La classe inversée

 Expérience 2013-1014 : La classe inversée et sa scénarisation pédagogique

 

Introduction.

Quatre points me semblent importants à préciser car ils expliquent l’expérimentation que j’ai choisi de mener à propos de la classe inversée ou flipped classroom. Il s’agit de constations dans ma pratique et d’interrogations.

4Tout d’abord, l’usage du numérique me semble incontournable en ce début du 21e siècle. Olivier Mongin écrit que « la révolution numérique(…) est structurelle et donc irréversible » (la ville de flux, l’envers et l’endroit de la mondialisation urbaine, Fayard, 2013°. Aujourd’hui, les générations vivent avec le numérique avec l’ordinateur et la tablette, le web et les réseaux sociaux. Nous sommes dans l’interactif, dans l’information et la mobilité partout et sans doute pour toujours. On n’y échappe pas que l’on juge cela positif ou non. L’école ne peut rester à côté de cela, elle doit en user, en user pédagogiquement. Elle se doit de l’investir. Certains, hésitent puisque l’enseignement sans numérique a existé pendant des siècles. Mais, justement l’accès au savoir par le numérique oblige l’enseignant à l’utiliser pour transmettre des compétences comme celle de juger, critiquer des informations ou encore apprendre à classer, manipuler des informations, les analyser, créer des outils etc…Le numérique peut aussi favoriser des parcours différenciés, des gestions personnalisées des individus, l’autoévaluation et la remédiation. La classe inversée se propose d’utiliser le numérique même si son usage dans son principe n’est pas une obligation. D’ailleurs, le numérique ne crée pas forcément de nouvelles pédagogies. La classe inversée n’est pas nouveau dans son principe mais elle connait un développement accru dans les pratiques des enseignants aux Etats-Unis et au Canada par le numérique, aujourd’hui en France. Enfin, le numérique encourage aussi des dispositions différentes dans l’espace classe (voir plus bas) et finalement ouvre les portes et les fenêtres… L’espace classe ne doit-il pas être repensé ? Question que je me pose en voyant les salles des classes des collègues Canadiens par exemple où l’on peut voir des îlots d’ordinateurs, des îlots de travail sans ordinateurs dans le même espace classe…Philippe Merieu évoque la réappropriation de la classe par les élèves (voir Esprit n°401). Ne peut-elle pas passer par des espaces groupes par exemple pour structurer par la collaboration le passage du savoir à la connaissance et éviter « la pédagogie du garçon de café » selon P.Merieu, c’est-à-dire l’enseignant qui court d’un élève à l’autre pour l’aider ou qui se fâche tout rouge pour obtenir l’attention de tous… ? Souvent cette attitude se termine par l’exclusion d’élèves de la classe et l’évaluation. (voir Philippe Merieu, pages 27-28). On pourra aussi évoquer la réappropriation du cahier avec par exemple l’expérience des lapbooks menés par Vincent Damato (Akoun, Pailleau). Construire son cahier est peut-être aussi utile que d’utiliser le numérique…

 

4Le second point est que cette expérience de la classe inversée veut s’inscrire dans une construction active où l’élève doit acquérir des connaissances, c’est-à-dire des savoirs intériorisés par une activité intellectuelle qu’il réalise avec d’autres êtres humains : l’enseignant bien sûr mais aussi ses camarades, par exemple. L’aphorisme de Benjamin Franklin traduit cette idée : « Tu me dis, j'oublie. Tu m'enseignes, je me souviens. Tu m'impliques, j'apprends ». Par implication, j’entends un engagement de l’élève qui répond à des besoins de la société (car des savoirs obligatoires sont transmis) et des envies de ce dernier (plaisir, curiosité). Cet engagement de l’élève à apprendre est aussi une réalité dans le principe de la classe inversée.

Mais, « L’enfant n’apprend pas en autonomie. C’est un leurre ». (Blais, Gauchet, Ottavi page 246). On peut lui proposer une démarche où il va s’approprier des savoirs en menant une recherche, une analyse, une création par exemple. Toutefois, la transmission du savoir passe par un adulte, un enseignant. En effet, le numérique est un moyen, un outil. L’apprendre sera il me semble un moment de découvrir, de mémoriser, d’analyser, de juger…d’apprendre à apprendre. Mais qui va faire cela ? Internet ? Non, l’enseignant, il me semble. L’école est le lieu pour dialoguer, pour transmettre le plaisir d’apprendre mais aussi la nécessité et le besoin d’apprendre. « Au-delà de l’efficacité, ce peut être le plaisir d’entrer dans une culture, de s’inscrire dans une histoire. Le plaisir de comprendre, c’est-à-dire de faire travailler son esprit pour s’approprier quelque chose de nouveau, s’en emparer, le faire sien. Ce quelque chose, on peut penser qu’il doit faire l’objet d’une transmission parce qu’une société a décidé qu’il était bon pour tous qu’il soit conservé et transmis » (Blais, Gauchet, Ottavi page 248). Ainsi, je vois à la lecture de Blais, Gauchet et Ottavi,deux pôles se dessiner : donner le plaisir d’apprendre et transmettre des savoirs nécessaires pour s’inscrire dans notre société et dans notre vie de citoyen. L’élève autonome, constructeur de son savoir…pas facile car il faut maintenir ces deux pôles. Or la classe inversée n’empêche pas cela puisqu’on retrouve la connaissance transmise et l’implication de l’élève. Le rôle de l’enseignant et on le verra plus loin, est fondamentale.

