Relacion historica del auto general de fe que se celebro en Madrid este año de 1680 - Joseph del Olmo

Impresso por -  imprimé par Roque Rico de Miranda, Madrid 1680.

Cette pièce du legs Nahmias - en dehors de toute considération sur sa rareté - est précieuse en soi. Il s’agit d’un exemplaire de la relation officielle, publiée en décembre 1680, du dernier grand auto de fe1 général célébré en présence du roi d’Espagne, en l’occurrence Charles II (avec lequel s’éteindra vingt ans plus tard la branche aînée des Habsbourg).

Qu’était-ce exactement qu’un auto-da-fé ? C’était, dans la pratique de l’Inquisition moderne (établie en Espagne en 1478 pour éradiquer le crypto-judaïsme), l’équivalent du sermo generalis de l’Inquisition médiévale (introduite dans le midi de la France au XIIIème siècle contre les cathares) : c’est à dire les assises solennelles où étaient proclamées les sentences. L’hérétique condamné au Moyen-âge écoutait un sermon, son successeur faisait acte de foi; la nouvelle terminologie exprimait un profond changement de conception; de récepteur, le condamné devenait acteur, y compris au sens dramatiquement théâtral du terme. L’ auto-da-fé a été, dans sa plénitude atteinte au XVIIème siècle, une création de la mentalité et de la sensibilité espagnoles, la fête tragique par excellence de l’Espagne baroque.

 En ce sens, dans la pratique ibérique, la lecture publique - et manifestement pédagogique - des sentences s’opposait efficacement au secret de la procédure qui caractérisait le tribunal.

Mais l’auto-da-fé était d’abord une liturgie, une messe solennelle étirée sur une journée entière. Après l’arrivée au matin du cortège des pénitents suivi des autorités en grande tenue et du tribunal, et son installation sur les doubles gradins construits à cet effet, la cérémonie commençait par le serment prêté solennellement par le roi, qui se levait et se découvrait (imaginez l’émoi des spectateurs français, habitués à Versailles...) devant l’Inquisiteur Général.

Ensuite, l’officiant, qui se tiendrait toute la journée près de l’autel dressé sur l’estrade et surmonté d’une croix voilée de crêpe noir, disait l’introït de la messe. Toute l’assistance devait alors, à son tour, prêter en chœur le serment du peuple. Prenant la relève, un illustre prédicateur prononçait un long et véhément sermon; en juin 1680 celui-ci dura deux bonnes heures.

Commençait alors la lecture psalmodique, interminable, des sentences, chaque condamné étant conduit sur un petit podium installé au centre de la “scène”, bien en vue, et prenait alors, devant une foule qui le dévorait des yeux et scrutait sa moindre réaction, connaissance du verdict le concernant. Seuls les condamnés à mort en avaient été informés au cours de la nuit dans leur cellule. Chaque sentence était accompagnée d’un résumé du “délit” qui la justifiait.

Ce long récitatif terminé, les condamnés à mort étaient remis au bras séculier et conduits vers le bûcher. Le spectateur devait donc choisir entre : rester pour voir la fin grandiose de la cérémonie, ou se précipiter vers le lieu d’exécution. L’ auto-da-fé entrait alors dans sa phase “positive”, le spectacle était à son apogée : abjuration collective, exorcisme - sur fond de Miserere chanté par la chapelle royale - absolution générale, réconciliation des condamnés repentis, prières, Te Deum, dévoilement de la croix devant l’Inquisiteur Général prosterné, salve d’artillerie. L’officiant reprenait alors la messe où il l’avait laissée douze heures plus tôt; les “réconciliés” y assistaient debout, chacun tenant un cierge allumé, symbole du retour à l’Église. La cérémonie touchait à sa fin; il faisait nuit noire; aux portes de la ville, les bûchers ronflaient au milieu des hurlements des victimes et d’un peuple en délire.

