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UN HAUT POTENTIEL INTELLECTUEL :

JESUS DE NAZARETH.

 

 

 

 

E. GRANGER

 

Septembre 2012

 

 

Résumé :

 

Cette étude examine l’hypothèse d’un profil neuropsychologique particulier dit « HPI » (ou Haut Potentiel Intellectuel) concernant Jésus de Nazareth. Elle montre qu’une telle hypothèse permet d’apporter un éclairage cohérent sur la vie et l’œuvre de ce personnage historique, ainsi que sur la manière dont les évangélistes ont pu l’interpréter et en perpétuer le souvenir.

 

 

Table des matières

 

AVANT-PROPOS. 3

1) Préliminaire : le haut potentiel intellectuel. 4

2) Jésus : un HPI ?. 7

3) Généralités sur la naissance de Jésus. 10

4) La nativité selon Luc. 13

5) Haut potentiel intellectuel et conception virginale. 16

6) Jeunesse de Jésus. 18

7) Jean-Baptiste au désert. 21

8) Jean-Baptiste ; un HPI à Qumran ?. 25

9) Jésus essénien ?. 27

10) Baptême de Jésus. 31

11) Les tentations de Jésus au désert. 34

12) Jésus revient auprès du Baptiste. 37

13) « Commencement des signes de Jésus ». 39

14) Les miracles de Jésus. 42

15) Les ennuis commencent. 46

16) Un nouveau tournant dans la vie de Jésus : la transfiguration. 48

17) le dernier repas de Jésus. 53

18) La trahison de Judas. 59

19) Mort et ensevelissement de Jésus. 63

Conclusion et perspectives. 65

ANNEXES. 66

ANNEXE 1 : Introduction à la critique littéraire des textes bibliques. 66

ANNEXE 2 : Aperçu du contexte historique palestinien au temps de Jésus. 67

ANNEXE 3 : Livres bibliques cités. 69

 

 

 

 

 

AVANT-PROPOS.

 

Les quatre évangiles canoniques ont présenté Jésus de Nazareth comme un personnage hors du commun, capable de penser et d’agir d’une façon inconnue jusqu’alors. Certains versets rapportent d’ailleurs l’étonnement des foules à son égard : « D’où cela lui vient-il ? Et quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, … »[1]. Mais la réponse à ces questions n’est pas formulée explicitement. Toutefois, le lecteur est guidé de manière à ce qu’il puisse comprendre par lui-même que « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu »[2]. En effet, Les évangiles ne sont pas des biographies mais des invitations à partager la démarche de foi de leurs auteurs pour qui Jésus était le Christ.

Pour les scientifiques et les historiens, il existe suffisamment d’éléments attestant que ce Jésus dont parlent les textes du Nouveau Testament a bel et bien existé et vécu en Palestine il y a environ deux mille ans. Cependant, il subsiste de nombreuses interrogations sur la vie de cet homme ainsi que sur sa personnalité telle qu’elle est décrite dans les évangiles.

Saint Luc a rapporté une anecdote se déroulant dans le temple de Jérusalem, où Jésus âgé de douze ans discute avec des intellectuels. Son récit souligne notamment que « Tous ceux qui l’entendaient s’extasiaient sur l’intelligence de ses réponses » [3]. Depuis plusieurs siècles, cette indication a régulièrement suscité le rapprochement avec le profil d’enfants précoces ou surdoués. Mais une telle comparaison avait le défaut d’être subjective, et il était difficile de l’étayer. Cependant, au cours des dernières décennies, l’état des connaissances sur ces enfants singuliers a beaucoup progressé. De nombreuses découvertes ont été réalisées grâce aux évolutions spectaculaires dans les technologies de pointe liées à la recherche. Il devient donc opportun de réexaminer les particularités du comportement de Jésus en fonction de ces récentes découvertes.

La démarche proposée ici consiste à repérer et évaluer dans les textes les signes évocateurs d’une caractéristique neuropsychologique de Jésus, mais aussi à vérifier la concordance de ces résultats avec la perception que les évangélistes ont eu de ce personnage.

Cette étude permet d’apporter simultanément un éclairage sur les aspects mystérieux de la vie de Jésus, ainsi que sur la façon dont les auteurs du Nouveau Testament en ont rendu compte.


 

 

1) Préliminaire : le haut potentiel intellectuel[4].

 

 

Depuis l’antiquité, les hommes ont remarqué des enfants qui malgré leur jeune âge étaient capables de prouesses hors normes, notamment au niveau intellectuel. Ces prodiges ont parfois été appelés « enfants-vieillards » car leur corps juvénile semblait abriter une intelligence d’adulte. Ils ont aussi été qualifiés d’ « enfants précoces» compte tenu de leur capacité prématurée à exceller dans certains domaines. Mozart était peut-être l’un des plus célèbres d’entre eux. Ces enfants surdoués étaient généralement considérés favorablement au point d’être parfois invités à présenter leurs talents jusque devant des rois. Leurs facultés exceptionnelles étaient souvent perçues comme des dons de Dieu.

Par la suite, la révolution française a répandu des notions d’égalitarisme qui ont occasionné une méfiance envers ces enfants particuliers. La suspicion à l’égard des idées provenant de la religion a amplifié cette tendance. En effet, la société acceptait difficilement que des individus puissent dès la naissance afficher une forme d’intelligence beaucoup plus développée que la moyenne, a fortiori si cette singularité était présentée comme un don de Dieu.

Depuis le début du vingtième siècle, la compétition internationale au niveau militaire et industriel a entraîné la mobilisation de l’ensemble des forces vives de chaque nation. Les enfants surdoués sont alors apparus comme un potentiel sous-exploité, mais prometteur, et certains pays ont cherché à en tirer parti. Des procédures d’identification de ces enfants ont alors été mises au point en s’appuyant notamment sur des méthodes de mesure de l’intelligence, comme celle du quotient intellectuel, ou QI. Par la suite, les espoirs placés dans un nombre important de jeunes surdoués furent déçus lorsque ceux-ci parvinrent à l’âge adulte. Une meilleure connaissance de ces enfants s’avéra nécessaire afin d’optimiser l’expression de leurs talents, et d’éviter leur marginalisation dans la société.

Depuis une vingtaine d’années, des technologies novatrices - comme l’imagerie par résonnance magnétique fonctionnelle ou la tomographie par émission de positons - ont permis des avancées significatives dans l’étude de l’origine et du développement des « sur-dons ». Cependant, l’état actuel des connaissances est encore insuffisant pour en proposer une théorie globale.

 

                Il est utile de préciser le vocabulaire relatif à ce domaine particulier pour éviter les confusions parfois rencontrées dans le langage courant. De plus, la terminologie scientifique adoptée en France ne correspond pas toujours exactement à celle en usage dans d’autres pays francophones.

 

Un « enfant précoce » est un enfant dont le développement est plus rapide (donc plus avancé) que celui généralement observé chez les enfants du même âge. Lorsque ce développement parvient à son terme, donc lorsque l’enfant atteint le stade adulte, cette notion de précocité n’a plus lieu d’être. Par conséquent, un adulte ne peut pas être qualifié de précoce !

 

L’expression  « enfant surdoué » est réservée aux enfants développant un « sur-don ». Cela signifie qu’ils sont capables de produire des réalisations exceptionnelles pour leur âge, dans un domaine donné. Cependant, un enfant surdoué, par exemple en mathématique, peut globalement être très en retard dans son développement. Les définitions de l’ « enfant surdoué » ou de l’ « enfant précoce » ne se recouvrent donc pas nécessairement bien qu’elles ne soient pas sans rapports. Certains enfants surdoués peuvent être qualifiés de « prodiges », ou encore de « génies », si leur « sur-don » leur permet de produire des réalisations extraordinaires.

 

Le « haut potentiel intellectuel » est la propriété caractérisée chez un individu par un QI dépassant un seuil de référence souvent fixé aux alentours de 130. L’acronyme « HPI », pour « haut potentiel intellectuel », est utilisé à la fois comme un adjectif qualifiant l’individu possédant cette particularité, et par extension comme un nom commun désignant cette personne.

                Cette définition du haut potentiel intellectuel a le mérite d’être claire et d’une utilisation pratique pour les psychologues. Mais elle est arbitraire et repose sur une mesure de QI dont la corrélation avec le phénomène étudié reste assez floue. En effet, l’intelligence est une notion trop abstraite pour pouvoir être réduite à une quantité mesurable par un unique paramètre. La caractérisation du haut potentiel intellectuel  par le biais du QI apparaît donc de moins en moins satisfaisante. Des définitions plus élaborées ont été proposées, mais aucune ne s’est encore imposée.

 

                Le haut potentiel intellectuel d’un individu résulte probablement d’un développement particulier du système nerveux. Malgré les progrès réalisés dans l’identification de ces particularités, les connaissances dans ce domaine présentent des lacunes et ne sont pas toujours consensuelles.

 

En l’état actuel des recherches, il est reconnu que le système cérébral d’un enfant ou d’un adulte HPI présente des caractéristiques distinctives. Par exemple, la morphologie du cerveau montre des singularités identifiables par des technologies comme l’IRM. De même, la plasticité de cet organe, c'est-à-dire sa capacité à adapter le réseau neuronal et son fonctionnement au contexte dans lequel évolue l’individu, est plus importante que chez un non HPI. Le traitement cérébral de l’information est plus rapide, et celui des émotions très différent. Certaines formes de mémorisation sont plus efficaces. Il en résulte généralement une bonne aptitude au raisonnement. Cela se traduit chez les enfants HPI épanouis par une propension à être précoces, voire surdoué.

Mis à part le cerveau, le système nerveux périphérique dans son ensemble présenterait aussi des particularités avec notamment une transmission plus rapide des informations. De même, le haut potentiel intellectuel s’accompagne généralement d’une sensibilité élevée aux sollicitations extérieures (hypersensibilité).

Il est maintenant communément admis que le haut potentiel intellectuel puisse se développer dès la vie intra-utérine. Cela suggère des implications d’ordre génétique bien qu’il n’existe probablement pas de gène caractéristique associé. Il n’est d’ailleurs pas rare de trouver plusieurs HPI au sein d’une même lignée, ou d’une même fratrie.

Ce haut potentiel intellectuel peut se développer plus ou moins en fonction de l’environnement et des stimulations de l’enfant lors de la gestation et après la naissance. Dans le cas d’un contexte favorable, c'est-à-dire propice à un épanouissement serein, l’enfant peut développer son haut potentiel intellectuel et le conserver tout au long de sa vie d’adulte. Dans le cas contraire, son particularisme risque de s’estomper, et il peut apparaître des troubles de personnalité.

 

                Des études constatent un lien entre le fonctionnement particulier du système nerveux chez les HPI et l’observation de caractères comportementaux qui pourraient en découler. Parmi ces signes évocateurs de haut potentiel intellectuel, on remarque notamment :

 

- Chez l’enfant :

                - vivacité et sensibilité aux sollicitations dès la naissance ;

- développement psychomoteur rapide dans la petite enfance ;

- maîtrise rapide du langage avec un vocabulaire étendu et précis ;

- curiosité et propension à poser beaucoup de questions aux adultes ;

- préférence pour la fréquentation d’adultes plutôt que d’enfants de son âge ;

- difficulté d’adaptation dans un milieu social hostile, avec besoin d’isolement ou de solitude ;

- passion soudaine très forte pour un sujet donné. Abandon tout aussi rapide de cette lubie ;

- maîtrise rapide de la lecture (parfois en décalage avec celle de l’écriture) ;

- perception développée du monde des adultes ;

- opposition marquée aux interdictions ou obligations non argumentées ou illogiques.

 

- chez l’enfant ou chez l’adulte :

- grande capacité de concentration et d’observation ;

- imagination et créativité hors normes ;

- grande aptitude au raisonnement et à la mémorisation ;

- rapidité du traitement psychique des sollicitations en tous genres ;

- très grande sensibilité aux émotions ;

- sensibilité aux angoisses ;

- sens très développé de l’empathie ;

- capacité de sentir la nature des dispositions d’un individu à son égard ;

- capacité de sentir les émotions d’un individu inconscient de ses propres émotions ;

- provoque souvent l’attirance ou le rejet marqué de ses proches ;

- grande sensibilité à la beauté, à l’harmonie ;

- capacité de sentir avant les autres la tournure future des évènements ;

- grande sensibilité aux questions de justice et de moralité ;

- grand intérêt pour des sujets tels que la vie et la mort ;

- difficulté d’admettre l’incompréhension d’un interlocuteur vis-à-vis de ses raisonnements ;

- fidélité très forte à ses idées, à ses amis.

 

Cependant, il convient de rapporter ces signes à leur contexte. Par exemple, la capacité à lire très tôt est un signe évocateur de haut potentiel intellectuel. Mais un enfant non HPI, très entouré par des parents instituteurs, pourra aussi apprendre à lire précocement.  A contrario, il n’est pas surprenant qu’un enfant HPI rarement mis au contact de livres ou d’écritures ne sache lire qu’assez tard !

Le haut potentiel intellectuel est donc aisément décelable chez certains enfants grâce à des manifestations parfois étonnantes (enfant sachant lire très précocement, etc.), pouvant s’observer dès la naissance (regard, posture …). Cependant, le seul inventaire de signes évocateurs ne permet pas de confirmer un haut potentiel intellectuel chez un jeune, ou un adulte : il est nécessaire de déterminer l’origine de ces manifestations et vérifier qu’elles correspondent bien aux caractéristiques d’un HPI.

Les différences comportementales d’un enfant ou d’un adulte à haut potentiel intellectuel sont souvent ressenties par leur entourage. Cela peut parfois entraîner une certaine forme de discrimination notamment à l’école ou dans la vie professionnelle. La situation paradoxale d’échec scolaire vécue par des jeunes HPI découle parfois de ce rejet qu’ils peuvent inspirer. De même, les difficultés à s’insérer socialement expliquent la capacité des HPI à se reconnaitre entre eux, à s’attirer et à vivre ensemble.


