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Résumé de la thèse de doctorat

Paru dans la Revue des Études slaves, (Paris, T. LXXVIII, fasc. 2-3, dec. 2007).

« Le communisme tout de suite ! », 

le mouvement des communes en Ukraine soviétique (région de Kharkiv) 

de 1919 à 1935   

Thèse soutenue le 13 février 2007 à l'EHESS (PARIS) 
avec la mention « très honorable avec félicitations » 
décernée par un jury composé de : Mmes Michèle RIOT-SARCEY (Paris VIII) 
et Jutta SCHERRER (directrice, EHESS), et de MM. Alain BLUM (EHESS), 
Jean-Paul DEPRETTO (Toulouse Le Mirail), Leonid HELLER (Lausanne). 

Entre février et avril 1919, alors que la guerre civile fait rage et que l'Armée rouge vient de conquérir la région de Xar'kov, des dizaines de commune agricoles sont créées. A l'image de la « Deuxième commune de Paris » (sic) du village de Brigadirovka, elles affirment dans leurs statuts que « Tout appartient à tous ; (...) chacun travaille selon ses forces et reçoit selon ses besoins (...) ; le travail se fait en commun (collectivement) ».

Ces tentatives d'instaurer un communisme radical et élémentaire dans tous les aspects de la vie (travail, famille, éducation, processus de décision...) ne concernent à l'échelle de l'URSS que quelques centaines de milliers de personnes de la guerre civile au « Grand tournant ». Cela explique sans doute le peu d'ouvrages qui leur ont été consacrés[1]. Néanmoins, si les communes ne sont pas la manifestation la plus saillante d’Octobre, elles se situent exactement à l’intersection de la révolution et du communisme, en tant que phénomène politique et social, issu de la créativité révolutionnaire et mettant en jeu les notions de communauté et d’égalité[2]. À ce titre, elles permettent d’étudier à nouveaux frais la révolution russe et le communisme. La façon dont elles seront constituées puis perçues dans leur environnement est la mesure même du rapport de la société soviétique aux idéaux qu’elle proclame et les communes peuvent être regardées comme autant de modèles de laboratoire de l'URSS.

Pour ce faire, on devait les observer au plus près des acteurs, dans leur cadre. Cette étude a donc été menée à l'échelle de la région de Xarkiv / Xar'kov, capitale de l'Ukraine soviétique de 1919 à 1934, en privilégiant les archives produites par les plus bas échelons de l'administration de l'État et du Parti (villages, districts, arrondissements...), recoupées avec les données de la presse et de la littérature. Les trois moments dégagés correspondent au découpage canonique de l'histoire soviétique : guerre civile, NEP et « Grand tournant ».

Il faut toutefois commencer par dégager l'origine du mythe révolutionnaire de commune. L'idéal du collectivisme agraire qui ressort du fond populiste est ambigu : l'obŝina, où la propriété de la terre est collective, a toujours connu une mise en valeur individuelle. De plus cette communauté traditionnelle se désagrège au début du XXe siècle. À l'aube de la révolution,  les S-R accompagnent cette évolution en ne prônant plus que le partage des terres. Le mot « kommuna » est plutôt popularisé par les anarchistes dans la foulée de la révolution de 1905. C'est pourtant Lenin à l'été 1917 qui impose le concept d'un « État-commune » sous la forme « d'une libre union des communes en nation, d'une fusion des communes prolétariennes ». Il retrouve la conception de Tkačëv qui visait en 1875 « la transformation progressive de l'actuelle communauté (obŝina) paysanne (...) en communauté-commune (obŝina-kommuna) ». Comme le peuple en révolution s'approprie avidement des mots étrangers, la « kommuna » concentre rapidement l'idéal révolutionnaire, désignant tant les tentatives particulières (communes de Paris ou de Petrograd) que l'objectif final, « la commune mondiale ». En juillet 1918 enfin, le Parti bolchevik encourage la création de fermes collectives sous ce nom, afin de résoudre la crise du ravitaillement qui monte.

