Compiègne 2011

Présentation du déroulement de la cérémonie par Jacques Vigny Matricule 81030, Kommando de Neu-Stassfurt.       

Mesdames, messieurs,

 C’est un honneur pour notre Amicale de Déportés à Stassfurt, comme depuis 1988, d’être auprès de la municipalité de Compiègne pour commémorer l’anniversaire du départ du dernier train pour Buchenwald.

  Trois des nôtres sont encore avec nous aujourd’hui. Salut aussi au 49646 à Buchenwald, venu se joindre à nous aujourd’hui avec son drapeau.

 Merci à toutes les familles et amis, à Mesdames et messieurs les parlementaires, aux porte-drapeaux, aux responsables des associations patriotiques ou civiles.

Votre « devoir de  mémoire » s’accomplit, et le notre se poursuit.

 La gravure que vous pouvez voir aujourd’hui au pied de la stèle, offerte par les autorités allemandes, rappelle qu’en 2005, un groupe de l’Amicale de Stassfurt, accompagné de nombreux scolaires, s’est incliné devant les monuments élevés dans la région de Delitzsch par la population allemande en souvenir de nos camarades abattus et inhumés en différents lieux de la région.

Dans un instant, des fleurs seront déposées au pied de la stèle,

  •  Pour et par l’Amicale de Stassfurt,

Raphaël Mallard, matricule 78731 à Stassfurt.

Monique Renoult veuve de Maurice matricule 78520 à Stassfurt, décédé en 1981.

Véronique Michaut, fille de François, matricule 78974 à Stassfurt, décédé en 2003.

  •  Pour ceux de Compiègne et ceux du dernier train,

Claude Froger, Président de l’ADIF de l’Oise, fils de Pierre, matricule 78964 à Buchenwald, décédé le 20 mai 45, à la veille du retour.

Raymond Lovato, représentant de la FNDIRP de l’Oise.

Jacques Flamand, fils de Firmin, matricule 81027 à Buchenwald, décédé en février 1990.

 Des fleurs seront également déposées au pied de cette stèle, par Martine Krummenaker,  en  souvenir de son papa Guy Lasnier,  matricule 80937 à Stassfurt, incinéré en 2001, et dont les cendres sont répandues ici même.


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Discours de Pierre BUR , Matricule 78617, Kommando de Neu-Stassfurt.               

Nous sommes le 21 août 1944, pratiquement à la même heure à laquelle où nous sommes aujourd’hui. Cela fait 67 ans très exactement. Nous arrivons à Buchenwald.

 

            Partis le 17 août, nous venons de connaître l’enfer. Sous une chaleur accablante, les portes de nos wagons à bestiaux s’ouvrent enfin. Les SS, accompagnés de chiens et munis de gourdin ou de schlagues  sont là pour nous accueillir. Leurs cris gutturaux fusent tout au long de ce convoi maintenant à l’arrêt. Ils nous incitent à en descendre le plus vite possible. Los, los ! schnell, schnell !  et les coups pleuvent sur nos corps engourdis, tétanisés par l’inaction totale que nous avons dû subir pendant quatre jours et autant de nuits. Nous tombons plutôt que nous sautons sur le quai d’arrivée, et nous nous affalons au pied de nos bourreaux qui en profitent pour redoubler leurs coups.

            C’est à partir de cet instant que nous affrontons les premières conditions dégradantes, totalement déshumanisantes, de ce  terrible univers concentrationnaire.

            Aujourd’hui même, 67 ans sont passés et on essaye toujours de comprendre comment des hommes ont pu se rabaisser à traiter d’autres hommes comme du bétail, pire que du bétail.

            A ce propos, le Centre Départemental de Documentation Pédagogique de l’Oise, placé  sous la Direction de Jean-Yves Bonnard, vient de faire paraître un recueil de témoignages intitulé « Le dernier convoi de déportés ». Je tiens ici à le remercier pour cette initiative qui permet de mieux perpétuer le souvenir de ceux qui ont été transportés jusqu’en Allemagne dans ce convoi

            Dans ce petit livre, la vie extérieure et intérieure du dernier train est racontée dans le détail. C’est grâce aux témoignages de certains des nôtres, les frères Michaut, Raymond Levasseur, Georges Roos et d’autres; grâce aussi aux témoignages des familles qui ont suivi la progression du convoi tant qu’il a circulé en France, que le CRDP a pu réaliser cet ouvrage.

            On trouve là, d’une manière on peut dire exhaustive, tous les noms des déportés et autant que faire s’est pu, leur photo. Il y est rapporté  les causes de leur arrestation et leur destination finale : Buchenwald, Dora, Stassfurt, Witten Hanen, ou Gandersheim, ainsi que  le lieu et la date de leur décès ou de leur retour.

                        Ainsi, ce recueil de témoignages permet de visualiser chacun d’entre nous. Pour l’histoire c’est important, très important. Les déportés du train ne sont plus des anonymes dont on célèbre le souvenir ou la mémoire pour les non revenus. Non, ce sont des individualités que l’on peut voir ou retrouver quand on les a connus.