 

 

2) Jésus : un HPI ?

 

Le chapitre précédent a exposé une liste de signes évocateurs de haut potentiel intellectuel. Une relecture des évangiles permet de repérer la présence de tels signes à propos du personnage de Jésus tel qu’il est présenté dans ces textes.

 

En tout premier lieu, de nombreux passages dénotent une empathie hors norme de Jésus. Par exemple, l’épisode du piège tendu au sujet de l’impôt à César[5], le montre pénétrant la fourberie d’indicateurs jouant les justes. L’évangile de Jean fait d’ailleurs clairement allusion à cette capacité exceptionnelle de Jésus à percer le cœur des hommes et à connaître les sentiments ou les émotions qu’ils ressentent : « … Jésus, lui, ne se fiait pas à eux (NDLR : aux hommes qui croyaient en lui), car il les connaissait tous, … il savait, quant à lui, ce qu’il y a dans l’homme »[6].

L’empathie n’était pas un caractère particulièrement marqué des héros dont traitait la littérature religieuse juive antique. Pour transparaitre aussi nettement dans les évangiles, cette faculté singulière du personnage de Jésus était probablement authentique et très prononcée.

 

Dans les évangiles, les manifestations de l’empathie exacerbée de Jésus se traduisent souvent par une adaptation immédiate et pertinente de son comportement en fonction des sentiments qu’il inspire à ses interlocuteurs. C’est le cas, par exemple, dans le récit de la guérison d’un hydropique un jour de sabbat[7] : Jésus sent l’hostilité des gens qui l’entourent sans que ceux-ci ne la manifestent ouvertement (« ils l’observaient ») ; puis il guérit le malade non sans une pointe de provocation (cet acte était interdit pendant le sabbat), et coupe court à toute velléité de protestation par une habile réflexion piégeant ses détracteurs dans les incohérences de leur doctrine. Les récits de ce genre résultent parfois d’un travail de composition de leurs auteurs qui permet de douter de la stricte authenticité de telles scènes. Mais ces interprétations plus ou moins fidèles de la réalité, semblent reposer sur des témoignages attestant l’étonnement de l’entourage de Jésus à propos de son intelligence, et plus spécialement, de son aptitude à prendre en défaut astucieusement et spontanément ses adversaires les plus coriaces dans leurs raisonnements. Ainsi, au cours de sa vie publique, Jésus a probablement fait preuve de capacités intellectuelles très développées, se traduisant notamment par une bonne maîtrise du langage et une vivacité remarquable de sa pensée.

 

Jésus est aussi décrit à plusieurs reprises comme ayant du mal à maîtriser ses émotions et ses angoisses[8]. En particulier, dans l’évangile de Jean, Jésus est si troublé par la mort de son ami Lazare qu’il ne peut se retenir de pleurer[9].

Il était usuel dans la littérature Juive antique de présenter des héros bibliques réagissant par des pleurs face à une profonde détresse[10]. Un procédé rhétorique stéréotypé était alors fréquemment utilisé. C’est le cas, par exemple, dans le récit de la mort de Saül[11] : lorsque David est informé du décès, il déchire ses vêtements, jeûne, pleure, et se livre à une complainte lyrique. Dans les évangiles, ce schéma classique n’est pas employé, et les émotions de Jésus sont décrites de façon beaucoup plus authentique. Par exemple, Jésus ne pleure pas à l’annonce de la mort de Lazare mais il commence à frémir lorsqu’il ressent (grâce à son empathie ?) la détresse des amis du défunt, et il fond en larmes au moment où il est invité à se rendre au tombeau.

Les évocations de ces émotions ont généralement été rajoutées aux textes sources par les différents rédacteurs successifs[12].Toutefois, de tels signes de sensibilité ne correspondaient pas particulièrement aux portraits du sauveur que véhiculait le messianisme juif de l’époque. Le fait que Jésus ait été décrit à plusieurs reprises incapable de maitriser ses émotions, pourrait donc être un argument en faveur de l’authenticité de ce trait de caractère.

 

Les évangiles dénotent régulièrement une importance quasi obsessionnelle accordée par Jésus aux questions de justice divine. De même, son opposition aux lois et règlements utilisés de façon absurde apparait de façon récurrente. Par exemple, le chapitre 5 de l’évangile de Matthieu reprend à six reprises le schéma « Vous avez appris qu’il a été dit … . Et moi je vous dis : … »[13]. Cette formulation n’est pas courante dans la littérature religieuse juive antique car, dans de telles circonstances, le locuteur s’exprime généralement au nom de Dieu et pas en son nom propre. Les évangélistes ont d’ailleurs rapporté que les détracteurs de Jésus le lui ont reproché : « En vertu de quelle autorité fais-tu cela ? »[14]. La volonté d’affirmer ses propres conceptions de la justice face à un système dont il ne partageait pas les dérives pourrait donc être un trait de caractère authentique de Jésus.

 

                D’autres éléments récurrents dans les évangiles peuvent être assimilés à des signes de haut potentiel intellectuel chez Jésus.

 

- Quel que soit le danger, Jésus reste fidèle aux fondements de sa doctrine ainsi qu’à ses amis : le don de sa vie pour eux en est la meilleure illustration.

- Jésus témoigne d’un grand intérêt pour des sujets tels que la vie ou la mort, notamment par sa foi en la résurrection.

- Jésus accepte difficilement que ses interlocuteurs ne soient pas en mesure de comprendre des idées qui lui paraissent évidentes[15].

- A plusieurs reprises, les évangiles attribuent à Jésus la capacité de sentir avant les autres la tournure future des évènements. C’est notamment le cas pour la trahison de Judas et pour la crucifixion que lui seul avait présagés[16].

- Jésus provoque constamment l’attirance ou le rejet souvent très marqués de ses interlocuteurs.

- Les évangélistes ont décrit Jésus s’adonnant assidument à la prière, et d’une façon qui leur paraissait étonnante. Or, la prière est un travail psychique pouvant requérir un état de grande concentration. Et les HPI sont souvent prédisposés à ce genre d’activité cérébrale qui, lorsqu’elles sont pratiquées jusqu’à l’excès, peuvent leur procurer une forme de jouissance caractéristique : le « flow »[17]. De même, les HPI ont une propension à s’inventer des personnages avec lesquels ils auto-entretiennent des dialogues par la pensée[18]. Cela aurait pu être le cas de Jésus avec son dieu qu’il appelait « Père ».

 

D’autres éléments peuvent évoquer un haut potentiel intellectuel chez Jésus. Par exemple, quelques versets sur une allusion de Jésus à la beauté des fleurs[19] pourraient être la trace ténue d’une grande sensibilité à la beauté ou l’harmonie. Mais le côté anecdotique de tels éléments (ainsi que les incertitudes pesant sur leur authenticité) ne permet pas de les assimiler à des traits de caractère bien établis.

 

                Les aspects de la personnalité de Jésus venant d’être recensés affichent une certaine cohérence. En effet, son empathie supposée pourrait être liée à une grande sensibilité, et serait à l’origine de sa facilité à sentir prématurément l’évolution future de certaines situation. Cependant, une telle énumération de signes évocateurs de haut potentiel ne saurait suffire à justifier l’hypothèse du caractère HPI de Jésus. Il est nécessaire d’examiner si les traits de caractère mis en évidence dans ce chapitre, constituent un ensemble fortuit ou s’ils peuvent s’inscrire dans le cadre global d’une personnalité HPI, tout au long de son histoire.


 

 

3) Généralités sur la naissance de Jésus.

 

L’histoire de la vie de Jésus parmi les hommes commence par sa conception et sa naissance. Les conditions de cet évènement paraissent obscures, et de multiples théories ont été formulées à ce sujet. Par exemple, Jésus aurait pu être un enfant adopté, ou encore, né d’amours illégitimes. Toutefois, ces hypothèses sont difficiles à étayer.

Le  Crédo de l’Eglise Catholique affirme que Jésus a été «  engendré, non pas créé » et que « par l’Esprit Saint, il a pris chair de la Vierge Marie ». Mais il s’agit là d’une expression de foi, c'est-à-dire d’une interprétation à caractère religieux d’un fait historique. Cette interprétation a souvent été assimilée à la réalité, entraînant ainsi une confusion des genres.

 

Les plus anciennes sources se rapportant à Jésus sont sans doute les épîtres de Paul. La résurrection tient une place capitale dans ces textes, mais la nativité y est beaucoup plus rarement abordée. Dans l’ensemble des écrits pauliniens, la seule indication sur ce sujet formule que Jésus est « né d’une femme »[20], c'est-à-dire que Jésus n’était pas une hallucination, mais bien un homme, pétri de chair comme nous le sommes.

Par contre, Paul a régulièrement répété dans ses épitres que Jésus était « Fils » de Dieu. Ce concept de « Fils de Dieu » n’était pas nouveau puisqu’il existait déjà, par exemple, dans le deuxième livre de Samuel[21]. En outre, Paul a précisé que c’est par sa résurrection que Jésus a été établi « Fils de Dieu »[22]. Ainsi, cette filiation divine ne semble avoir aucun rapport pour lui avec le déroulement de la nativité.

De même, selon les Evangiles, Jésus utilisait fréquemment les expressions « mon Père »[23], « le Père »[24], « Père »[25], « notre Père »[26] ou « votre Père »[27], lorsqu’il parlait de Dieu. Paul et Marc ont parfois renforcé le mot « Père » en lui accolant le mot araméen « Abba »[28], c'est-à-dire « papa ». Mais cet ajout était probablement destiné à dénoter l’intimité profonde entre Jésus et Dieu, et ne procédait sans doute pas d’une reconnaissance de paternité biologique. Jésus n’était d’ailleurs pas le seul de son temps à utiliser le terme « Père » pour désigner son Dieu[29].

 

Pour l’évangéliste Jean, la naissance et l’enfance de Jésus ne paraissaient pas offrir d’intérêt particulier en tant que telles puisqu’elles n’ont pas été abordées dans ses écrits. Il en allait de même pour Marc. Par contre, Matthieu et Luc se sont étendus sur ces sujets en y consacrant respectivement les deux premiers chapitres de leur œuvre[30].

L’initiative d’écrire un récit de la nativité pourrait revenir à Luc puisque il semble avoir été le seul à disposer pour cela d’informations parfois très précises[31]. De son côté, Matthieu s’adressait essentiellement à un milieu judaïsant, ce qui n’était pas le cas des autres évangélistes. Or beaucoup de Juifs attendaient l’avènement d’un Messie censé délivrer définitivement le peuple d’Israël de tous ses oppresseurs. Il était donc pertinent pour Matthieu de reprendre les idées de Luc, mais en les arrangeant de manière à montrer qu’avec Jésus s’accomplissaient les prophéties sur la venue du Messie attendu par ses lecteurs[32].

La généalogie de Jésus utilisée par Luc attribuait au nouveau-né une ascendance évoquant celle d’un grand personnage du peuple d’Israël. Matthieu semble l’avoir reprise, moyennant quelques retouches de manière à l’adapter plus finement à ses lecteurs juifs[33]. En effet, ces derniers avaient une culture leur permettant d’ergoter sur tel ou tel point particulier de la généalogie d’origine lucanienne[34].

De même, Matthieu a probablement emprunté à Luc son scénario de l’annonce de la conception virginale par l’entremise d’un ange[35]. Il y aurait toutefois apporté de profondes modifications. Par exemple, Marie est le personnage central dans le récit de Luc ; c’est en effet à Marie qu’un ange se manifeste. Chez Matthieu, c’est l’inverse : l’ange parle à Joseph qui détient ainsi le rôle principal. Cette modification s’explique par la probable difficulté des lecteurs judaïsant de Matthieu à comprendre que l’ange s’adresse à la future mère, et non au futur père[36].

La conception virginale semble aussi avoir une portée différente dans les deux évangiles[37]. Chez Luc, elle est suggérée : elle insinue principalement que le vrai père de Jésus est Dieu et non Joseph. Chez Matthieu, la conception virginale est affirmée : elle sert à justifier l’accomplissement par Marie de la prophétie d’Isaïe : « Tout cela arriva pour que s’accomplisse ce que le Seigneur avait dit par le prophète : voici que la vierge concevra et enfantera un fils auquel on donnera le nom d’Emmanuel, ce qui se traduit « Dieu avec nous »»[38].

Enfin, Matthieu a sans doute emprunté, tout en le modifiant profondément, le scénario lucanien de la naissance de Jésus avec la visite des bergers[39]. Effectivement, ses lecteurs juifs risquaient de s’offusquer devant les conditions précaires de la naissance de leur messie, telles qu’elles avaient été rapportées par Luc. Il était plus pertinent de leur présenter « des mages venus d’Orient »[40] se prosternant devant l’enfant roi d’Israël, plutôt que de simples bergers[41]. A noter que Matthieu a justifié le lieu de naissance de Jésus (Bethléem) avec une prophétie de l’Ancien Testament : « Et toi, Bethléem … de toi sortira pour moi celui qui doit gouverner Israël »[42].

Matthieu a aussi ajouté dans son récit des éléments qui lui étaient propres[43]. C’est le cas de l’anecdote évoquant un massacre d’enfants commit par Hérode à Bethléem[44]. Si ce massacre était authentique, et donc connu de ses lecteurs, il serait bien improbable que la naissance de Jésus en ait été la cause comme l’évangéliste l’a affirmé. Mais en interprétant de la sorte cet évènement, il lui était permit d’introduire une fuite en Egypte de la Sainte famille, pour échapper au danger[45]. Il en découlait son anecdote à propos du retour au pays, non pas en Judée mais à Nazareth, par peur du gouverneur Archélaüs[46]. De ce fait, Matthieu Justifiait à ses lecteurs juifs que Jésus, donc le Messie à ses yeux, ait été galiléen[47]. Toutes ces anecdotes sont présentées comme l’accomplissement de « ce qu’avait dit le Seigneur par les prophètes »[48].