Il y avait deux catégories d’auto-da-fé : les “particuliers” et les “généraux”. Ceux-là, qui relevaient de la pratique courante, se déroulaient - pour un nombre de condamnés allant de l’unité à plusieurs dizaines - dans une église, sans faste, en présence des inquisiteurs, sans représentation des autorités locales. Seul le juge civil était requis dans le cas de remise au bras séculier (euphémisme complexe signifiant en fait une condamnation à mort par le feu), ce qui était rare; ces cas-là étaient, dans la mesure du possible, réservés aux auto-da-fés généraux dont ils corsaient le spectacle. Ces derniers se distinguaient des autres par une pompe onéreuse, voire ruineuse pour le tribunal, par un plus grand nombre de pénitents, et par la double présence de condamnés à mort et des plus hautes autorités civiles et ecclésiastiques. Officiellement et solennellement annoncé à son de trompe plusieurs semaines avant la date prévue, l’auto da fé général se déroulait sur la place principale - à Madrid sur la Plaza Mayor - et les habitants de la ville et des environs étaient tenus d’y assister; s’ils bénéficiaient ainsi d’un certain nombre d’indulgences, s’y dérober constituait une indélicatesse, voire une faute. Le public ne se faisait d’ailleurs pas prier : les documents montrent que la police avait fort à faire pour le contenir. Il faut dire que le spectacle était de qualité !

Notamment lorsqu’il comptait parmi les invités de marque le souverain en personne accompagné de la famille royale et de la cour. Ces occasions étaient rares et on en parlait ensuite pendant des années. Au XVIIème siècle, il y en eut trois de cette importance : en 1600, l’avènement de Philippe III fut ainsi célébré en sa présence à Tolède par un auto-da-fé général; en 1632 ce fut à Madrid devant Philippe IV en actions de grâce pour une guérison de la reine Isabelle de Bourbon, fille d’Henri IV; le dernier du genre, et le plus somptueux, fut celui du 30 juin 1680 qui nous intéresse ici, organisé en l’honneur du mariage de Charles II avec Marie-Louise d’Orléans, nièce de Louis XIV.


De ce fait la délégation française, ambassadeurs, dames et seigneurs venus de Versailles pour accompagner la princesse, furent les témoins ébahis d’une cérémonie nouvelle pour eux qui les surprit à plus d’un titre; certains d’entre eux communiquèrent leurs impressions à des correspondants.
Ces témoignages, certes partiels et partiaux, s’ajoutent aux deux grandes sources de connaissance que nous avons de l’événement. Une source iconographique capitale : l’extraordinaire tableau de Francisco Rizzi - actuellement au Prado - exécuté sur plus de quatre mètres de long et presque trois de haut avec autant de minutie qu’un primitif flamand. Voici pour le “choc des photos”. Car il y avait aussi le “poids des mots”.

En effet, l’auto-da-fé général se distinguait aussi du particulier par un récit officiel imprimé - après censures et approbations des autorités civiles et ecclésiastiques - vendu pour un prix et un temps fixés par l’administration royale; en l’occurrence, en 1680, pour dix ans et trois cents maravédis, équivalant à l’époque au prix de quatre kilos de pain ou de trois poulets, ou à deux jours de ration alimentaire d’un détenu en préventive dans la cárcel secreta du Saint-Office. Les auteurs de ces récits étaient soit des ecclésiastiques - leur style amphigourique et dithyrambique rend le texte souvent insupportable et quasiment illisible - soit des laïcs; en 1680 ce fut comme en 1632 un architecte du roi, maître d’œuvre et ordonnateur de la cérémonie, qui eut ce privilège. Le récit y a beaucoup gagné en clarté et en précision : Joseph del Olmo, en bon technicien, n’épargne rien au lecteur sur la construction des estrades, détaillant jusqu’au métrage des étais et au nombre de clous ! De même pour la cérémonie, son texte est un véritable reportage avant la lettre, il y dit tout... ou presque. Car il s’est bien gardé de préciser que l’impensable se produisit : un condamné, un certain Manuel Méndez, s’était échappé en pleine cérémonie et avait pu gagner Livourne; mais quand il avait cherché, un quart de siècle plus tard, en 1703, à retourner en Espagne, le tribunal de Tolède avait été alerté; c’est grâce aux archives - alors secrètes - du Conseil d’Inquisition que j’ai eu connaissance de cette incroyable évasion. 