Dans la création concrète de communes particulières quelques mois plus tard autour de Xar'kov, les sources donnent surtout à voir les formes de mobilisation politique et sociale des plus basses couches de la société rurale. Des paysans sans terre et des journaliers créent leurs communes en s'emparant de domaines qu'ils transforment en autant d'Utopies.

Les coquettes maisons des maîtres enfuis deviennent des dortoirs et des salles de réunion. Leurs assemblées générales discutent à perte de vue de la répartition des tâches, de la révolution en Allemagne ou de l'origine de l'univers. Ils consignent malhabilement le tout dans des procès-verbaux dûment tamponnés
"commune Drapeau Rouge" ou "Notre Labeur". Contrairement aux affirmations de l'historiographie soviétique reprises par les Occidentaux, les « communards » ne sont ni des déracinés ni des marginaux, mais le plus souvent des locaux, des trentenaires ayant charge de famille. Si le rôle des militants communistes est indéniable, il n'est pas unilatéral. Ceux qui animent localement le Parti et fondent l'administration foncière soviétique vivent eux-mêmes en commune. D'ailleurs, « kommunar » et « kommunist » passent alors pour des synonymes.

Ces premières communes sont balayées par l'avancée de l'armée de Dénikine (juillet 1919) et le retour des Rouges six mois plus tard ne provoque aucune nouvelle floraison communarde. Cela dévoile un aspect peu connu de la guerre civile, une contre-révolution populaire en réaction à la « Kommuniâ » et en défense de l’ordre familial et social villageois. L'éradication des communes n'a pas été le fait des gardes blancs, mais des petits propriétaires qui guignaient les domaines confisqués et redoutaient l'affirmation des pauvres et des femmes. Cette réaction de rejet viscéral est comparable à la vague concomitante de pogromes antisémites à l'ouest du pays[3]. Il se prolonge en 1920-1921 par de multiples

insurrections paysannes (qualifiées de « banditisme » par l'historiographie soviétique) et aboutit à un compromis. Les bolcheviks découragent la formation de communes et laissent le pouvoir social au village entre les mains des chefs de famille influents. Ils préservent par contre leur pouvoir politique à la campagne en instrumentalisant l'action des plébéiens sous la forme des Komitety nezamožnyx selân (Comités de paysans pauvres), créés en Ukraine en mai 1920. De là naît l'objectivation des catégories de paysan pauvre (bednâk – bidnâk), moyen (serednâk) et riche (kulak – kurkul’), termes presque inusités en 1919. Ce recul de l'idéal collectiviste n'est pas un phénomène local : il se retrouve dans les débats sur la question agraire au  IIe congrès de l’Internationale communiste (été 1920).

Des communes apparaissent dans les villes pendant la NEP. Dans la mesure où la vie en communauté n'a pas forcément un caractère institutionnel marqué, les sources les concernant sont très fragmentaires. À l'exception d'une commune pédagogique particulièrement égalitaire qui combat l'inertie administrative[4], ces collectifs sont marqués par les désillusions de la période. La « Maison des soviets » qui sert de foyer à des responsables communistes n'a rien d'une utopie. « Tu crois que si une maison est bondée de communistes il y règne un mode de vie communiste ? Pas de danger !.. ». Les militants sont aigris et si les plus jeunes croient encore à « la commune », c'est comme les chrétiens aspirent à la rédemption, dans un avenir indéterminé. Les autres communes s’avèrent être des laboratoires du contrôle social au profit du pouvoir et des élites. Dans un institut de formation agricole, l'appareil du PC rétablit l'ordre universitaire en formant une commune étudiante. Le corps professoral est soumis à un « conseil de la commune » qui régente aussi la vie des étudiants et le travail collectif assure la subsistance de tous. La troupe théâtrale d'avant-garde Berezil vit également en commune, selon une « merveilleuse discipline » : les témoignages concordent à peindre Kurbas comme un chef charismatique et l'Organisation scientifique du travail règle le quotidien.