Les passages de la nativité lucanienne non utilisés par Matthieu sont ceux sans rapport particulier avec les croyances concernant la venue du sauveur d’Israël. Par exemple : la naissance et l’enfance de Jean-Baptiste.

 

Matthieu semble ainsi avoir construit une nativité destinée à justifier  auprès de son lectorat judaïsant, l’accomplissement par Jésus de prophéties messianiques. L’ensemble constituait un récit affichant des analogies avec la vie de célèbres personnages bibliques[49]. Cette nativité matthéenne apparait toutefois comme une réinterprétation doctrinale de données provenant essentiellement de Luc. Il est donc difficile de se prononcer sur l’authenticité des éléments de ce récit sans étudier le récit lucanien qui pourrait constituer le plus fidèle témoin de ce que fut la nativité.


 

 

4) La nativité selon Luc.

 

Luc était de culture grecque, mais connaissait bien le monde palestinien. Son évangile s’adressait principalement à des chrétiens issus du paganisme hellène. Ses lecteurs étaient donc peu sensibles aux prophéties d’origine hébraïque utilisées par Matthieu pour argumenter face à un milieu judaïsant. Toutefois, Luc aussi a utilisé dans ses écrits quelques versets de l’Ancien Testament[50] ; mais ses citations s’apparentent généralement à des éléments culturels destinés à poser son discours et non à se justifier.

 Dans sa dédicace, Luc a précisé être au courant des travaux d’autres évangélistes[51]. Son œuvre s’appuie effectivement sur des bases que l’on retrouve chez Marc, Matthieu ou Jean. Mais elle apporte aussi des informations qui lui sont propres, notamment au sujet de la nativité.

Certaines de ces informations sont d’une nature et d’une précision qui leurs donnent l’apparence de souvenirs de famille. On peut relever, par exemple, une datation de la naissance de Jésus[52], des indications sur ses liens de parenté[53], sur des personnes nommément citées qu’il aurait croisées dans son enfance[54], etc. Luc a donc probablement bénéficié d’une source d’informations que l’on peut appeler « source familiale » car elle semble provenir de Marie, sa famille ou son proche entourage[55]. D’ailleurs, dès le début de ses écrits, l’évangéliste a bien précisé s’ « être soigneusement informé de tout à partir des origines »[56].

Le récit lucanien de la nativité n’est donc pas une pure fiction. Certains détails ont peut-être été inventés par l’auteur, mais les points clés paraissent reposer sur des renseignements émanant de la source familiale[57].

Marc, Jean et Paul ne semblent pas avoir eu connaissance des données de cette source ; leurs écrits n’en contiennent aucune trace. Par contre, Matthieu en aurait eu un écho, mais par l’intermédiaire de Luc[58]. La source familiale était donc d’origine non-chrétienne, puisque ses informations ne paraissent pas avoir été diffusées ni interprétées dans l’Eglise avant Luc.

 

Ce dernier a construit son récit de la nativité en présentant parallèlement les événements relatifs aux naissances de Jésus et de Jean-Baptiste. Certains points ont été plus développés que d’autres ; ce sont sans doute ceux pour lesquels Luc devait disposer de renseignements d’origine familiale.

En faisant abstraction des passages concernant Jean-Baptiste, le déroulement de la nativité lucanienne est le suivant :

- annonce de la naissance de Jésus à Marie par l’intermédiaire de l’ange Gabriel (13 versets)[59]

- naissance de Jésus (20 versets)[60]

- Circoncision de Jésus (1 verset)[61]

Il s’ensuit plusieurs anecdotes concernant l’enfance de Jésus, qui seront étudiées dans le chapitre 6.

 

Le mystère de la conception virginale est sans doute apparut pour la première fois dans les écritures sous la plume de Luc au travers de son récit de l’annonciation[62]. Il est peu probable que cette idée de conception virginale ait été créée de toutes pièces par l’évangéliste[63]. En effet, celui-ci travaillait généralement en interprétant des données issues de ses sources, et non en les inventant.

En épurant le récit de l’annonciation de tout élément dogmatique, il ressort simplement que six mois après sa cousine Elisabeth[64], Marie aurait été enceinte, et cela peu avant de se marier avec Joseph, son fiancé. Les deux tourtereaux auraient donc probablement « anticipé » leur union[65]. Les connotations libertines d’une telle aventure pourraient expliquer que son souvenir ait été conservé dans la mémoire familiale, avant d’être transmis de manière confidentielle à l’évangéliste. La société juive ne possédait plus (ou pas) la trace de cette péripétie conjugale sinon les détracteurs de Jésus et des premiers chrétiens n’auraient pas manqué de l’exploiter, ce qui ne fut pas le cas apparemment[66].

Luc n’avait pas trop intérêt à utiliser une telle anecdote en raison de son caractère peu flatteur pour Marie. Pour l’avoir fait, l’évangéliste disposait vraisemblablement d’une autre information qui, par rapprochement, pouvait donner lieu à une interprétation apologétique de la conception hors mariage de Jésus. Or, Luc a exprimé au travers de son récit de l’annonciation que Jésus avait été choisi par Dieu avant même sa naissance. Une telle affirmation procédait probablement d’un signe de différenciation de l’enfant Jésus par rapport au commun des nouveau-nés. Cependant, ce signe devait être trop subjectif pour que Luc n’ai pas jugé bon d’en faire mention dans son œuvre.

 

Le récit suivant, celui de la naissance de Jésus, se décompose en deux parties. La première s’apparente à une description de l’évènement et de son contexte. Outre des éléments de datation[67], le texte relate la venue de Marie et Joseph à Bethléem, ainsi que l’accouchement dans des conditions précaires. Cette description semble s’appuyer sur des éléments fournis à l’évangéliste par la source familiale. Dans ce passage, il n’y a pas la moindre allusion à l’origine divine de l’enfant.

La seconde partie du récit présente des bergers recevant une étrange visite : « Un ange du Seigneur se présenta devant eux, … L’ange leur dit : « Soyez sans crainte, car voici, je viens vous annoncer une bonne nouvelle … Il vous est né aujourd’hui, dans la ville de David, un sauveur qui est le Christ Seigneur ; … » Tout à coup il y eut avec l’ange l’armée céleste en masse qui chantait les louanges de Dieu … »[68]. Puis les bergers se rendent sur les lieux de l’accouchement et y racontent leur aventure étonnante.

Cette apparition constitue la pointe du récit de la naissance de Jésus. Son caractère est typiquement chrétien. Elle n’a donc probablement pas été rapportée par la source familiale[69], mais serait une composition à caractère doctrinal de l’évangéliste. Toutefois, comme déjà mentionné, ce dernier n’avait pas coutume d’inventer de toutes pièces les points clé de ses récits. D’ailleurs, l’évangéliste a précisé à la suite du témoignage des bergers que « … Marie … retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur »[70]. Ce verset semble indiquer que Luc disposait bien de données relatives à « ces évènements », et que leur authenticité ne lui laissait aucun doute. Mais malgré cela, ces informations n’ont pas été rapportées de manière explicite dans son texte. Il est probable que Luc les aient estimées trop subjectives au regard de l’interprétation qu’il souhaitait en donner à ses lecteurs.

Effectivement, en épurant ce récit de tout élément dogmatique, il ressort simplement que les bergers se sont étonnés devant l’enfant Jésus ; mais la cause de cet étonnement n’est pas formulée. L’apparition des anges pourrait donc être une allégorie construite, à partir d’un souvenir de famille témoignant d’un aspect peu ordinaire, mais indicible, du nouveau-né.

Ce signe de différentiation s’apparente à celui déjà évoqué à propos du récit de l’annonciation dans ce chapitre. Il pourrait correspondre à l’expression d’un caractère HPI ; dans ce cas, il est nécessaire d’expliciter la démarche qui aurait conduit Luc à interpréter une telle particularité comme la manifestation de la filiation divine de Jésus.


 

 

5) Haut potentiel intellectuel et conception virginale.

 

Comme le disait Saint Paul, « les Juifs demandent des signes et les Grecs recherchent la sagesse »[71]. Ces derniers eurent effectivement de la peine à comprendre les aspects de la doctrine chrétienne qui étaient l’objet d’une croyance et non le fruit d’une argumentation[72]. Luc devait donc utiliser une logique rigoureuse pour espérer convaincre ses lecteurs issus du paganisme grec du bien-fondé de ses idées.

Les Grecs pouvaient notamment s’étonner d’entendre dire de Jésus qu’il avait deux pères : Joseph et Dieu. Le risque était de voir considérer Joseph comme un père biologique, mais surtout, Dieu comme un simple père adoptif ou spirituel, ce qui n’était manifestement pas en accord avec la théologie lucanienne.

Or, dans la culture grecque, des liens étaient parfois établis entre des divinités et des enfants au comportement étrange, comme les précoces ou les surdoués[73]. Ce genre de parallélisme existait aussi dans d’autres cultures[74], mais apparemment pas dans le milieu Juif palestinien. Et précisément, grâce aux indications de sa source familiale, Luc aurait pu soupçonner Jésus d’avoir été un enfant hors du commun et très intelligent[75].

Ainsi, par analogie avec la mythologie grecque qu’il devait bien connaître, l’évangéliste pouvait interpréter le caractère hors norme du jeune Jésus comme un signe d’une origine divine. Et ses lecteurs de culture hellène étaient en mesure de comprendre ce genre de raisonnements. C’est peut-être dans cette optique que Luc a construit son récit de l’annonciation.

 

Dans ce récit, l’ange Gabriel annonce à Marie : « Voici que tu vas être enceinte, tu enfanteras un fils et tu lui donneras le nom de Jésus »[76]. Cette prédiction n’avait rien de très surprenant étant donné que la demoiselle devait être en âge de procréer et que la date de son mariage approchait. L’idée de conception virginale est introduite par l’intermédiaire du personnage de Marie[77] qui pose la question « comment cela se fera-t-il puisque je suis vierge ? »[78]. Marie n’exprime pas un doute ; elle essaye de comprendre. C'est-à-dire qu’elle accepte la volonté de Dieu mais se demande concrètement comment cela va se faire. Quelle devra être sa conduite pour devenir le lien entre le divin et l’humain ? Cette question de Marie recoupe précisément celles que devaient se poser les grecs sur l’origine humaine et divine de Jésus.

La réponse de l’ange est emprunte de pudeur : « L’Esprit Saint viendra sur toi et la puissance du Très Haut te couvrira de son ombre »[79]. Ce verset suggère le principe de la conception virginale, mais sans l’expliciter. Il évite habilement d’entrer dans des détails scabreux dont la mythologie grecque n’était pas avare. Pour l’évangéliste, l’entendement de ce mystère était réservée à Dieu, et donc hors de portée de l’intelligence humaine.

 

Luc a exprimé sa représentation du mystère de l’incarnation, de façon tout à fait compréhensible pour son auditoire de culture grecque. En effet, ces derniers admettaient les postulats métaphysiques comme les procréations dues aux dieux de leur panthéon. La conception virginale présentée par l’ange était du même acabit. Il suffisait ensuite d’un simple raisonnement logique suivant les canons de la pensée Grecque, pour pouvoir affirmer que Jésus était pleinement homme, car né d’une femme, et pleinement Dieu, car conçu par l’Esprit.

Grace à cette démarche, Luc a pu justifier la filiation divine de Jésus. Mais à l’époque, les connaissances médicales et scientifiques ne permettaient pas de remettre en cause l’hypothèse de la conception virginale. Il en va tout autrement de nos jours.

Ainsi, la conception virginale de Jésus n’est probablement pas un fait historique mais une simple interprétation issue d’une démarche philosophico-religieuse transculturelle. Il semble donc prudent aujourd’hui de dissocier ces affirmations doctrinales de la réalité qui s’est effectivement produite il y a deux mille ans.

 

Comme déjà mentionné, les données de la source familiale qui auraient pu inciter Luc à voir en Jésus un enfant précoce ou surdoué, étaient probablement trop subjectives pour pouvoir être rapportées telles qu’elles dans son évangile. D’où l’hypothèse d’un haut potentiel intellectuel chez le jeune Jésus. En effet, cela pourrait expliquer que les parents aient pu percevoir très rapidement mais indiciblement le caractère hors norme de leur petit garçon[80]. Si cette perception s’était confirmée tout au long de sa jeunesse, Jésus aurait pu laisser à ses proches l’image d’un enfant étonnant, notamment par son intelligence. Et la source familiale s’en serait fait l’écho auprès de Luc.

Comme tous les enfants du monde, Jésus a sans doute, été conçu par l’union charnelle de ses parents, Marie et Joseph. Mais l’hypothèse d’un caractère HPI permet de proposer un nouvel éclairage sur la manière dont sa conception et sa naissance ont été présentées dans les textes du Nouveau Testament.


 

 

6) Jeunesse de Jésus.

 

Luc est le seul évangéliste à avoir rapporté une anecdote dénommée généralement « présentation de Jésus au Temple » [81].

Ce récit relate un déplacement de Marie, Joseph et leur fils à l’occasion de la célébration d’un rituel à Jérusalem. Là, un certain Syméon se serait émerveillé devant le petit enfant en prophétisant de manière particulièrement élogieuse à son sujet, provoquant ainsi l’étonnement des parents. Quelques instants plus tard, une femme appelée Anne, aurait eu une attitude similaire.

 

Luc a dépeint Syméon comme un homme « juste et pieu »[82], sans autre précision. Par contre, son portrait d’Anne est beaucoup plus détaillé : c’était « une prophétesse, …, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser … et avait atteint l’âge de quatre-vingt-quatre ans »[83]. Elle était donc décédée depuis longtemps au moment où Luc écrivait son récit. Il est vraisemblable que les noms de Syméon et d’Anne furent communiqués à l’évangéliste au travers d’une anecdote rapportée par la source familiale. Mais les multiples précisions sur Anne semblent avoir été ajoutées par Luc qui devait probablement avoir entendu parler d’elle. De la sorte, son récit donnait une impression d’authenticité à ses lecteurs, car il s’inscrivait dans le cadre de l’histoire récente du peuple Juif.

