Sapindus / Noix de lavage

Les noix de lavage
La Garance voyageuse n° 81 7
Texte : Michèle van PANHUYS-SIGLER

De tout temps, les hommes ont utilisé des produits naturels pour se laver, argile, plantes ou cendres de plantes. Dans de nombreuses religions, la
propreté associée à la pureté, est souvent accompagnée de rituels qui symbolisent la renaissance ou la régénérescence. Dans la nature beaucoup d’animaux se nettoient aussi régulièrement.
À l’heure actuelle, de nombreuses plantes sont encore utilisées pour des nettoyages délicats, et aussi quand la lessive synthétique n’est pas commercialisée ou trop chère. Par exemple, en Europe, la saponaire (Saponaria officinalis) est encore utilisée dans les musées pour nettoyer les tapisseries anciennes. En Inde, les fruits d’un arbre connu sousle nomde « ritha » servent à laver lestissus délicats et les cheveux ; ce sont ces « noix » provenant le plus souvent de l’Inde du Nord ou du Népal qui sont commercialisées en France.

Les « arbres à savon » sont connus et appréciés sur tous les continents Dans les régions du sud de l’Himalaya, les noix de lavage proviennent du fruit de Sapindus mukorossi Gaertn., ou « ritha », bel arbre à grandes feuilles pennées caduques qui préfère les terrains argileux riches et profonds et des pluies abondantes (de 1500 à 2000 mm par an) mais qui pousse aussi en terre plus pauvre et qui résiste bien au froid et à la sécheresse. On le trouve d’ailleurs dans des jardins botaniques en climattempéré, comme au Jardin des Plantes de Paris. Naturalisé dans une grande partie de l’Asie, il est probablementoriginaire de Chine. Il est cultivé pour ses fruits et aussi fréquemment planté au bord des routes ou pour lutter contre l’érosion
desterres dansl’Himalaya. Vers mai-juin,le ritha fleurit ; les fleurs verdâtres sont petites,mâles et femelles sur le même arbre et disposées en grandes panicules terminales. Elles donnent des fruits globuleux un peu translucides, d’un jaune brunâtre, d’environ 2 cm de diamètre. Sapindus mukorossi n’est pas la seule espèce à produire desfruitsriches en saponines l’agent lavant qui décolle les graisses des vêtements ou de la peau et favorise leur
émulsion dans l’eau suivant un processus complexe – les fruits de toutes les espèces du genre Sapindus en contiennent, comme ceux de Sapindus trifoliatus Linn., grandarbre du sud de l’Inde, du Bangladesh et du Sri Lanka, aux fruits trilobés plus petits.
De même pour Sapindus ohauensis, aux fruits plus ellipsoïdes et originaires d’Hawaï ou encore Sapindus saponaria L., petit arbre peu exigeant, que l’on trouve du sud des États-Unis jusqu’au nord de l’Argentine, et même introduit et cultivé en Afrique tropicale.

Le genre Sapindus, de la famille des Sapindacées, comprend peu d’espèces (autour d’une dizaine) mais les confusions taxonomiques et les synonymes sont nombreux. Ces arbres ont en commun de nombreuses propriétés médicinales. Traditionnellement, ce sont les fruits riches en saponine qui sont le plus souvent employés, maislesfeuilles, le bois, l’écorce et les graines ont aussi leurs usages.
Des usages traditionnels et modernes très variés Le fruit est une baie et la partie appelée « noix » est en fait le péricarpe. Une chair jaune brunâtre, souple et un peu translucide, enveloppe la graine, dure, noire et lisse. On enlève la graine et on fait sécher cette enveloppe extérieure souple qui
contient la saponine ; c’est cette partie desséchée qu’on appelle abusivement « noix de lavage ».
Les fruits sont utilisés comme ingrédients dans des savons et des shampoings, pour faire briller les métaux précieux ternis, et même aux Indes pour laver la cardamome et lui donner une belle couleur et un meilleur goût.
La graine dure sert à faire des perles, des jetons de jeu en Afrique et divers autres objets ; lesfeuilles nourrissent les animaux et le bois dense convient pour les instruments agraires, les presses à huile ou à sucre.