Les communes paysannes tiennent une place marginale à la campagne. Au sein d'un mouvement kolkhozien qui occupe moins de 2 % des terres, elles sont très largement surclassées par les artels et les Associations d'exploitation commune de la terre (TSOZ – TOOZ). L'État les aide peu alors qu'elles recrutent toujours parmi les plus pauvres. Or, « sans capital (...) il est trop difficile d'organiser les gens » et de « mener un travail agricole en les éduquant dans un esprit communal conscient ». Le mouvement d'émancipation marque donc le pas par rapport à 1919. Il reste que les jeunes et les femmes de la campagne voient dans les communes un espace de liberté unique et un moyen d'accès à la culture. De plus, malgré une tendance à la professionnalisation des responsables, le démocratisme interne reste largement la règle. Enfin, même selon les critères de rentabilité de la NEP, les communes sont les exploitations les plus productives.

Les débats de l’époque ne gardent pas trace de ces succès. Le « Enrichissez-vous » lancé par Bouxarin en 1925 donne le ton, et même Trockij ne défend le collectivisme que du bout des lèvres, en l'assortissant de mesures favorisant l'individualisme. De même, la large discussion sur le « nouveau mode de vie » (novyj byt) réduit rapidement la question à la modernisation des mœurs et des services à la personne. Dans le domaine littéraire également, la bataille des mots est perdue. Comme Pil'nâk et Platonov, les meilleurs représentants de la Renaissance ukrainienne (le prosateur Xvyl'ovyj, le poète Iohansen et le dramaturge Kuliš) marquent un attachement passionné à l'idéal de commune et saisissent son originalité langagière. Mais, en présentant des expériences toujours décevantes, ils passent à tort pour ses contempteurs. Pour combler ce vide des représentations, les œuvres de propagande fonctionnent comme une fabrique de clichés. Les « croquis » de journalistes (narys – očerk) renforcent les préjugés populaires en campant les communes agricoles en exemples d'un extrémisme toléré, mais de mauvais aloi.

Ce processus prépare la subversion de l’utopie par le pouvoir au moment du « Grand tournant ». À suivre les interventions de Stalin de 1929 à 1931, on le voit imposer l'artel coopératif contre deux « déviations », celle – droitière – des Associations d'exploitation commune de la terre, et celle – gauchiste – des communes. Dans la pratique, la « collectivisation complète » tue les communes réellement existantes. L'enrôlement forcé de villageois marginalise le

 noyau de communards ayant adhéré librement. Des réformes statutaires mettent fin au démocratisme interne. L’égalitarisme rigoureux entre les membres disparaît car la propriété privée est même imposée ! La famine de 1933 et le statut kolkhozien de 1935 abattent les derniers collectifs : dans le paysage de désolation des campagnes, il ne reste que des artels administrés de façon bureaucratique et patriarcale.

En ville, un collectivisme mimétique accompagne le début du Plan quinquennal. Parmi les formes d'organisation du travail industriel, 

le pouvoir met en scène l'irruption des communes de production. Elles sont vite condamnées à  cause du nivellement des rémunérations (uravnilovka) qui nuit à l'esprit d'émulation. Pourtant, dans les usine de Xarkiv, ces communes ré-

sistent presque deux ans à la réorganisation en brigades, signe de l'opposition des ouvriers à la pression hiérarchique [5]. Rien de comaprable dans les communes étudiantes, qui sont d'abord des outils de contrôle social dans les immenses cités universitaires fraîchement construites. De même, l'unique maison-commune (Dom-kommuna) construite à l'époque, le grand ensemble « Novyj Pobut », révèle surtout l'impéritie des autorités tout au long du chantier et l'avidité des responsables communistes à s'approprier quelques mètres carrés de logement, fussent-ils à vocation collective.