Dans le texte, Anne est brièvement décrite s’extasiant sur Jésus : « elle se mit à célébrer Dieu et à parler de l’enfant à tous ceux qui attendaient la libération de Jérusalem »[84]. L’exultation de Syméon devant l’enfant est plus développée (9 versets) mais son contenu est essentiellement doctrinal[85].

Il est assez commun pour des adultes de s’émerveiller devant un petit enfant, et de dire quelques mots gentils aux parents. Mais l’anecdote concernant Jésus a probablement été conservée dans la mémoire familiale parce qu’elle devait avoir un caractère singulier. Or, le récit de Luc ne précise pas la cause de cet émerveillement particulier devant le jeune Jésus ; sans doute a-t-elle été jugée trop subjective par l’évangéliste pour être rapportée. Par contre, Luc semble avoir utilisé ce souvenir de famille comme prétexte à une apologétique. Il lui donnait l’occasion d’affirmer que peu après sa naissance, des personnalités intègres avaient reconnu en Jésus le sauveur d’Israël.

Comme dans le chapitre précédent, l’hypothèse du haut potentiel intellectuel de Jésus, apporte un cadre d’explications à l’étonnement d’Anne et Syméon. En effet, un caractère HPI pouvait être à l’origine chez l’enfant d’un comportement tout à fait inhabituel propre à déclencher l’admiration des gens présents dans le temple. La mémoire familiale a une propension à conserver le souvenir de tels évènements. C’est ainsi que Luc aurait pu en avoir connaissance.

 

Luc est aussi le seul évangéliste à avoir rapporté une anecdote dénommée généralement « Premières paroles de Jésus au Temple » [86]. Ce récit est souvent considéré comme un lien entre ceux de l’enfance de Jésus et ceux de sa vie publique.

La situation décrite par l’évangéliste montre Jésus échappant à la vigilance de ses parents :

« Ses parents allaient chaque année à Jérusalem pour la fête de la Pâque. Quand il eut douze ans, comme ils y étaient montés suivant la coutume de la fête, et qu’à la fin des jours de fête ils s’en retournaient, le jeune Jésus resta à Jérusalem sans que ses parents s’en aperçoivent. Pensant qu’il était avec leurs compagnons de route, ils firent une journée de chemin avant de le chercher parmi leurs parents et leurs connaissances. Ne l’ayant pas trouvé, ils retournèrent à Jérusalem en le cherchant. C’est au bout de trois jours qu’ils le retrouvèrent dans le Temple, assis au milieu des maîtres, à les écouter et les interroger. Tous ceux qui l’entendaient s’extasiaient sur l’intelligence de ses réponses. » [87]

Il s’ensuit dans le texte, un dialogue à caractère doctrinal entre Marie et son fils, où ce dernier s’étonne : « Pourquoi donc me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? »[88]. Cette première parole de Jésus dans l’évangile de Luc rappelle celles qui lui furent attribuées sur la croix ou lors de ses apparitions après la résurrection[89].

L’épisode se termine par deux versets présentant la petite famille apaisée redescendant de Jérusalem pour la Galilée. Ils servent d’épilogue à l’épisode et à toute cette période de l’enfance.

 

                Le contexte de la disparition de l’enfant pourrait avoir été fourni à l’évangéliste par sa source familiale. En effet, le récit semble s’appuyer sur une telle réminiscence ; mais il est organisé comme celui de la passion de Jésus. Des parallèles sont souvent établis entre les deux textes :

 

- Jésus et ses parents montent à Jérusalem pour la Pâque / Jésus monte à Jérusalem avec ses disciples pour sa Pâque.

- Les parents de Jésus quittent la ville sans leur fils / les disciples quittent le mont des Oliviers en abandonnant Jésus interpellé.

- Les parents angoissés, retrouvent leurs fils après trois jours / les disciples apeurés reconnaissent Jésus ressuscité trois jours après sa mort.

- Jésus explique à ses parents son attitude / le Christ ressuscité explique le sens de sa passion à ses disciples.

- Retour de Jésus avec ses parents vers Nazareth / envoi des disciples dans le monde entier, et présence à leur côté pour toujours.

 

La source familiale pouvait donc avoir conservé la trace d’une grande frayeur de Marie et Joseph suite à la disparition de leur fils dans Jérusalem. Et Luc se serait appuyé sur ce souvenir pour bâtir son récit en l’arrangeant dans un but doctrinal. Selon lui, Jésus avait conscience, dès sa jeunesse de son lien privilégié avec Dieu, et de sa mission auprès des hommes.

 

L’attitude de Jésus avec les maîtres, est étonnante. Il ne semble pas s’être aperçu de l’absence de ses parents, et paraît complètement absorbé par sa discussion. Cette extravagance comportementale est sans doute trop marquée pour que Luc l’ait inventée ; son souvenir aurait pu lui être transmis par la source familiale.

Ici encore, un caractère HPI pourrait être à l’origine de la curieuse attitude du garçon. En effet, plusieurs signes évocateurs d’un haut potentiel intellectuel[90] chez Jésus transparaissent dans cette scène:

- préférence pour la fréquentation d’adultes plutôt que d’enfants de son âge ;

- passion soudaine très forte pour un sujet donné ;

- curiosité et propension à poser beaucoup de questions aux adultes ;

- probable maîtrise du langage avec un vocabulaire étendu et précis ;

- grande aptitude au raisonnement ;

- perception développée du monde des adultes ;

- provoque l’attirance de ses interlocuteurs ;

- grande capacité de concentration, au point de faire complètement abstraction du contexte extérieur et notamment de la disparition de ses parents.

 

Ainsi, au terme de ces trois derniers chapitres, l’hypothèse d’un haut potentiel intellectuel chez Jésus semble apporter un éclairage cohérent sur déroulement historique de la conception, la naissance et la jeunesse de cet enfant. Elle permet aussi de mieux comprendre la manière dont Luc les a présentés et interprétés dans son évangile. Cependant, ces considérations doivent être complétées par une étude de la vie d’adulte de Jésus afin d’apprécier l’authenticité de son caractère HPI.


 

 

7) Jean-Baptiste au désert.

 

Dans les quatre évangiles, comme dans les lettres de Paul, il n’y a aucune anecdote concernant la vie de Jésus entre la fin de son enfance et son baptême dans le Jourdain à l’âge d’environ 30 ans[91]. Cela constitue un vide de plus de dix années[92], parfois qualifié de « vie cachée»[93]. Matthieu a simplement indiqué qu’au début de son ministère,  Jésus était « venu de Galilée »[94] et Marc a précisé qu’il « vint de Nazareth en Galilée »[95]. Ces éléments semblent uniquement indiquer que Jésus était originaire  de Galilée et ne permettent pas d’affirmer qu’il ait vécu dans ce hameau de Nazareth[96] jusqu’à ce qu’il aille se faire baptiser par Jean.

 

Comme déjà mentionné au chapitre 4, Luc a présenté la naissance et la jeunesse de Jean-Baptiste en parallèle avec celle de Jésus. Dans les deux cas, son récit rapporte une annonce de la naissance par l’entremise d’un ange, une conception entourée de mystère, des paroles prophétiques prononcées par des adultes à l’occasion d’un rituel dans le temple de Jérusalem, etc. Luc a aussi indiqué que Jésus et Jean avaient un lien de parenté maternel[97]. Les deux cousins devaient donc avoir l’occasion de se rencontrer en famille à Jérusalem lors des grandes fêtes juives[98].

De plus, au début de son ministère, Jésus était célibataire, comme le Baptiste, et leurs doctrines respectives devaient être très proches puisque l’Evangile de Matthieu les présente proclamant exactement le même message : « Convertissez-vous : le Règne des cieux s’est approché ! »[99]. Dans les deux cas, ces invitations à la conversion sont mises en rapport avec des prophéties d’Isaïe[100], notamment  « Une voix crie dans le désert : préparez le chemin du Seigneur … »[101]. Enfin les deux cousins sont montrés s’adressant quasiment au même auditoire venu de Jérusalem, de la Judée et de la région du Jourdain[102].

Toutes ces similitudes pourraient être la trace d’un itinéraire en partie commun des deux cousins sur cette période. Ainsi, l’analyse du parcours de Jean-Baptiste semble être un préalable nécessaire à l’étude des activités de Jésus au cours de sa « vie cachée ».

 

Le père de Jean-Baptiste était « un prêtre nommé Zacharie, de la classe d’Abia »[103]. Il faisait donc partie d’une classe sacerdotale, et à ce titre, il lui arrivait d’officier dans le temple de Jérusalem[104]. Cette pratique cultuelle se faisait sous l’obédience des Saducéens[105]. Jean a donc été élevé dans un environnement lié à cette mouvance. Son choix de vivre en célibataire « dans les déserts »[106], vraisemblablement pour un motif religieux, marquait une rupture par rapport à son cadre familial. Cette rupture s’apparentait à un rejet des pratiques saducéennes.

Le terme « désert » utilisé dans les synoptiques pour localiser l’activité du Baptiste, pourrait être pris en un sens figuré ; mais Matthieu a bien précisé qu’il s’agissait du « désert de Judée »[107]. Effectivement, le mode de vie de Jean décrit dans les évangiles[108], correspond à celui des ermites établis à l’époque en cette contrée inhospitalière[109]. Toutefois, Matthieu a dépeint Jean « proclamant dans le désert de Judée … » et a ajouté que les gens venant à lui se faisaient baptiser « … dans le Jourdain »[110]. Le texte de Marc présente les évènements de la même manière[111]. Or ce fleuve ne coule pas dans le désert, et une proclamation dans un endroit aussi inhabité paraît étrange. L’ambiguïté provient vraisemblablement d’une harmonisation maladroite entre les deux textes[112].

L’Evangile de Luc est plus explicite :

« L’an quinze du gouvernement de Tibère César, Ponce Pilate étant gouverneur de Judée, Hérode tétrarque de Galilée, Philippe son frère tétrarque du pays d’Iturée et de la Trachonitide, et Lysanias tétrarque d’Abilène sous le sacerdoce de Hanne et Caiphe, la parole de Dieu fut adressée à Jean, fils de Zacharie, dans le désert. Il vint dans toute la région du Jourdain, proclamant un baptême de conversion en vue du pardon des péchés … »[113].

La précision dans la datation montre que Luc était sans doute bien renseigné sur l’activité du Baptiste. Ainsi, aux environs de cette année là (l’an 28 de notre ère), Jean aurait quitté le désert de Judée où il vivait en anachorète, et serait venu prêcher dans la vallée du Jourdain. Cette version est sans doute la plus proche de la réalité.

 

Cependant, Luc, qui paraissait bien documenté, a précisé à la fin du premier chapitre de son évangile qu’au terme de sa « vie cachée », Jean était « dans LES déserts »[114] et non dans « LE » désert. Cette marque du pluriel est bien attestée et laisse entendre qu’avant d’être ermite, Jean aurait pu avoir une activité à caractère religieux dans un autre lieu qualifié de « désert ».

L’historien Flavius Josèphe (1er siècle après JC) a indiqué dans son Autobiographie, avoir fréquenté successivement les Pharisiens, les Saducéens, et les Esséniens, avant de rejoindre dans le désert un ermite du nom de Bannus. Et précisément, ce Bannus pratiquait des rituels de purification s’apparentant à une forme de baptême. Jean-Baptiste pourrait avoir lui-même suivit un parcours similaire. C'est-à-dire qu’après avoir quitté les Saducéens dont sa famille était proche, et avant de se retirer auprès d’un ermite dans le désert de Judée, Jean aurait pu vivre dans une communauté essénienne.

Effectivement, les fondements de la doctrine de Jean-Baptiste ressemblaient à ceux des esséniens[115]. Ils reposaient notamment sur la conviction de la proximité imminente de l’avènement du règne de Dieu sur terre, ainsi que sur l’urgence de la conversion qui en découlait[116]. Ces croyances n’étaient pas particulièrement mises en relief dans les autres idéologies juives, pharisiennes ou saducéennes par exemple.

Toutefois, la doctrine de Jean se différentiait notablement de celle des Esséniens au niveau de ses interprétations. En particulier, le Baptiste avait des conceptions religieuses qui semblaient dénuées de toute dimension communautariste[117]. Il proposait une démarche de conversion qui n’impliquait aucune intégration dans quelque mouvement que ce soit[118]. L’absence d’orientations communautaristes dans la prédication de Jean pourrait s’apparenter à un rejet de tendances sectaires dont il aurait lui-même souffert, plutôt qu’à une simple option dogmatique[119].

 

Il est donc possible de proposer une hypothèse sur le déroulement du parcours de Jean pendant sa « vie cachée » :

- Suite à son rejet des idéaux saducéens, Jean aurait quitté sa famille pour une communauté essénienne installée dans un désert.

- Dans cette communauté essénienne, Jean aurait pu vivre selon ses aspirations une existence marquée par une stricte observance des prescriptions de la Loi mosaïque. Mais au fur et à mesure, le sectarisme dont faisait preuve les Esséniens aurait fini par lui devenir insupportable[120]. Il aurait alors quitté cette communauté pour vire en ermite dans le désert de Judée.

- Dans ce désert de Judée, il aurait développé une doctrine s’appuyant sur les fondamentaux esséniens[121], mais débarrassée de tout aspect communautariste. Une fois cette doctrine établie, il serait parti la répandre dans la région du Jourdain.