L’ouvrage comprend, outre une vingtaine de pages liminaires (dédicace, licences, approbations, etc.) presque trois cents pages de récit proprement dit, dont une cinquantaine sont consacrées au texte intégral du sermon (chose rare dans les relations espagnoles, moins rares dans les portugaises), suivies d’une soixantaine qui correspondent à la liste des condamnés (l’article suivant en détaille plus loin des exemples). Les dix dernières pages décrivent l’application des peines corporelles prononcées au cours de l’auto-da-fé, les peines capitales exécutées le soir même et une partie de la nuit sur le bûcher installé hors les murs, les flagellations exécutées le lendemain, le départ des condamnés à la réclusion (pour un temps déterminé ou non, suivant les cas) vers les prisons dites “de pénitence”. Autrement dit, les deux tiers du livre, soit près de deux cents pages sont consacrées au récit minutieux des diverses phases de la cérémonie, des places occupées - très hiérarchisées - sur les divers balcons par les dignitaires autour du roi lui-même et de la reine-mère, tout cela enrichi de commentaires parfois très éclairants, de gloses plus ou moins apologétiques mais toujours instructives pour les lecteurs doublement étrangers que nous sommes.

Mais d’ailleurs, qu’y cherchait donc le lecteur contemporain des faits ? L’auteur le dit lui- même et les censeurs le confirment : celui qu’un malheureux hasard avait privé du spectacle pourrait ainsi s’en consoler, et ceux qui avaient eu le bonheur d’y assister pouvaient ainsi revivre l’événement avec un plaisir renouvelé; à défaut de vidéo, on avait Joseph del Olmo... Car c’est bien en ces termes que tous les textes (y compris les notes manuscrites internes au tribunal) s’expriment : en termes de festivité. Ce sont les mots “théâtre”, “estrade”, “gradins”, “représentation”, etc. qui structurent ces récits. On comparait volontiers l’auto-da-fé à la corrida et “ la brute juive” (je cite) au taureau de combat; d’ailleurs l’un et l’autre se déroulaient dans les mêmes lieux : sur la place principale, nous l’avons vu (la Corredera à Cordoue par exemple lors des grands auto-da-fés de 1655 et 1665 qui mirent le tribunal au bord de la faillite).

L’auto-da-fé général, de plus en plus dispendieux, perdit en fréquence mais gagna en faste au cours du XVIIème siècle : il s’inscrivait parfaitement dans l’outrance baroque et l’endoctrinement caché qu’elle impliquait, dans le goût hypertrophié du spectacle et de la représentation théâtrale qui a caractérisé la société espagnole du Siècle d’Or : l’auto-da-fé tenait de l’auto-sacramental, à ceci près que, dans ce théâtre-là, on ne jouait qu’une fois - sans répétition - et l’on mourait vraiment, en coulisses certes, mais pour de bon... L’Inquisition, mettant à profit ce courant éthique et esthétique, a su tirer le meilleur parti, dans un but cathartique et pédagogique, de cette mise à mort - de la mise en scène de la mort - de condamnés de moins en moins nombreux, l’exemplarité du supplice étant proportionnelle à sa raréfaction.

Qui étaient donc les malheureux acteurs malgré eux de l’auto-da-fé général célébré à Madrid et en présence du roi par le tribunal de Tolède en cet été 1680 ?

Il y avait là 118 condamnés : 104 (61 hommes et 43 femmes) l’étaient pour crypto-judaïsme, dont 74 en chair et en os; les 30 autres, figurant par contumace ou à titre posthume, étaient représentés par des effigies grandeur nature vêtues de noir et affublées, comme tous les condamnés, du sanbenito jaune et rouge et du bonnet pointu, portant leur nom et - dans le cas des défunts promis au feu post-mortem (il y en avait dans ce cas dix dont six morts en préventive) - une caisse noircie au goudron contenant leurs restes exhumés.