Dans le bouleversement de la société soviétique, les communes sont très présentes dans le discours alors qu'elles n'ont joué aucun rôle effectif. Sciemment ou pas, le pouvoir en a fait l'épouvantail d'un chambardement social total en comparaison duquel l'enrégimentement en kolkhozes ou en brigades serait un moindre mal. Les écrivains suivent ce schéma interprétatif en peignant « l'offensive socialiste » à la campagne avec les mêmes couleurs que la guerre civile. Pour Xvyl'ovyj, « tout rappelait mon cher ami, l'an dix-neuf – vingt ». C'est pourquoi la résistance des communards, réelle, est peu articulée et inaudible : leur égalitarisme et leur démocratisme apparaissent comme un effet de la propagande officielle. En utilisant la rhétorique révolutionnaire de la guerre civile, le pouvoir et les élites ont empêché les classes pauvres d’exprimer le moindre désaccord.

Ultérieurement, l'image de la commune ne disparaît jamais totalement de la culture soviétique. Par exemple, la geste de Makarenko sur le colonie Gorki (à Poltava, de 1920 à 1927) et la commune Dzeržinskij (à Xar'kov, de 1927 à 1934) entremêle les thèmes révolutionnaires de la tradition communarde et des éléments autoritaires du retour à l'ordre stalinien. Le mythe de la commune reste comme un reflet lointain du brasier révolutionnaire et des tentatives pour l'éteindre.




[1]      Robert G. WESSON, Soviet Communes, Rutgers University Press, New Brunswick (New Jersey), 1963. Anatole KOPP, Changer la vie, changer la ville : de la vie nouvelle aux problèmes urbains, URSS 1917-1932, UGE « 10/18 », Paris, 1975 (chap. VI & VII, p. 159-214). V.V. GRIŠAEV, Sel’sko-xozâjstvennye kommuny Sovetskoj Rossii 1917-1929, M, 1976. Basile KERBLAY, « Les utopies communautaires au ban d’essai de la Russie des années vingt », (Revue des Études Slaves, LVI/1, 1984) in Du mir aux agrovilles, Institut d’Études Slaves, Paris, 1985 ; p. 171 et suiv. Richard STITES, Revolutionary Dreams: Utopian Vision and Experimental Life in the Russian Revolution, Oxford University Press, New York & Oxford, 1989 ; chap. 10, p. 205-222. N.B. LEBINA, Povsednevnaâ žizn’ sovetskogo goroda 1920-1930 gody : normy i anomalii, Neva / Letnij Sad, SPb, 1999 ; chap. II.3 « Kommuna », p. 159-177. Istoriâ ukraïns’koho selânstva ; narysy v 2-x tomax [holova red. rady : V.M. LYTVYN], Nacional’na akademiâ nauk Ukraïny – Instytut istoriï Ukraïny / Naukova dumka, K, 2006 ; t. 2, p. 79-81.

[2]      Voir Éric AUNOBLE, « Les utopies, moteurs d'histoire », Revue des deux Mondes, avril 2000.

[3]      Voir Éric AUNOBLE, « Troubles de la guerre civile et mise en ordre révolutionnaire en Ukraine (1917-1921) », communication aux journées d'étude L’Ukraine et la Biélorussie – quels voisins pour l’Union Européenne ? (ENS, Paris, mars 2006).

[4]      Voir Éric AUNOBLE, « S'éduquer à part pour mieux s'intégrer ? Les communes pédagogiques en Ukraine soviétique (1920-24) », Revue d’Histoire de l’enfance ‘‘irrégulière’’ – Le Temps de l’histoire, n°7 (décembre 2005).

[5]      Voir Éric AUNOBLE, « Les ouvriers et le pouvoir à Kharkov de 1920 à 1933, à travers les archives régionales », Cahiers du mouvement ouvrier (CERMTRI), n°13 & 14, avril et juin 2001.