 

Cependant cette hypothèse sur le déroulement de la vie cachée de Jean se heurte à une difficulté. En effet, d’après l’historien juif Flavius Josèphe qui les avait fréquenté, les Esséniens habitaient les villes et les villages, et cultivaient la terre[122] ; ils ne vivaient donc pas dans les déserts ! Seul l’historien romain Pline l’Ancien (contemporain de Flavius Josèphe) semblait localiser les Esséniens à l’ouest de la Mer Morte, donc dans le désert de Judée[123]. Toutefois, Pline n’est sans doute jamais allé en Palestine, et ses informations doivent être utilisées avec précaution[124]. Il est possible qu’il ait fait un amalgame entre les Esséniens et ces ermites qui depuis des siècles vivaient dans le désert de Judée.

Pourtant, une communauté essénienne d’un genre particulier aurait pu être implantée à l’époque en un lieu assimilable à un désert, à Qumran précisément.


 

 

8) Jean-Baptiste ; un HPI à Qumran ?

 

L’évocation du nom de Qumran déchaîne souvent des polémiques passionnées. Et les spécialistes sont toujours très divisés sur ce sujet. Il existe actuellement plusieurs théories contradictoires sur l’établissement d’une communauté essénienne en cet endroit ainsi que sur les manuscrits trouvés à proximité[125]. Aucune ne semble être en mesure de s’imposer pour le moment.

Toutefois, il est communément admis que les plus anciens vestiges de Qumran dateraient des environs de 800 avant JC. Ces installations étaient établies sur une mince frange littorale coincée entre les reliefs du désert de Judée, et la Mer Morte. L’établissement et ses voisins immédiats formaient un complexe qui n’avait probablement pas de fonctions religieuses à l’origine. Ce complexe a dû connaitre une période relativement faste d’activités à caractère économique (produits agricoles et dérivés) rendues possibles grâce à la présence de sources jaillissant au pied des falaises encadrant le site. Cependant, pour une raison inconnue, ces activités lucratives auraient été abandonnées définitivement quelques décennies avant notre ère et le site aurait eu d’autres fonctions[126].

Or, l’historien Flavius Josèphe a signalé qu’un très violent séisme avait secoué la région à cette époque, en  31 av JC exactement[127]. Il se pourrait qu’à la suite de ce tremblement de terre, le réseau hydrologique ait été modifié à Qumran et que ses sources se soient en partie taries, hypothéquant ainsi le maintient de l’économie locale. Le site en voie de désertification subite aurait alors pu être évacué, puis réinvesti par des religieux pour en faire un centre communautaire.

Les spécialistes ne s’accordent pas sur le type de religieux qui auraient habité Qumran. Cependant les principales hypothèses privilégient la présence d’une communauté d’Esséniens célibataires en raison des tombes[128] et de la nature des manuscrits trouvés à proximité.

Ces religieux avaient l’habitude d’éviter l’emploi de noms propres. Ainsi le terme « désert » aurait pu être une dénomination voilée de Qumran. Cette appellation serait liée à l’assèchement spectaculaire de la plupart des sources du site et de la présence de vestiges rappelant l’âge d’or de son économie. Le mot « désert » avait aussi une connotation hautement symbolique pour les Esséniens[129] et cela pourrait indiquer que Qumran jouissait d’une certaine aura, notamment au temps de Jésus. Son emplacement, inhabituel pour une communauté essénienne, pourrait renforcer l’hypothèse d’une fonction particulière au sein de cette mouvance. Cependant, la question de l’importance religieuse du site reste très débattue.

 

Il est donc plausible qu’au voisinage de notre ère ait été installée à Qumran une communauté d’Esséniens célibataires[130], désignée par ses membres suivant l’appellation voilée et déférente de « désert ». Jean aurait pu en faire partie pendant un certain temps. Cette hypothèse sera adoptée dans la suite de cette étude. Ainsi, le Baptiste pourrait s’apparenter sur les bords du Jourdain à un dissident de Qumran qui se serait rebellé contre les dérives sectaires de son ex-communauté, tout en continuant d’adhérer globalement à ses fondements idéologiques.

 

Que ce soit au terme de sa jeunesse ou de sa vie communautaire, les ruptures avec son entourage sacerdotal ou essénien semblent afficher des similitudes. Dans les deux cas, Jean a évolué dans des milieux dont il avait probablement apprit à connaître finement les mécanismes de cohésion, mais aussi les contradictions. Son respect pour les autorités religieuses auxquelles il avait accepté de se soumettre l’aidait sans doute à supporter ces contradictions. Mais son zèle et son intransigeance dans ses idéaux devaient rendre inéluctable un rejet des institutions qui l’avaient déçu. Ainsi ces ruptures dans la vie de Jean pourraient s’apparenter à ce que Kazimierz Dabrowski appelait des « désintégrations positives »[131]. Cette définition désigne l’étape dans la construction d’une personnalité où l’individu rejette les schémas de pensées d’un groupe dans lequel il s’était fondu, et développe ses propres échelles de valeurs. Les personnes caractérisées par une hyperstimulabilité, en particulier les HPI, semblent prédisposées à vivre de telles évolutions.

Et précisément, plusieurs signes évocateurs de haut potentiel[132] peuvent être remarqués dans le comportement de Jean :

- suspicion d’hyperstimulabilité, donc éventualité d’une très grande sensibilité aux émotions ;

- suspicion d’une grande capacité de concentration et d’observation ;

- suspicion d’une grande aptitude au raisonnement ;

- provoque souvent l’attirance ou le rejet marqué de ses interlocuteurs ;

- grande sensibilité aux questions de justice et de moralité ;

- grand intérêt pour des sujets tels que la vie et la mort ;

- difficulté d’admettre l’incompréhension d’un interlocuteur vis-à-vis de ses idées[133] ;

- fidélité très forte à ses idées.

De plus, Jean avait un lien de parenté maternel avec Jésus[134]. Il ne serait pas étonnant que les deux cousins aient été HPI en vertu d’origines génétiques communes.

Pour les évangélistes, et en particulier pour Luc, le terme « désert » désignant Qumran (c'est-à-dire la communauté essénienne de Jean) devait être particulièrement pratique car il permettait, sous couvert d’une certaine objectivité, d’évoquer le passé du Baptiste en évitant de raviver d’éventuelles querelles intercommunautaires.

Les textes du Nouveau Testament sont quasiment muets sur la quinzaine d’années passées par Jean-Baptiste au désert, en particulier au sein de la communauté de Qumran. Par contre, ils fournissent à nouveau des renseignements parfois très précis sur sa prédication dans la vallée du Jourdain. L’évangile de Jean indique notamment que le Baptiste exerçait ses activités « à Béthanie, au-delà du Jourdain »[135]. Il ne s’agit pas de la localité de Béthanie près de Jérusalem, mais d’une bourgade qui se situait probablement sur la rive gauche du Jourdain, à proximité de la Mer Morte … non loin de Qumran. Cependant, il est aussi écrit dans la suite de cet Evangile que le Baptiste exerçait à « Aînôn, non loin de Salim »[136]. Cet endroit serait situé sur la rive droite du Jourdain, à peu près à mi chemin entre le lac de Tibériade et la Mer Morte. Mais là aussi, cette localisation reste incertaine. Au vu du contexte présenté par l’évangéliste, il est probable que le Baptiste se soit déplacé au fur et à mesure de sa prédication, en remontant petit à petit la vallée du Jourdain. D’ailleurs, Luc a bien précisé que Jean était passé « dans toute la région du Jourdain »[137].


 

 

9) Jésus essénien ?

 

Les considérations des deux chapitres précédents conduisent à étudier l’hypothèse d’une appartenance de Jésus à la secte de Qumran … dont il serait partit pour proclamer l’Evangile en Galilée[138].

Le débat autour d’éventuels liens entre Jésus et l’essénisme n’est pas nouveau[139]. Actuellement, il est difficile de soutenir la thèse d’un Jésus essénien[140] car trop d’éléments semblent aller à l’encontre de cette théorie[141]. Inversement, il parait tout aussi difficile de prétendre que Jésus n’ai jamais eu de rapports avec cette mouvance car il existe suffisamment de points communs entre eux pour croire à une simple coïncidence[142].

 

Or, Jésus était probablement un guérisseur[143], ce qui était peu banal de son temps en Palestine. En effet, pour les autorités juives de cette époque, la maladie était considérée comme une création de Dieu pour punir les péchés, c'est-à-dire les violations de la loi Mosaïque[144]. Et la guérison était assimilée à la rémission de ces fautes par le Dieu d’Israël[145]. Par conséquent, un malade ne pouvait obtenir sa guérison que par un repentir, et non grâce à un remède[146]. Le pouvoir religieux s’opposait donc à la pratique de la médecine (et de l’exorcisme)[147], et la comparait à la magie en usage chez les païens[148]. Toutefois, un prêtre pouvait être le témoin du repentir d’un malade, et lui signifier le pardon divin au travers d’un rite de purification … qui pouvait parfois s’apparenter à un acte médical ![149]

Cependant, le cas des justes confrontés à la souffrance rendait le lien entre maladie et péché difficile à soutenir. Cette problématique n’était pas nouvelle dans le judaïsme et constituait un mystère dont seul Dieu était censé détenir l’explication[150]. Les élites religieuses pouvaient comprendre que les rapports entre le péché et la souffrance étaient malaisés à justifier. Mais elles avaient aussi intérêt à entretenir dans le peuple l’interprétation du malheur comme punition des péchés[151]. Cela permettait à bon compte de stigmatiser les obédiences adverses et de les accuser d’être la source de tous les maux d’Israël en raison de leurs manquements à la loi mosaïque.

 

Les Esséniens aussi liaient la maladie au péché[152], mais ils dissociaient la guérison du pardon[153]. Ils avaient ainsi adopté une attitude ouverte et pragmatique vis-à-vis de la médecine, et leurs guérisseurs détenaient un véritable savoir en matière thérapeutique[154]. Les autres obédiences juives condamnaient ces conceptions car elles ne pouvaient accepter que des médecins esséniens s’arrogent le droit de guérir, donc de pardonner les péchés à la place de Dieu. Les détracteurs de Jésus lui ont précisément fait de tels reproches[155].

Les Esséniens pratiquaient donc la médecine, mais aussi l’exorcisme comme semblent l’attester plusieurs manuscrits retrouvés à Qumran[156]. Toutefois, il était dangereux pour ceux de leurs membres qui habitaient les villes et les villages de se livrer à de telles activités car ils pouvaient être accusés par les autorités religieuses de s’adonner à la magie[157]. Il y avait beaucoup moins de risques pour ceux établis dans un endroit désert comme Qumran. Cet établissement apparaît donc comme le seul endroit connu du monde Juif palestinien où la médecine et l’exorcisme pouvaient être enseignés et pratiqués sans craintes[158].

 

Les premières guérisons opérées par Jésus sont présentées dans les évangiles comme l’œuvre d’un thérapeute[159] expérimenté et non d’un néophyte. De plus, l’étendue de ses compétences semblait dépasser celle d’un simple guérisseur autodidacte[160]. Jésus devait donc avoir bénéficié d’une solide formation, avant le début de son ministère. Ce genre de formation lui avait sans doute été dispensé par cooptation et sur une longue période. Or, les textes du Nouveau Testament ne conservent apparemment pas de trace d’un éventuel séjour de Jésus hors de Palestine au cours duquel il aurait pu recevoir un tel enseignement[161]. La secte de Qumran est donc à ce jour, le seul endroit connu où Jésus aurait pu faire l’apprentissage de la médecine et de l’exorcisme.

Cette communauté isolée constituait un cadre lui permettant d’exercer ses talents de thérapeute sans attirer l’attention des autorités juives. Or, la propagation de la réputation de Jésus pour ses guérisons coïncide apparemment avec le début de son ministère[162]. Il semblerait ainsi que Jésus venait tout juste de quitter la secte lorsqu’il partit prêcher et accomplir des « miracles » en Galilée.

 

Cependant, l’hypothèse de Jésus membre (puis dissident) d’une communauté essénienne (et à fortiori celle de Qumran) est souvent récusée, principalement parce que sa doctrine paraissait trop éloignée de celle en vigueur dans la secte.

Certes, les évangélistes ont présenté Jésus déployant un prosélytisme assez différent de ce qui se pratiquait à Qumran … tout du moins à la fin de sa vie [163]. Car d’après ces mêmes auteurs, la prédication de Jésus ressemblait initialement à celle de Jean-Baptiste[164]. Et la doctrine du Baptiste dérivait elle-même des idéaux de la secte. De plus, les évangiles conservent la trace d’évolutions notoires dans l’attitude de Jésus. Certains récits le montrent se laissant surprendre et fléchir par ses interlocuteurs[165], modifiant son jugement[166], ou même changeant d’avis de façon très nette[167]. Il est d’ailleurs presque étonnant qu’une telle évolution dans l’attitude de Jésus soit palpable dans les évangiles alors qu’en général, la description d’une personnalité met en relief principalement ses conceptions philosophiques les plus abouties[168]. Jésus n’était donc probablement pas un croyant obtus, mais pragmatique et particulièrement ouvert, ce qui corrobore une possible évolution de ses conceptions religieuses au cours de son ministère[169]. Ainsi, Jésus était sans doute assez éloigné de l’idéologie essénienne à la fin de sa « vie publique » … mais il devait en être très proche au début !

De même, le comportement de Jésus dans les évangiles ne correspond pas exactement à celui d’un ascète de Qumran. Pourtant, certaines de ses habitudes pourraient être la trace d’un passé sectaire. Par exemple, Jésus s’isolait souvent pour prier, parfois très tôt le matin, ou très tard le soir[170]. Et sa façon de voyager ressemblait beaucoup à celle des Esséniens[171].

 

Dans ce milieu d’ascètes rigoristes de Qumran, la vie quotidienne ne devait pas permettre aux particularités de la personnalité de Jésus  d’être clairement mises en évidence. Par exemple, Jésus ne devait jamais pratiquer de guérisons ou d’exorcismes pendant le sabbat, notamment parce que les autres membres de la secte respectaient cette période de repos à la lettre, et qu’ils s’interdisaient certainement de lui demander de l’aide ces jours là. Il est donc concevable que Jésus se soit accommodé aux exigences d’un long séjour à Qumran pendant sa « vie cachée ».