 

4 Un autre point m’interpelle, à savoir la question de l’inattention et du désintéressement en classe qui semblent aller de pair avec la surinformation (télévision, web…) associée au zapping, la crise de la société occidentale et économique et… sans doute le numérique. Le divertissement du numérique n’est pas forcément la même chose que le travail de l’école. Il peut apporter des moyens pour des situations d’apprentissage et redonner une attention. « L’attention écrit Bernard Stiegler c’est inséparablement la capacité psychique de concentration (attentions pan) au service des apprentissages (apprendre la géométrie, c’est former un esprit attentif à l’espace en tant que tel, apprendre l’histoire, c’est rendre l’esprit attentif au passé historiographiée) d’une part, et d’autre part et solidairement la faculté sociale de prendre soin, la civilité : on ne peut pas séparer ces deux dimensions de l’attention ». L’attention va de pair, il me semble avec la question de la définition et de la gestion du temps. La définition du « temps pédagogique » doit être repensée dans le sens contraire du temps zapping, rapide de la société. C’est d’ailleurs un des éléments clefs de la classe inversée que de travailler le temps de manière différente.

Or, généralement, le cours est construit dans la rapidité (obsession de terminer les programmes avec des connaissances auxquels s’ajoutent les compétences) à l’image de notre société contrôlée par les « industries de programme » selon l’expression de Bernard Stiegler. Le risque est d’imiter ce zapping malgré sois par le découpage du cours et donc la fragmentation de l’attention dans un espace classe: une présentation des savoirs problématisée (aucune critique de ma part sur l’intérêt de la problématique, bien au contraire), 10mn par exemple, 15 minutes d’exercices avec deux ou trois documents, une correction également minutée et finalement une trace écrite voire des exercices à la maison pour avancer le cours... C’est ce que l’on retrouve lorsqu’on visite des stagiaires... Le travail par projet, les serious game, les enquêtes policières, les tâches complexes peuvent casser ce rythme routinier et rapide. Ils sont très largement utilisables dans la classe inversée.

« La culture du flux emporte le spectateur qui ne contrôle plus son attention et devient incapable de se fixer sur un objet qui ne l’aliène pas-au sens propre du terme- par la surenchère des stimulations qui émanent de lui » écrit Philippe Mérieu. Comment l’enseignant peut-il rivaliser avec ces « industries de programme » ? Peut-être en les utilisant à son profit. En effet, le numérique externalise le savoir. Pour l’intériorisé, pour que ce savoir devienne une connaissance, il faut que le numérique interactif soit au service de la pédagogie. Le numérique est un moyen, un outil pour lutter contre l’inattention si ce dernier est perçue comme un objet de désir, c’est-à-dire d’attention. Un objet usuel et incontournable (parmi d’autres) qui facilite la construction active des connaissances. Le numérique doit être intégré dans l’apprentissage et ne pas rester dans le mode du loisir ou de la communication comme l’entendent souvent les jeunes et les parents. L’ordinateur, le smartphone, la tablette ont des usages pédagogique par différentes application ou logiciel de travail. « Actuellement, un des mouvements les plus frappants de pédagogie utilisant au mieux les technologies est la « classe renversée ». (Boissière Fau, Pedro, page 214). Attention, numérique n’est pas recette miracle !

 