On retrouve ci-dessus le blason habituel de l’Inquisition,
tel qu’il nous a été expliqué par Michèle Escamilla-Colin dans la précédente édition de la “Lettre Sépharade”

Sur ces 118 condamnés, 21 l’étaient à mort, tous crypto-judaïsants (sauf un renégat musulman). Douze hommes et huit femmes dont deux ayant fait amende honorable in extremis au cours de la nuit, échappèrent à l’exécution. Il y eut donc ce jour-là 49 exécutions dont 30 en effigie et 19 en personne. Les 56 autres crypto-judaïsants furent condamnés à des peines de réclusion suivies d’interdiction de séjour2 et tous - y compris les absents et les défunts - à la confiscation de tous leurs biens3. Les condamnés pour crypto-judaïsme étaient âgés de 13 (oui, 13 ans) à 66 ans pour les hommes et de 14 à 70 pour les femmes. Dans neuf cas sur dix leur origine est précisée : 31 étaient nés au Portugal et 64 sont déclarés - quoique nés en Espagne pour la plupart - “originaires du Portugal”4. La profession des hommes est indiquée dans les trois quarts des cas : des commerçants  (64%) modestes (pour trois sur quatre) et spécialisés dans le textile ou le tabac, des artisans (15%), trois médecins5 , un soldat, trois hommes “sans profession”. Quant aux femmes, 14% d’entre elles - selon la liste - exerçaient un métier, cinq dans le petit commerce, une dans l’artisanat : textile, tabac, épicerie.

La moitié des condamnés pour judaïsme figurèrent à l’auto-da-fé accompagnés d’un ou plusieurs membres de leur famille : les Losada étaient quatre (père, mère, fils et fille) les Núñez-Márquez étaient cinq (deux frères, deux sœurs, une nièce), les Robles de Paz étaient neuf (une mère, ses deux fils, ses trois filles, deux gendres et une bru); un groupe de huit personnes étroitement apparentées (deux frères avaient épousé deux sœurs, qui étaient aussi leurs cousines) regroupait trois familles (Silva, del Valle, López- Redondo) : la moitié d’entre eux, un homme et trois femmes périront sur le bûcher. La benjamine du groupe, Felipa, perdit ainsi à dix-sept ans, en cette nuit tragique du 30 juin au 1er juillet 1680, ses deux parents, sa grand-mère maternelle et une tante.

 

Précisons que les exécutions se firent dans une grande confusion : le service d’ordre, pourtant impressionnant, assuré par plusieurs centaines de soldats, faillit être débordé par la foule. Certains excités réussirent à s’approcher des bûchers pour molester jusqu’en leur agonie les malheureux condamnés6. Il faut dire que certains s’étaient montrés si “arrogants”, si fiers devant la mort, qu’on avait dû les baîllonner. A tel point que le chroniqueur officiel, Joseph del Olmo, crut bon de mettre en garde ses lecteurs contre toute interprétation erronée d’un courage à ses yeux mal employé. Laissons-lui la parole :

“Il se peut que quelque spectateur non aver- ti ait remarqué que tel ou tel condamné s’était précipité dans le feu, comme si l’on pouvait comparer le vrai courage avec la brutale sottise d’un coupable mépris de la vie d’où il s’ensuit la damnation éternelle.  Ce n’est pas la mort qui fait le martyr, mais la cause...”7

La comtesse d’Aulnoy, une de ces Françaises qui avaient accompagné Marie-Louise d’Orléans, ayant assisté à l’auto-da-fé mais non à l’exécution, rapporta dans une de ses lettres ce témoignage de son entourage :

“La fermeté avec laquelle ils allèrent au sup-plice a quelque chose de fort extraordinaire. Il y en eut plusieurs qui se jetèrent dans le feu (...) avec une tranquillité qui faisait regretter que des âmes si fermes n’eussent pas été éclairées des lumières de la foi.”

Quel hommage ! d’autant plus convaincant qu’il était involontaire...

Michèle Escamilla-Colin

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