Après avoir quitté sa communauté essénienne, Jésus a fréquenté un autre monde où il rencontra des Juifs plus ou moins pieux, voir même des païens. C’est sans doute en évoluant dans ce nouveau milieu que l’originalité de la personnalité de Jésus prit tout son relief. Il aurait ainsi adapté ses idées et son mode de vie en fonction des situations rencontrées, sans pour autant renier complètement les fondements de sa pensée.

Cette évolution remarquable de l’attitude de Jésus est à rapprocher de l’hypothèse de son haut potentiel intellectuel. En effet, la plasticité cérébrale des HPI peut leur permettre de s’adapter rapidement lors de changements brutaux dans leur cadre de vie. D’ailleurs Jésus faisait sans doute preuve d’une forme d’intelligence assez développée, et cette intelligence peut précisément être définie comme l’aptitude d’un être vivant à s’adapter à des situations nouvelles[172].

 

La prise en considération de ce caractère HPI permet donc d’accréditer l’authenticité d’un long séjour de Jésus à Qumran juste avant le début de son ministère[173]. Dans cette communauté, Jésus a probablement côtoyé son cousin Jean. Les deux hommes purent donc à loisir s’imprégner de la doctrine essénienne, échanger leurs idées et en débattre. Mais il devait exister entre les deux cousins quelques divergences de vues qui durent aller en s’amplifiant. En effet, lorsque Jean a décidé de quitter Qumran, Jésus ne l’a pas suivit … du moins dans l’immédiat !

 

Le silence des évangiles concernant la « vie cachée » de Jésus pourrait procéder d’une croyance juive prédisant que le Messie devait rester dans l’ombre jusqu’au jour de sa manifestation à Israël[174]. Cela constituait un bon prétexte pour les auteurs qui se seraient ainsi affranchi de relater un passé essénien de Jésus, difficilement compatible avec l’universalité du message chrétien.

Ce jour de la manifestation de Jésus à Israël correspond à celui où il fut baptisé par Jean dans le Jourdain.


 

 

10) Baptême de Jésus.

 

Le baptême de Jésus par Jean est généralement considéré comme une quasi-certitude historique[175]. En effet, il était tentant pour les premiers chrétiens de passer sous silence cet évènement qui pouvait être interprété comme un acte de soumission de Jésus envers son cousin. Et d’ailleurs, les partisans du Baptiste ne devaient certainement pas se priver de présenter les faits sous cet angle.

Les évangélistes ont pourtant conservé la trace de ce baptême, probablement parce qu’il marquait l’origine de la vocation de Jésus. Mais ils ont prit soin d’en donner une interprétation doctrinale.

Par exemple, Marc a rapporté l’évènement de la manière suivante :

« Or, en ces jours là, Jésus vint de Nazareth en Galilée et se fit baptiser par Jean dans le Jourdain. A l’instant où il remontait de l’eau, il vit les cieux se déchirer et l’Esprit, comme une colombe, descendre sur lui. Et des cieux vint une voix : « Tu es mon Fils bien-aimé, il m’a plu de te choisir. » » [176]

L’évangile de Matthieu[177] présente un texte similaire, bien que légèrement plus développé. Par contre, Luc a rapporté l’anecdote de façon semblable mais sans indiquer la présence du Baptiste ce jour là[178]. Toutefois, dans le récit lucanien, la voix venant des cieux proclame « Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. »[179] Le terme « engendré », plutôt que celui de « choisi » retenu par Marc et Matthieu, fait sans doute référence à l’idée de conception virginale défendue par Luc[180].

Le récit de cette théophanie[181] dans les synoptiques semble inspiré de textes bibliques[182], mais surtout de prophéties esséniennes telle celle du Testament de Lévi : « Les cieux s’ouvriront, et du temple de gloire viendra sur lui la sanctification, en même temps qu’une voix paternelle comme celle d’Abraham à Isaac. La gloire du Très-Haut sera proclamée sur lui, et l’Esprit d’intelligence et de sanctification reposera sur lui dans l’eau. »[183]

De son côté, l’évangile de Jean occulte le baptême de Jésus. Par contre, il évoque une entrevue des deux cousins dans un cadre similaire[184]. Le texte précise qu’au cours de cette entrevue, Jean-Baptiste aurait désigné Jésus comme étant « le fils de Dieu », et témoigné avoir vu l’Esprit Saint descendre puis demeurer sur lui. Cette interprétation johannique semble être inspirée de prophéties esséniennes[185].

Dans son évangile, Matthieu a écrit que Jésus était venu voir « Jean POUR se faire baptiser par lui »[186]. Mais son récit est généralement reconnu comme un remaniement de celui de Marc[187]. Or, curieusement, ni Marc, ni Luc, ni Jean n’ont indiqué explicitement que ce baptême était la motivation de la venue de Jésus auprès de son cousin. La compréhension des raisons de cette rencontre nécessite la prise en considération des éléments de la « vie cachée » des deux hommes.

 

D’après l’étude réalisée aux chapitres 7 et 8, Jean-Baptiste avait probablement quitté la secte de Qumran pour vivre en ermite dans le désert de Judée. Puis il était partit prêcher sur les bords du Jourdain, et connu dans cette entreprise une certaine réussite. L’existence de groupes de sympathisants esséniens dans différentes localités du pays[188] lui a sans doute permis de bénéficier d’un réseau de soutient dans lequel il aura pu facilement choisir et former des disciples[189]. Immanquablement, les membres de la secte de Qumran ont dû avoir des échos du succès rencontré par le Baptiste. Et il est probable que les nouvelles de cet ancien confrère ne les aient pas laissés indifférents car la réalité du terrain semblait donner raison au dissident. La communauté devaient alors percevoir Jean comme semant le trouble parmi ses adeptes, et propageant efficacement une doctrine jugée non-conforme aux règles de la secte, voire même dangereuse pour elle.

Les Juifs de Jérusalem envoyèrent des prêtres et des lévites se rendre compte de l’activité du Baptiste[190] ; il est probable que les Esséniens de Qumran en ait fait autant. Ainsi, la secte a dû mandater un ou plusieurs de ses membres pour aller rencontrer Jean.

Jésus était particulièrement qualifié pour une telle mission puisqu’il devait très bien connaitre son cousin. De plus, Jésus réprouvait manifestement les idées de Jean puisqu’il ne l’avait pas suivit et qu’il était resté dans la secte. Enfin, Jésus occupait vraisemblablement une fonction d’exorciste à Qumran[191]. Et le Baptiste pouvait apparaître comme possédé d’un démon qui l’aurait soustrait au groupe et poussé à ce comportement jugé subversif. La secte aurait donc pu aussi choisir d’envoyer Jésus en tant qu’exorciste, afin de chasser ce démon.

Ainsi, ce fut vraisemblablement en tant que membre mandaté par sa communauté que Jésus partit à la rencontre de Jean pour tenter de le ramener dans « le droit chemin ». Cependant, et contre toute attente, en voyant son cousin à l’œuvre, Jésus a sans doute eu comme un choc émotionnel qui l’ébranla profondément dans ses convictions à tel point qu’il se fit baptiser lui aussi.

 

Paradoxalement, ce n’est pas Jean qui a dû provoquer ce choc émotionnel chez Jésus. En effet, les deux hommes se connaissaient bien et avaient eu largement le temps d’échanger sur toutes leurs idées du temps où ils étaient encore ensemble à Qumran. Jean n’avait donc, sans doute pas grand-chose de plus à apprendre à Jésus, ou du moins pas de quoi provoquer un tel revirement.

Par contre, la grande nouveauté pour Jésus, devait être la vue de cette population qui venait avec ferveur se faire baptiser. Et d’après les évangiles, Jésus était particulièrement doué pour scruter le cœur des hommes[192], c'est-à-dire pour cerner leur comportement ou leur attitude. Il a aussi été décrit, tout au long de sa « vie publique », comme extrêmement sensible aux nombreuses personnes venues le solliciter pour les aider à se rapprocher de Dieu. Jésus avait donc de quoi s’émouvoir profondément devant la démarche de tous ces individus qui venaient à Jean sur les bords du Jourdain. Un tel choc pouvait le conduire à percevoir la forte attente du peuple, attente à laquelle il pouvait difficilement rester sourd. Ainsi, il se fit baptiser lui aussi. Ce baptême n’était pas à interpréter comme une soumission de Jésus à Jean mais bien plus probablement comme une reconnaissance de la justesse de la démarche de ce dernier : oui, les merveilles de Dieu ne devaient pas rester dissimulées dans leur écrin de Qumran, mais il fallait aller les partager avec tous les fils d’Israël.

 

Dans cet épisode, plusieurs aspects du comportement de Jésus peuvent être rapprochés de signes évocateurs de haut potentiel intellectuel[193] :

- la ferveur populaire, sans doute discrète, semble l’avoir particulièrement touché, ce qui accrédite sa grande capacité d’observation, son sens très développé de l’empathie mais aussi sa forte sensibilité aux émotions ;

- la certitude du bien fondé de ses nouvelles idées l’a poussé jusqu’à se mettre en danger : en effet, en choisissant de se faire baptiser, il savait certainement qu’il risquait de provoquer la désapprobation et le courroux de sa communauté ;

- Jésus ne semble pas avoir beaucoup tergiversé dans sa décision de recevoir le baptême. Cela dénote une capacité de raisonnement vive et développée.

Cet épisode du baptême de Jésus semble donc en adéquation avec l’hypothèse de son haut potentiel intellectuel.

 

Immédiatement après son baptême, Jésus s’est retiré … au désert !


 

 

11) Les tentations de Jésus au désert.

 

Les synoptiques[194] rapportent que Jésus s’est retiré quarante jours au désert où il y fut tenté par le diable[195]. Cette durée de quarante jours doit probablement être prise dans un sens symbolique. Quant au lieu, le désert, il désigne sans doute Qumran, une fois de plus. En effet, si Jésus avait été envoyé en mission auprès du Baptiste par sa communauté, il lui fallait bien y retourner pour en rendre compte. Les trois évangélistes auraient, là aussi, désigné la secte sous l’appellation codée de « désert » pour ne pas risquer de faire ressurgir dans leurs récits l’ombre de rivalités entre les différents groupes constitutifs du paysage religieux juif de l’époque.

Ce retour de Jésus à Qumran devait être suffisamment important (et connu !) dans le déroulement de son ministère, pour que Matthieu Marc et Luc aient choisi de l’évoquer dans leurs écrits. En effet, c’est probablement à l’issue de ce retour provisoire au sein de la secte que Jésus a décidé de partir proclamer son Evangile en Galilée. Cependant, il était peu évident d’expliquer que Jésus soit retourné à Qumran après s’être fait baptiser, mais surtout, après avoir reçu l’Esprit descendu du ciel. C’est sans doute pour contourner cette difficulté que ce retour dans la secte a été rapporté par les synoptiques de manière allégorique sous la forme des tentations.

De leur côté, les écrits johanniques semblent dénués de tout élément pouvant évoquer la communauté de Qumran. Par exemple, ils ne font pas mention du désert où s’était retiré Jean avant de prêcher dans la vallée du Jourdain[196]. Et l’épisode des tentations, qui se déroule dans ce même désert, est lui aussi passé sous silence. Ces omissions s’inscrivent logiquement dans le cadre de la perception du mystère de l’incarnation par l’évangéliste. En effet, selon lui, Jésus avait été choisi par Dieu le jour où le Baptiste a vu l’Esprit descendre sur lui comme une colombe[197] ; c'est-à-dire que « le Verbe fut chair »[198] à ce moment là, et ce que pouvait être l’élu avant son onction n’avait aucune importance. Même, il valait mieux ne pas en parler pour ne pas risquer de semer le trouble dans la foi des premiers chrétiens. C’est aussi, sans doute, pour cette dernière raison que l’évangéliste n’a pas rapporté le baptême de Jésus par son cousin.

 

Les synoptiques, et eux seuls, rapportent donc l’épisode des tentations au désert. Mais ces récits constituent une interprétation du retour de Jésus à Qumran sur lequel les évangélistes n’ont donné aucun renseignement explicite. L’analyse de cette interprétation nécessite la prise en considération du contexte auquel elle se réfère.

Comme mentionné précédemment, Jésus regagna la secte pour rendre compte de sa mission auprès du Baptiste. Mais, contre toute attente, c’est probablement transformé par son séjour sur les bords du Jourdain que Jésus revint à Qumran. De plus, il lui fallait justifier de s’être fait baptiser par son cousin, publiquement.

De toute évidence, la secte n’a pas dû apprécier ses explications. Mais elle ne l’a probablement pas expulsé pour autant. Jésus a sans doute été placé devant un choix douloureux : renier ce qu’il avait vu et vécu auprès du Baptiste, c'est-à-dire renier ses certitudes les plus profondes pour sauver sa place dans la communauté, ou assumer jusqu’au bout ses opinions … et quitter Qumran, comme Jean, vers l’inconnu. Ce choix cornélien entre ses amis de la secte ou ses convictions intimes fut sans doute longuement réfléchi … et douloureux. Cependant, au terme de ce temps de doutes et de tiraillements, Jésus a quitté la secte, définitivement. Cette période difficile pour Jésus, s’accorde avec l’interprétation qu’en ont donnée les évangélistes dans leurs récits de sa mise à l’épreuve par le diable au désert[199].

 

L’évangile de Marc précise que lors de ce séjour au désert, Jésus « était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient. »[200]. Ce verset est souvent rapproché de différents textes de l’Ancien testament[201]. Cependant, ces « bêtes sauvages » pourraient aussi désigner les membres de la secte qui se sont opposés à Jésus jusqu’à vouloir l’exclure, et les « anges » ceux qui l’ont défendu et qui ont peut-être fini par rejoindre les premiers chrétiens. Matthieu a préféré évoquer uniquement ces « anges »[202].