4Enfin, un dernier point est la question de l’autonomie de l’élève. Doit-il travailler seul ? Faire travailler ensemble des élèves, n’est-ce pas aussi leur apprendre l’ordre social nécessaire pour la sécurité physique et affective de tous ? Apprendre à l’école, ce n’est pas seulement les savoir et savoir-faire mais aussi les savoir être. Ce n’est pas seulement la famille mais c’est aussi un des rôles de l’éducation d’offrir « les qualités requises pour transmettre une connaissance, un savoir ou un savoir-faire » écrivent Audrey Akoun et Isabelle Pailleau. Faire travailler les élèves en petit groupe, n’est-ce pas un bon moyen de les mettre en situation de communication entre eux ? N’est-ce pas un bon moyen de reconstruire de la confiance pour certains ? Peut-être aussi un bon moyen de créer une communication plus proche, plus personnel entre l’enseignant et les élèves ou l’élève ? Finalement le travail de groupe (collaboratif ou coopératif) crée de l’attention puisque l’élève doit voir, écouter, se déplacer (vers des ordinateurs par exemple) pour construire la connaissance dans un projet commun s’il est collaboratif, avec son enseignant. Celui-ci transmet, aide, conseille, insiste aussi. Tout cela se réalise aussi dans une classe inversée : faire travailler les élèves en groupe, en îlot. Les entreprises ne recherchent-elles par des jeunes capables de travailler en collaboration ? Le collaboratif permet de résoudre des problèmes plus aisément que de manière individuelle puisque les connaissances sont de plus en plus ardues. (voir les propos de F.Taddei :http://www.internetactu.net/2014/01/21/comment-apprendre-a-apprendre/ ). Travailler en collaboratif, c’est l’entraide, c’est une manière de s’épauler, de construire, manipuler, analyser, juger, créer... des savoirs. « Nous allons avoir besoin partout de collectifs toujours plus importants pour apprendre, travailler, découvrir, innover… » écrit F.Taddei. C’est une manière de montrer que si la mémorisation est réalisée à la maison, en classe, il est préférable d’analyser, d’évaluer ou de créer (voir à ce sujet les travaux sur la taxonomie de Bloom puis Krathwohl et al. en 2001). "Raconter" fait appel à de multiples capacités qui dans un contexte d’un scénario de type tâche complexe permet de créer par exemple une histoire dans une séance d’écriture. La classe qu’elle soit inversée ou non permet la collaboration entre les élèves sans qu’il n’y ait de bien innovant dans tout cela puisqu’après tout mon enseignante d’histoire pratiquait le travail de groupe, il y a trente ans…sans inversion et sans numérique.

 

Comme on le voit, trois éléments me semblent significatifs : gérer le temps d’apprentissage d’une autre façon, prendre le temps dans la classe et faire travailler les élèves ensembles pour agir sur l’attention, le plaisir d’apprendre et donc développer les connaissances et les savoirs être des élèves. Créer de la confiance, un intérêt, du plaisir et finalement une plus grande attention dans cet espace commun qu’est la classe est nécessaire d’autant qu’apprendre est un acte complexe : apprendre c’est « aider les enfants à surmonter la difficulté intrinsèque qu’il y a à dominer ces démarches hautement artificielles que sont l’analyse d’une signification, la construction de l’expression ou l’organisation d’un calcul raisonné » (M.Gauchet). L’apprendre passe par un médiateur, un transmetteur qui va construire des progressions. « C’est pourquoi et je cite encore M.Gauchet, la pédagogie est indispensable. Son objet stratégique est de construire les progressions permettant de surmonter le hiatus structurel entre le sens d’ensemble et le caractère inévitablement fragmentaire des acquisitions. C’est cela « transmettre ». Tâche éminemment difficile qui consiste à aménager des paliers donnant une idée globale du domaine concerné dans les limites d’une connaissance parcellaire. Car c’est sur cette tension interne que bute à tous les moments l’acte d’apprendre. Elle est son obstacle intime, son incitation autochtone au renoncement : elle fait que, plus vous apprenez, plus vous entrevoyez l’étendue de ce qui vous manque, et plus vous avez l’impression de reculer au fur et à mesure que vous avancez. La tâche de la pédagogie est de renverser ce facteur d’inhibition en facteur d’appel, grâce à des cheminements bien conçus, qui savent donner l’idée du but à quelque échelle modeste que ce soit ».

Ces propos, je les ai lues bien après la découverte de la classe inversée. Mais celle-ci m’apparait comme une réponse : c’est-à-dire que la classe inversée propose d’abord une vue d’ensemble du savoir transmis par l’enseignant qu’il sera ensuite possible dans la classe d’investir dans un temps plus long pour en faire des connaissances. C’est l’hypothèse que je formule pour tester la classe inversée. La classe inversée donne plus de temps à l’élève pour apprendre et en même temps elle n’empêche pas la transmission des savoirs.

Comment l’expérience de la classe inversée a-t-elle débutée ? Je dirai simplement par une conversation, une mutualisation d’idées ! Une collègue d’Anglais de mon établissement m’a en juin 2013 expliqué son travail en îlot bonifié. J’ai cherché des informations sur le web et de fil en aiguille grâce à la magie des mots cliquables j’ai découvert l’expression « classe inversée ». A partir de là, je me suis posé des questions. Par ailleurs, la pédagogie, l’organisation de mes cours, appris avec l’IUFM il y a bien des années, retravaillé sous l’angle du numérique depuis une quinzaine d’année ne m’ont pas permis de réduire efficacement les élèves décrocheurs, toujours nombreux. Alors, pourquoi ne pas…tout inverser !

Comment la classe inversée peut-elle aider les élèves dans l’apprentissage ? Est-ce que je vais pouvoir développer une plus grande attention ? Est-ce que je vais pouvoir mieux aider les élèves décrocheurs ?