            C’est l’industriel Marcel Poulain, c’est l’instituteur Pierre Henin, c’est le chef de gare Raymond Pottelette, c’est l’étudiant  Michel Séjournet, c’est  l’élève gendarme Gérard Labeur ou encore le cultivateur Jules Guéant, et une grande partie  des 599 déportés par ce train disparus à jamais.

            Ils sont là, côte à côte, comme ils étaient dans ce convoi numéro 265, mis sur pied envers et contre tous, par un certain Docteur Illers, nazi de la première heure. Quand on sait que ce sinistre individu avait en charge également l’exécution des otages, on ne peut qu’être scandalisé de savoir qu’il est  mort paisiblement dans son lit en 1986.

             Ainsi toi, mon ami qui as combattu pour que la France vive libre, je revois ton visage sérieux et déterminé, celui de ta jeunesse hélas perdue dans la souffrance et dans l’horrible mort des camps de concentration. Je te retrouve aussi, toi qui voulais surtout ne pas te mêler de quoi que ce soit, et qui t’es retrouvé malgré toi, embarqué dans cette galère.

             Tout comme mon ami, tu es venu échouer au fond d’une mine de sel.

             Tous deux vous vous êtes connus, appréciés et devenus des frères de misère. Vous avez peut-être péris le même jour, l’un à côté de l’autre, l’un soutenant l’autre, au cours d’une de ces marches de la mort qui font encore frémir de nos jours dès qu’on les évoque. Qui sait ? C’est probablement unis, que vous êtes rentrés dans la mort et dans l’histoire.

             Ensemble vous avez lutté, ensemble vous avez souffert, ensemble vous êtes allés au de là de l’inimaginable. Hommage suprême, cette histoire a fait de vous des héros.

            Elle vous devait bien ça.

            La clairière Bellicart est notre lieu du souvenir.

            Mes chers compagnons aujourd’hui disparus, vous êtes tous là, devant nous, à l’endroit précis où nous nous trouvions ce 17 août 1944. Qui, la rage au cœur, qui, avec la pensée de son épouse et de ses enfants, qui, hébété suite aux tortures infligées par la gestapo, mais tous ignorant  votre destin au moment où vous vous hissez péniblement dans ces maudits wagons,  poussés par la masse hurlante des SS et des schupos.

            Nous les survivants, unis à vos familles, nous sommes venus vous redire notre immense reconnaissance.

            Ô combien vous êtes présents, là devant nous, avec votre jeunesse, votre force, votre foi, votre générosité comme il y a 67 ans.

            Pour le visiteur, guidé soit par le hasard, soit par la curiosité, soit parce qu’il a entendu dire que… vous n’êtes que de noms. Mais, pour nous, vous êtes des êtres de chair et de sang,  des amis, des compagnons de misère. Nous avons vécu la même souffrance. Nous avons assisté impuissants à votre horrible trépas. Ces images sont gravées à jamais dans nos mémoires et hantent encore nos nuits.

            C’est le marquis  de la Guiche, qui s’assoit sur le bord du chemin et qui dit calmement à ceux qui cherchent à le soustraire à la folie meurtrière des SS : Laissez moi, vous n’en pouvez déjà plus »et qui est abattu séance tenante. C’est Reynier et Rabut qui se traînent  les pieds ensanglantés et qui reçoivent une balle dans la tête, c’est Francis Robert qui est fusillé avec trois autres camarades dans la cour d’une infirmerie, c’est aussi tout ceux qui, à Dittersbach, ont été jetés dans une fosse commune  alors qu’ils respiraient encore.

            Grâce à vous, le mot liberté a pris toute sa valeur car vous l’avez écrit en lettres de sang.

            Honneur à vous qui avez donné votre vie pour une  victoire qui, hélas vous a échappée.

            Passant, arrête toi en ce lieu paisible ou tant de destins se sont noués et dénoués.

            Prends connaissance de l’inscription qui figure sur cette plaque de marbre froide comme la mort. Lis ces panneaux qui racontent les souffrances de ceux qui luttaient pour la liberté. Elève ta pensée si tu es croyant,  incline toi respectueusement et recueille toi devant  ceux dont elle rappelle le sacrifice.

            Crois moi ils en valent la peine. Et, si tu avais encore un doute sur les raisons qui nous poussent à nous réunir pour rappeler au monde entier que les régimes totalitaires, quels qu’ils soient, sont néfastes pour l’humanité, je te  conseille d’effectuer un petit retour en arrière sur les évènements d’Oslo.

            Tu as là le pur exemple d’un individu qui, après avoir épousé une idéologie néfaste, en l’occurrence le nazisme, s’est transformé en tueur. « Nécessaire » a-t-il déclaré. C’est exactement ce que pensaient et proclamaient les SS lorsqu’ils exterminaient les juifs, les tziganes et tous les opposants au régime nazi.

            Non la bête immonde n’est pas morte, ami ! Méfie toi !

                                                                                              

           

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