 

Dans cet épisode du retour à Qumran, l’attitude de Jésus peut surprendre. En effet, regagner la secte après s’être fait baptiser par Jean pouvait paraitre inconscient, voire dangereux pour lui. Or Jésus n’était manifestement pas un naïf, ni un simple d’esprit. Par contre, son comportement semble pouvoir être entièrement décomposé en une suite de signes évocateurs de haut potentiel intellectuel[203] :

- malgré son baptême en contradiction avec les idéaux de la secte, Jésus est quand même revenu à Qumran. Cela pourrait-être le signe d’une fidélité très forte à ses amis de la communauté. Cette fidélité était si forte qu’elle lui a donné la capacité d’affronter le danger que ses propres amis faisaient peser sur lui ;

- malgré la pression qu’ont dû exercer sur lui ses « amis » de la secte, Jésus a assumé ses opinion jusqu’à mettre en péril sa place dans la communauté. Cela pourrait être le signe d’une fidélité très forte à ses idées[204] ;

- Jésus n’a probablement pas été exclus de Qumran[205]. Son choix de quitter la secte pourrait être le signe d’une grande difficulté à supporter que ses interlocuteurs ne puissent pas comprendre ce qui lui paraissait être des évidences.

L’hypothèse du haut potentiel intellectuel de Jésus semble donc cohérente en regard du déroulement de cet épisode des tentations au désert.

 

Ce fut presque logiquement que Jésus quitta définitivement la communauté de Qumran. Cependant, son départ était sans doute motivé par une divergence de vue à propos de l’activité du Baptiste, et non par un rejet des fondements de la doctrine essénienne.

Jésus devait déplorer amèrement l’incompréhension de ses amis de Qumran à son sujet. Mais il était homme à aller au bout de ses convictions. Il lui fallait donc trouver quelqu’un avec qui les partager.


 

 

12) Jésus revient auprès du Baptiste.

 

Après avoir déserté Qumran, Jean était allé se ressourcer dans le désert de Judée, puis s’était rendu dans la vallée du Jourdain pour proclamer son baptême de repentir. Jésus a probablement suivit un parcourt comparable : à la suite de sa rupture avec la secte des Esséniens, il s’est sans doute orienté vers la personne de confiance la plus à même de le comprendre et de l’aider à prendre un peu de recul. Et cette personne de confiance fut vraisemblablement le Baptiste, son cousin. Cela correspondrait au déroulement des faits consigné dans l’évangile de Jean suivant quatre périodes successives[206] : 1) prédication du Baptiste sur les bords du Jourdain[207], 2) première venue de Jésus et son baptême évoqué de façon voilée[208], 3) retour de Jésus auprès de Jean après avoir quitté Qumran[209], et 4) départ de Jésus pour sa prédication en Galilée[210]. Seul ne figure pas dans le texte le court retour de Jésus à Qumran après son baptême, pour les raisons exposées au chapitre précédent. Par la suite, l’évangile de Jean indique, en s’appuyant sur des données très précises[211], que le Baptiste n’avait toujours pas été arrêté lorsque Jésus commença sa prédication.

De leur côté, les synoptiques présentent succinctement Jésus commençant à prêcher en Galilée immédiatement après avoir quitté le désert[212]. D’après Matthieu et Marc, l’arrestation de Jean-Baptiste eut lieu pendant l’épisode des tentations[213]. Pour Luc, elle aurait même été antérieure au baptême de Jésus[214] ! Cependant, les trois évangélistes  ont probablement antidaté cette arrestation pour une raison doctrinale : Jean, qu’ils considéraient comme le dernier des prophètes de l’Ancienne Alliance, c'est à dire comme le précurseur de Jésus, devait s’effacer avant que ce dernier ne commence sa mission et inaugure les temps nouveaux[215]. Les synoptiques ont donc probablement fusionné les deux séjours de Jésus auprès du Baptiste en un seul, comme ils ont amalgamé en une seule montée à Jérusalem ses différent passages dans la ville sainte[216]. Cette présentation des faits est sans doute plus éloignée de la réalité historique que la version donnée par l’évangile de Jean[217].

 

Ainsi, après avoir quitté définitivement la secte de Qumran, Jésus est probablement retourné momentanément auprès de Jean sur les bords du Jourdain. Il serait douteux que Jésus se soit alors abaissé en se faisant simple disciple de Jean. En effet, les deux hommes avaient à peu près le même âge ainsi qu’un lien de parenté. De plus, Jésus devait Jouir d’une certaine aura grâce au rang qu’il avait occupé précédemment dans la secte essénienne, et ce même s’il en était désormais dissidents. Enfin, Jean ne possédait pas le savoir ou les capacités d’un thérapeute comme son cousin[218]. Ainsi, Jésus a dû simplement aider Jean dans ses activités baptismales, sans pour autant se placer sous son obédience. La promotion de leurs idées devait primer su les querelles de personnes.

Quelques temps après, Jésus semble être parti pour la Galilée, laissant son cousin sur les rives du Jourdain. Cette séparation s’inscrivait probablement dans l’optique d’une plus large diffusion des fondements communs de leur idéologie.

 

Il semble invraisemblable que le Baptiste ait reconnu le Messie dans la personne de son cousin. Effectivement, les évangiles présentent Jean « proclamant un baptême de conversion en vue du pardon des péchés »[219], puis seulement par la suite, annonçant la venue prochaine du Messie[220], et ceci, en des termes évasifs puisqu’on ne trouve jamais ce mot « Messie » dans la bouche de Jean. Il eut été plus logique d’annoncer la venue du Messie, puis l’urgence de la conversion qui en découlait. Or, c’était bien cette annonce de la venue du Messie qui était primordiale pour les évangélistes (et pour les chrétiens), et non le thème de la conversion. Ainsi, cet illogisme apparent dans les textes laisse supposer que Jean devait prêcher principalement un baptême de conversion. Son annonce de la venue imminente du Messie, et surtout, sa désignation de Jésus comme Fils de Dieu[221] n’étaient probablement qu’une simple interprétation par les évangélistes de quelque parole ou attitude que le Baptiste aurait pu avoir à l’égard de son cousin. La grande majorité des disciples de Jean n’ont pas suivi Jésus, ce qui semble effectivement contredire la désignation de Jésus comme Messie par le Baptiste.

 

Les synoptiques rapportent des paroles de Jean annonçant la venue de quelqu’un plus grand que lui dont il disait : « Moi, je vous baptise d’eau, … Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu[222]. »[223]. Jean faisait probablement référence à une pratique usuelle de séparer le grain de blé de la bale[224]. En effet, le mot grec pneuma utilisé par les évangélistes désigne aussi bien l’esprit que le vent. De plus l’adjectif « Saint » a vraisemblablement été rajouté par des copistes dans le texte[225]. L’évangile de Jean rapporte aussi cette parole du Baptiste « Moi, je baptise dans l’eau. »[226]. Mais la phrase s’arrête là sans faire référence à une autre forme de baptême. Ainsi, le Baptiste devait prophétiser simplement qu’un envoyé de Dieu viendrait après lui séparer les justes des pécheurs[227].  Jésus n’a apparemment jamais évoqué un baptême dans l’Esprit Saint de son vivant ; les évangiles ne lui attribuent d’ailleurs aucune parole sur ce sujet.


 

 

13) « Commencement des signes de Jésus »[228].

 

Après avoir laissé son cousin sur les rives du Jourdain, Jésus est donc parti sur les routes de Palestine. Il était accompagné par quelques disciples confiés par le Baptiste pour l’aider dans sa prédication[229]. Mais il semblerait que très vite, d’autres personnes aient intégrées ce groupe de disciples.

En effet, tous les évangélistes ont rapporté des anecdotes relatant ces vocations[230]. Matthieu et Marc ont présenté celles de Simon (c'est-à-dire Pierre), André, Jacques, Jean, et enfin Lévi (c'est-à-dire Matthieu) en des termes similaires[231]. Luc a détaillé celles de Pierre, Jacques et Jean en les couplant à une anecdote de pêche miraculeuse[232] ; il a aussi mentionné celle de Lévi[233]. Enfin, Jean l’évangéliste, a rapporté sous une forme différente celles d’André, Simon, Philippe et Nathanaël[234]. Quelque en soit leur auteur, tous ces récits ont un point commun : Jésus appelle des individus, et ceux-ci acceptent immédiatement de le suivre, sans discuter[235].

Seul l’évangile de Jean rapporte une protestation de l’un des appelés : Nathanaël. Ce dernier aurait hésité à suivre Jésus en raison de ses origines : « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? »[236]. Mais le doute fut très vite dissipé car, selon Jean, Nathanaël était très impressionné par la connaissance intuitive que Jésus avait de lui[237]. Cette anecdote a peut-être été construite de toute pièce par l’évangéliste, mais elle présente Jésus comme étant doué d’une empathie hors du commun, à l’instar de nombreux HPI. Une telle faculté aurait pu lui permettre de séduire promptement certains de ses sympathisants, au point que ceux-ci l’aient suivit sans grande hésitation.

 

Il est probable que Jésus ait choisi ses disciples parmi des Esséniens[238], ou sympathisants, avec lesquels il partageait déjà bien des conceptions religieuses[239]. Certes, Jésus était dissident de Qumran, mais malgré cela, son ancien statu dans la secte devait lui assurer une certaine aura devant ce public[240].

Après les premières vocations, le cercle des disciples semble avoir augmenté[241]. Luc en a mentionné jusqu’à soixante-douze, voire plus[242], mais ce chiffre avait probablement une portée symbolique. Il serait curieux que Jésus se soit retrouvé à la tête d’une véritable troupe, ce qui n’aurait pas manqué d’inquiéter les autorités politiques et militaires. Il y eut aussi des défections[243], sans parler de la trahison de Juda[244]. Ainsi, Jésus se retrouva au crépuscule de sa vie terrestre avec, probablement, une simple petite poignée de disciples.

D’après les évangiles, Jésus s’est fait de nombreux amis au cours de son ministère. Ces personnes formaient un groupe particulièrement hétéroclite. En faisaient notamment partie : Nicodème, un notable Juif (et pharisien)[245], Jaïros, un chef de synagogue[246], des païens[247] dont un centurion de l’armée romaine[248], des hommes, mais aussi des femmes. Jésus ne semble donc pas avoir fait de discrimination parmi les gens qu’il a pu rencontrer. Ses capacités au niveau de l’empathie lui ont certainement permis de comprendre finement  ses interlocuteurs. Mais il est possible de cerner très précisément un individu en face de sois et de le mépriser, ce qui n’était manifestement pas le cas de Jésus. Son empathie devait souvent se doubler de sympathie.

 

Parmi les premiers amis de Jésus, ou leurs proches, se trouvaient certainement des personnes plus ou moins malades. C’était notamment le cas de la belle-mère de Pierre[249]. Il serait étonnant que Jésus n’ai pas mis ses connaissances de médecin exorciste au service de ses amis en leur prodiguant des soins entrainant leur guérison. C’est probablement comme cela que la renommée de Jésus, auparavant cantonnée entre les murs de Qumran, s’étendit rapidement dans toute la région de Galilée[250]. En effet, encore de nos jours, dans certains pays démunis de moyens hospitaliers[251], on peut venir de très loin pour rencontrer un docteur. Ainsi, Jésus a dû rapidement bénéficier d’une bonne réputation de guérisseur qui lui permettait d’attirer « des foules », ou en tout les cas, des gens de tous les horizons étant donné que la maladie frappe souvent indistinctement riches ou pauvres, Juifs ou païens. Plusieurs passages dans les Evangiles le confirment[252].

Bien évidemment, et c’est encore le cas dans les cabinets médicaux de nos jours, il n’y avait pas que les gens gravement malades qui devaient venir « consulter », surtout si c’était gratuit ! Jésus a probablement été débordé par toute une population de gens venu le voir[253] pour se faire guérir de maladies plus ou moins graves … ou même imaginaires ! Ce qui explique que dans plusieurs récits de guérison, il faille que le malade (ou les disciples) supplie Jésus avec insistance pour que ce dernier accepte de prendre telle ou telle demande en considération[254].

 

Il est vraisemblable qu’après avoir quitté Jean, Jésus ait continué à baptiser de son côté[255], du moins au début de son ministère[256]. Car très rapidement, les « foules »[257] sont venues à lui, plus attirées par ses talents de thaumaturge que par son activité baptismale[258]. Pressé par ces foules, Jésus n’aurait pu faire autrement que de se consacrer à l’exercice de la médecine (ou de l’exorcisme) tout en essayant d’en profiter pour diffuser sa doctrine. Il aurait alors laissé à ses disciples le soin de continuer à baptiser[259]. Il est d’ailleurs possible que Jésus ait enseigné à ses disciples quelques rudiments de médecine ce qui expliquerait qu’eux aussi devinrent capable d’opérer des guérisons[260]. Par contre, après la crucifixion de Jésus, les apôtres ont sans doute repris leur activité baptismale, mais suivant un sens différent. Ils ont apparemment fait un amalgame entre le baptême de Jean, la résurrection de Jésus, et le don de l’Esprit Saint[261]. Le Baptême chrétien a donc probablement été institué par les apôtres, après la mort de leur maître.

 

Ainsi, l’activité baptismale de Jésus a rapidement été éclipsée derrière ses succès en matière de médecine et d’exorcisme. Cette tournure des évènements qu’il avait lui-même provoqué (bien involontairement) devait l’amener à s’interroger sur le sens de sa prédication. D’où la probable évolution dans ses conceptions religieuses marquées par l’essénisme[262]. Cette évolution pourrait être un signe d’une grande plasticité cérébrale, ce qui corrobore le caractère HPI de Jésus.


 

 

14) Les miracles de Jésus.