Les utilisations médicinales traditionnelles sont nombreuses et variées, non seulement en Inde, où les fruits de Sapindus tenaient déjà une place importante dans l’ancien système de médecine ayurvédique, mais aussi dans d’autres régions du globe comme en Amérique du Nord ou auxCaraïbes. Le traitement de l’épilepsie, des maladies de la peau, l’usage comme abortif ou comme antifongique, sont les utilisationsles plusfréquemment citées.
En général, le péricarpe du fruit est la partie utilisée car c’est là que se trouvent les saponines qui sont des glycosides triterpéniques.On en fait des décoctions à effet thérapeutique pour usage interne ou externe ainsi qu’une crème spermicide, commercialisée en Inde. Dans l’endocarpe
de Sapindus mukorossi, Sapindus saponaria et Sapindus trifoliatus se trouvent aussi différents triterpènes et acides gras. D’autres principes actifs sont présents dans les feuilles, des flavonoïdes en particulier. L’écorce de Sapindus mukorossi contient de l’éthanol qui a un effet insecticide.
Les composés présents dans les « noix » ont aussi des effets potentiellement négatifs : ils irritent les muqueuses et le système respiratoire, ils détruisent les globules rouges et déforment les spermatozoïdes, ils peuvent donc être toxiques à forte dose même pour l’homme.
Les animaux à sang-froid, comme les grenouilles ou les poissons, sont particulièrement sensibles aux effets des saponines, ce qui explique leur utilisation pour la pêche par les peuples indigènes : la saponine est extraite de la plante en l’écrasant ou en faisantune décoction, puisle liquide obtenuest jeté dansles cuvettes de marée ou les mares où se trouvent les poissons pour les étourdir

Comment laver avec des noix ?
Dans l’eau chaude, le péricarpe séché (la noix) libère la saponine qui va décoller les graisses des tissus ou des cheveux et les émulsionner dans l’eau. On peut donc en déduire que les meilleurs résultats seront atteints en lavant à l’eau chaude des vêtements ne présentant que des salissures
grasses ; par contre la plupart des taches, par exemple de sang ou de colorant, ne disparaîtront pas, et le linge peut garder un aspect terne. Les fournisseurs préconisent donc l’ajout de différents additifs, ce qui diminue la simplicité et donc l’intérêt de la méthode. Pour le lavage à l’eau froide, il est
nécessaire de faire, au préalable, une décoction avec les noix pour extraire la saponine et d’utiliser le liquide obtenu comme savon liquide.
En machine, les noix restent avec le linge pendant tout le cycle, mais les rinçages se faisant à l’eau froide et assezrapidement, il y a peu de saponine dans la dernière eau de rinçage. Cependant, cette eau, en fonction de la concentration résiduelle en saponine, peut être toxique pour la faune aquatique. De même, la saponine peut aussi être toxique pour l’homme en fonction des doses absorbées, comme d’ailleurs la plupart des plantes médicinales.

Un commerce qui se développe
Dans les pays où les noix sont utilisées traditionnellement, la lessive ne se fait pas à la machine. Les noix sont vendues sur les marchés, parfois en différentes qualités en fonction de leur teneur en saponine. Cette teneur varie avec l’âge de l’arbre et ses conditions de culture, ainsi qu’avec la
méthode de séchage et l’âge des noix. Le commerce des produits forestiers représente une ressource importante pour la population rurale du Népal et de l’Inde du Nord. L’usage local diminue en faveur du savon, mais les noix sont exportées depuis longtemps vers divers pays d’Europe et d’Asie pour être utilisées par différentes industries: celle des détergents, de la bière (pour augmenter la mousse) et celles des films et de la photographie (dans les produits de développement). Elles sont aussi employées pour l’usage domestique. Les noix que l’on trouve en France sont le plus souvent commercialisées dans les magasins biologiques par des organismes qui se proclament soucieux de promouvoir un commerce équitable et d’aider à développer les revenus des populations locales. C’est effectivement une source de revenus non négligeables pour beaucoup de gens, mais lesfilières ne sont pas toutes transparentes et on ne connaît pas exactement les conditions de culture et d’exploitation de ces arbres. Cependant, ils ne semblent pas être menacés car ils sont très répandus et de culture facile.

Un choix réfléchi
Avant de décider d’utiliser ces noix à la place de son détergent habituel, il convient de se poser les questions suivantes:
L’incertitude sur les modes de production et la commercialisation est-elle acceptable ? Oui,si on achète à des organismes de commerce équitable sérieux. Est-ce suffisamment efficace ? Sans ajouter d’additifs, probablement pas ; il faut donc se livrer à des manipulations précises, pas
toujours évidentes. Est-ce moins polluant qu’une lessive dite « bio » ? C’est difficile à dire ; l’eau de lavage contient des saponines qui ne sont pas anodines. Ainsi, en cas de rejet dans la nature, le risque pour la faune aquatique n’est-il pas négligeable. Même pour l‘homme, la manipulation des noix, des vêtements mouillés, implique une possibilité d’absorption de faibles quantités, et l’effet spermicide, prouvé à très faible dose, peut donner à réfléchir.
La pollution attribuable au transport des noix est, quant à elle, probablement inférieure à celle qui est causée par la fabrication et le transport d’une autre lessive, plus lourde en général et dont les ingrédients viennent aussi de loin. Même le savon de Marseille est fabriqué à base d’un corps gras qui est souvent de l’huile de palme.
À la lumière de ces données, à chacun donc de choisirs’il veutlaversonlinge avec lesfruits aux multiples usages d’un lointain arbre exotique..
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