de nourriture, ils ressemblent à des squelettes. Le “je” insiste sur la saleté de la nourriture - chèvre, brebis, mouton - “mêlée à charbon et terre”, sur le fait que les légumes sont les trognons et déchets du marché, le vin qui n’est que vinaigre, et l’huile que suif etc. Les latrines sont vidées seulement une fois par mois, les cellules exiguës et sans lumière sont chargées de quatre détenus, etc.
 
Mais dans toute cette énumération, pour pathétique qu’elle soit, le “je” ne pousse jamais un cri ni une exclamation pitoyable. Il recourt à l’ironie, à l’humour comme réponses au désespoir. A propos des conditions d’hygiène, du linge non lavé durant six mois, il commente :
Tout un chacun frotte et balaie
savonne, fait la cuisine
la couture et le ravaudage;
ce lui sont autant de passe-temps.
...exprimant ainsi un fort esprit combatif pour surmonter les circonstances. L’humour apparaît aussi dans la description des compagnons de cellule, un moine “un peu fou”, un clerc astrologue, un morisque2 qui chante en arabe et rabache son catéchisme - allusion à la difficulté de christianiser cette minorité - et un chat noir trop vorace expulsé de la cuisine et qui maintenant vole la nourriture des prisonniers :
 
Le chat que nous donna le geôlier
pour nous faire bonne compagnie
nous chaparde tout ce qu’il peut
et bouffe ainsi à nos dépens.
Il semble que d’une certaine manière le prisonnier sut trouver les voies de sa survie : la difficulté essentielle ne résida pas, pour lui, dans les privations physiques. L’angoisse se perçoit en revanche dans l’insécurité absolue quant à l’issue de son procès, qui d’ailleurs dura huit ans. Le “je” résume ainsi ses épreuves :
Aussi grand soit mon tourment
il me faut cacher ma douleur
car où trop lancinent les peines
seule la mort reste un remède.
Ici un homme a tout perdu, 
fortune et honneur, c’est certain,
liberté, santé et vie,
raison et entendement.
Je crains de perdre mon âme
par tout ce que je souffre
où s’épuise la patience
et sombre la résignation.
 
Il avoue aussi avec désespoir et tendresse sa douleur de l’absence de son épouse Léonore, prisonnière comme lui, mais avec laquelle il ne peut communiquer3.
 
C’est cet amour impossible qui inspire ce poème insolite dans la tradition littéraire castillane. Le “je” lyrique se fait galant courtisan mais en ses poèmes la topique de l’amour inaccessible devient bien réelle, tangible, au travers de la réalité carcérale :
Brillent les astres lumineux
dans la nuit la plus obscure
et, en sa sombre architecture
apparaissent plus transparents.
En ses yeux deux perles d’orient
j’admire, quoique emprisonnés,
et pour être enfermés
tant ils aveuglent d’un regard
que nul ne pourrait douter
qu’ils brillent plus, éclipsés.
L’obstacle de la nuée,
du soleil n’éteint pas les rayons,
l’audace de son ascension,
bien au contraire s’évanouit
et même s’il en ternit l’éclat
le soleil, lui, reste là;
et Léonisa, dans le creuset 
de la prison est bien plus belle
car même troublé, cet astre
jamais ne perd sa brillance.
En outre il introduit - ce qui est nouveau dans le thème de l’amour courtois - celui de l’amour conjugal:
Puisqu’être mari point n’implique
une courtoise soumission;
c’est comme mari et amant
que je me consacre à ta loi.
 
Ainsi, en sa poésie, l’auteur a trouvé une façon de surmonter son amer destin : exprimant sa douleur, alternant angoisse et humour, montrant un esprit inébranlable. Il ne fut peut-être pas un poète de grande envergure, mais comme tout bon poète, il sut achever sa relation de façon extraordinaire.
En deux dizains terminaux il fait allusion au “pastel de la liberté” qui lui fut offert à sa sortie de prison. Il dit que le cuisinier, en le confectionnant, eut la main lourde en saindoux et avait dit: “que le juif s’en empiffre”. C’est de cette manière que le “je”, pour la première fois, nous informe du motif de son incarcération : il fut accusé de “judaïser”. La remise en liberté qui suivit nous apprend qu’il avait prouvé son innocence, qu’il était donc “bon chrétien”. Mais à son élargissement, libre pour la première fois de s’exprimer, il repousse le gâteau, triomphant ainsi de tous ses oppresseurs en une orgueilleuse affirmation de son identité juive.
Au gateau de la liberté
 
Ce pâté restera entier,
symbole de ma libération
car bien que je n’y aie plus cru
Dieu m’a sorti de cette geôle.
Du hachis non plus je ne veux
et je le laisse aux rats,
aux mouches et autres frelons
car la joie de m’en sortir
à jeun me fait dégringoler
quatre à quatre les escaliers.
 
(second dizain sur le même sujet)
Avec un pâté fait maison
on m’a renvoyé de prison;
comme un gamin il m’a traité
le sieur dit “Bouche rapportée”;
le cuisinier qui tel, a fait,
avait fort bien compris je crois
ce qu’était mon désir profond4
aussi eut-il la main lourde
sur le lard et le saindoux
et dit “Qu’il s’empiffre, le juif !”
 
En un seul acte symbolique et quelques vers ingénieux et humoristiques l’auteur se restitue toute la dignité perdue durant ces longues années de détention.
 
 Harm den Boër
 
Le texte qui précède est du XVIIème siècle. Celui qui suit est postérieur, édité en 1723. 
La différence de traitement entre les deux prisonniers est éclatante : le premier est “judaïsant” espagnol, le second est protestant anglais, le premier a passé huit ans dans les geôles secrètes, le second huit mois, d’évidence ménagé du fait de sa nationalité anglaise. Mais les deux sortent effarés de l’omniprésence du secret étouffant, de la souffrance de ne rien savoir de leur famille, 
de l’impossibilité de communiquer avec quiconque, de l’horrible impression d’abandon.
Et il a du falloir une foi et/ou une carrure considérable à ceux qui ont tenu !




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