 

Le Judaïsme a attribué à Moïse de nombreux prodiges qui attestaient aux yeux des croyants l’origine divine de sa mission auprès du peuple hébreux[263]. Les évangélistes ont rapporté qu’à plusieurs reprises, les détracteurs de Jésus lui ont demandé de réaliser pareillement de tels miracles pour se faire reconnaitre comme un envoyé de Dieu[264]. Mais Jésus aurait toujours refusé prétextant que même s’il accomplissait un prodige sous leurs yeux, ils ne seraient pas convaincus[265]. Effectivement, ces adversaires ne semblent pas avoir nié le caractère extraordinaire de certaines « œuvres » de Jésus, mais ils y voyaient l’emprunte du diable et non celle de Dieu[266].

De nombreuses traces de ces « œuvres » se retrouvent dans les récits de miracles rapportés dans les évangiles. Trois fois sur quatre, il s’agit d’actes s’apparentant à la pratique de la médecine ou de l’exorcisme. Par ailleurs, les évangélistes ont indiqué à maintes reprises que Jésus guérissait des malades et chassait des démons, sans autre précision[267].

 

La critique littéraire permet dans certains cas de retracer les différentes étapes ayant conduit à la rédaction finale de ces récits. Voici un exemple caractéristique : l’aveugle de la piscine de Siloé[268]. D’après M.E. Boismard et A. Lamouille, le récit original était probablement :

 

1  Et, en passant, il vit un homme aveugle ().

6  () (et) il crachat à terre et fit de la boue avec sa salive et oignit la boue sur ses yeux

7  Et il lui dit : « Va, lave-toi à la piscine de Siloé (). » Il s’en alla donc et se lava et revint en voyant.

 

Ce petit récit de guérison apparaît comme une simple description de l’évènement, dépourvue d’interprétation doctrinale. Le premier rédacteur de l’Evangile de Jean l’aurait développé pour obtenir un texte de 22 versets. Et ainsi de suite ; le dernier rédacteur est parvenu au texte actuel qui comprend 41 versets. Ces ajouts au texte initial ont un caractère essentiellement doctrinal. Par exemple, le verset 14 du texte définitif situe cette guérison pendant un sabbat, ce qui a permit à l’auteur d’introduire une controverse visant à fustiger les Pharisiens à propos de leurs conceptions religieuses jugées trop étriquées[269].

La mention de la piscine de Siloé confère à l’anecdote une valeur historique. En effet, le récit de la guérison se réfère à un lieu précis, susceptible de permettre l’identification claire de l’évènement dans la mémoire des premiers chrétiens.

De plus, des études médicales ont confirmé que la salive avait des vertus thérapeutiques, notamment en tant qu’antiseptique. Ne connaissant probablement pas ces propriétés médicinales de la salive, L’auteur du texte source n’a manifestement pas pu inventer ce récit de lui-même. Ainsi, il est possible que Jésus ait effectivement guérit de cette manière un malvoyant dont le handicap était dû à des ulcérations au niveau des yeux.  Cette guérison semble donc authentique, et n’aurait rien de surnaturel ; ce furent les rédacteurs successifs de l’évangile qui l’ont interprétée en lui conférant un aspect merveilleux.

 

Ainsi, la critique littéraire couplée à d’autres critères, par exemple d’ordre médical, permet d’établir que Jésus s’est vraisemblablement livré, avec un certain succès, à une activité de guérisseur. Grâce aux vertus thérapeutiques de la salive, il aurait pu soigner, entre autres, certaines formes de mal voyance[270]. De même, Jésus aurait pu guérir des cas de paralysies d’origine hystériques ou névrotiques ; son savoir, mais aussi son empathie, devaient lui en donner la capacité[271].

Cette empathie, souvent exacerbée chez les HPI, constitue d’ailleurs un atout dans l’apprentissage de la relation thérapeutique avec les malades[272]. Dans ce contexte, la vocation de médecin exorciste de Jésus corrobore l’hypothèse de son haut potentiel intellectuel.

 

Certains récits de miracles présentent Jésus rendant la vie à une personne fraîchement décédée. Sans remettre en cause le caractère historique de telles anecdotes, il est probable que les évangélistes aient simplement rapporté là des cas de guérisons en assimilant le malade à un mort[273].

D’autres récits de guérisons ne répondent à aucun critère[274] permettant d’établir un lien avec un évènement authentique. Il s’agit de ceux concernant des personnes atteintes de lèpre[275] ainsi que celui de la femme souffrant de pertes anormales de sang[276]. Or pour les Juifs de l’époque, ces maladies évoquaient la mort à cause des saignements qu’elles provoquaient. En effet, d’après le livre du Lévitique, Dieu aurait dit à Moïse que « le sang … est la vie »[277]. Et, d’après le livre des Nombres, Dieu aurait aussi prescrit à Moïse : « Ordonne aux fils d’Israël de renvoyer du camp tout lépreux ainsi que toute personne affectée d’un écoulement ou souillée par un mort »[278]. Ces exclus étaient considérés comme porteurs d’impuretés. Ils devaient s’en débarrasser, puis suivre des rites de purification pour être réhabilité au sein de la société[279].

Ainsi, profitant de l’abondance de souvenirs concernant les guérisons opérées par Jésus, les évangélistes auraient construit, de toutes pièces ou à partir de simples anecdotes, des récits illustrant la suprématie du maître sur des signes évoquant le trépas, ainsi que sur les prescriptions rituelles juives concernant le pur et l’impur. De la sorte, Jésus était présenté supérieur à la mort et à la loi mosaïque[280].

 

Quelques prodiges attribués à Jésus ne relèvent pas de la pratique de la médecine ou de l’exorcisme. Mais les textes correspondants affichent alors des analogies avec des passages de l’Ancien Testament. Par exemple, les récits de la tempête apaisée[281] se caractérisent, au niveau littéraire, par une influence indéniable du livre de Jonas[282] ainsi que du Psaume 107[283]. Les évangélistes se sont probablement inspirés de ces textes pour construire une allégorie destinée à étayer leur doctrine. Cette démarche pourrait trouver sa source dans l’interprétation de simples anecdotes, sans aucun aspect surnaturel[284].

 

Ainsi, Jésus n’aurait accomplit aucun prodige au cours de son ministère. Par contre, grâce à son empathie et ses connaissances thérapeutiques, il aurait procédé avec succès à de multiples guérisons. Ces guérisons étaient suffisamment rares à l’époque pour ne pas dénoter un aspect merveilleux[285]. Les disciples auraient donc vu en leur maître un homme qui opérait des signes de la puissance de Dieu. Et les évangélistes auraient rapporté ces signes de manière à leur donner un sens apologétique, quitte à les retravailler ou à en inventer.

 

Cependant, il n’est pas certain que ce sens attribué par les premiers chrétiens aux actes médicaux opérés par Jésus, corresponde à la signification que ce dernier leur donnait. En effet, comme les Esséniens, Jésus ne devait pas lier la guérison à la rémission des péchés. De plus, ses connaissances en matière de religion combinées à sa pratique thérapeutique devaient lui rendre suspect ce lien de cause à effet entre la violation de la loi mosaïque et la souffrance (en particulier la maladie)[286]. Enfin, Jésus ne semble pas non plus s’être permis de pardonner à la place de Dieu[287]. Il ne paraissait donc pas établir de rapport entre la médecine et la religion ; cela constituait sans doute l’aspect le plus novateur de ses schémas de pensées en regard de ceux qui avaient cour dans les milieux juifs palestiniens.

Les disciples, et sans doute les premiers chrétiens, ne semblent pas avoir suivi complètement leur maître dans ses conceptions les plus abouties à propos de la médecine. En effet, si Jésus voyait probablement dans les guérisons le simple résultat de la pratique éclairée d’un savoir, les évangélistes en ont donné une toute autre interprétation.

En refusant d’assimiler la souffrance à la conséquence d’une violation de la Loi de Moïse, et surtout en guérissant des maladies souvent perçues comme signe de péché, Jésus pouvait apparaître à ses partisans comme celui « qui enlève le péché du monde »[288], dont parlaient les prophéties esséniennes[289]. Pour les évangélistes, les guérisons opérées par leur maître étaient donc un signe indiquant qu’il était bien le Messie[290].


 

 

15) Les ennuis commencent.

 

Jésus a dû comprendre très vite que s’il bénéficiait de la sympathie du peuple pour ses guérisons, son message pouvait apparaitre austère. Certes, il était parfois reconnu comme un prophète, ou comme le Messie ; il faisait aussi de nombreuses guérisons qui étaient interprétées comme des signes de la proximité du Règne de Dieu … mais les gens ne semblaient pas toujours adhérer à ses propos pour autant[291]. Parfois, même ses disciples ne comprenaient pas son discours[292]. Jésus devait avoir des difficultés à partager avec autrui ses conceptions novatrices ; mais il avait la volonté d’aller jusqu’au bout de ses idées, quelque en soit le prix à payer. Ces traits de caractère sont fréquents chez les HPI.

 

Les évangiles rapportent qu’au fur et à mesure de son ministère, Jésus a rencontré de plus en plus d’adversaires dont l’agressivité est allée en grandissant. Par exemple, de multiples anecdotes évoquent des échanges assez vifs entre Jésus et des Pharisiens[293] à propos de questions doctrinales. Ces derniers lui reprochaient notamment le peu d’attention qu’il portait aux différents rites de purification ou autres prescriptions de la loi mosaïque[294]. Les Pharisiens connaissaient certainement le passé essénien de Jésus, et leurs critiques à son égard prenaient alors une dimension sarcastique, car ils ironisaient ainsi de ses revirements par rapport à sa communauté d’origine. Cependant, malgré la dureté des mots échangés, il semble qu’il y ait tout de même eu un minimum d’estime mutuelle[295] comme l’attestent de multiples récits rapportant notamment des repas pris en commun[296].

Les évangélistes ne semblaient guère apprécier les Pharisiens[297]. Effectivement, Jésus avait mis en garde ses disciples vis-à-vis des conceptions religieuses de cette mouvance[298]. Mais la dégradation constante des relations entre les Pharisiens et les premiers chrétiens a dû transformer cette simple méfiance en franche aversion. Les évangélistes auraient alors eu tendance à exacerber ces dissensions dans leurs écrits. De plus, il devait être pratique de reprocher aux seuls Pharisiens des comportements qui étaient aussi imputables à des « amis » esséniens[299], ou même à certains des premiers chrétiens aux mœurs jugées trop proches du judaïsme[300].

Les textes du Nouveau Testament ne mentionnent d’ailleurs jamais les Esséniens. Ils n’ont rapporté aucune altercation entre Jésus et leurs sympathisants. Ces derniers devaient pourtant être divisés en fonction de leurs sympathies, pour la ligne orthodoxe du mouvement, pour Jean-Baptiste, ou pour Jésus. Certains ont sans doute joué un rôle important en aidant Jésus tout au long de son ministère, et en le cachant lorsqu’il était traqué[301]. Les évangélistes auraient donc cherché à dissimuler cette omniprésence des Esséniens dans la vie publique de Jésus, ainsi que les éventuelles dissensions entre et avec eux. Il ne fallait pas écorner l’universalité du message chrétien.

 

Le Baptiste a irrité les représentants du pouvoir romain au point de se faire exécuter ; mais Jésus s’est probablement bien gardé de s’adonner à quelque activité politique que ce soit[302]. Même les Saducéens n’ont pas réussi, semble-t-il, à monter les autorités contre lui. Les envahisseurs étaient d’ailleurs peu enclin à se mêler des questions religieuses locales du moment que cela ne menaçait pas la paix romaine. Les soldats de l’empereur ont crucifié Jésus parce que les grands prêtres leur ont finalement eux-mêmes livré Jésus, avec un faux motif d’accusation[303].

L’apparente indifférence de Jésus à ces questions de politique, pourtant cruciales pour les juifs, pouvait paraitre suspecte aux premiers chrétiens. Même si sa royauté n’était pas de ce monde, le Christ pouvait-il rester insensible à l’oppression du peuple ? C’est peut-être pour éviter ce genre de polémiques que les évangélistes ont placé dans leurs textes quelques versets sur ce sujet, notamment une mise en garde des pharisiens : « Va-t-en, pars d’ici, car Hérode veut te faire mourir. »[304]. Décrire ainsi Jésus menacé par le tétrarque, permettait de le monter solidaire à ses risques et périls de la cause du peuple. Si Hérode avait vraiment voulu supprimer Jésus, il y serait rapidement et facilement parvenu, comme dans le cas de Jean-Baptiste. Le pouvoir politique aura donc été relativement indifférent à l’activité de Jésus tout au long de sa vie publique.

 

Les ennemis les plus dangereux pour Jésus étaient probablement les grands prêtres Saducéens[305]. Ces autorités religieuses ont dû s’inquiéter de la séduction qu’il exerçait sur les foules avec ses guérisons et, dans une moindre mesure, avec ses idées. Mais surtout, elles devaient craindre les rumeurs attribuant à Jésus une qualité de prophète, ou même de messie. Ainsi, les chefs des prêtres, qui étaient déjà en opposition marquée face aux Esséniens, ont dû voir en cet homme sorti de Qumran, et dont la popularité se propageait, un dangereux séditieux. Les autorités religieuses de Jérusalem avaient donc intérêt à se débarrasser de Jésus, et ce, avant même qu’il ne monte semer la confusion au temple.


 

 

16) Un nouveau tournant dans la vie de Jésus : la transfiguration.

 

Après avoir entamé son ministère en Galilée, Jésus a dû se poser la question de monter à Jérusalem à l’occasion des fêtes de pèlerinage qui y étaient organisées. En effet, il était demandé à tout Juif pieux de se rendre dans la ville sainte à l’occasion des fêtes de la Pâque, des Semaines, et des Tentes (ou des Tabernacles)[306]. Mais de tels pèlerinages n’était pas sans dangers pour Jésus car Jérusalem était le fief de ses pires ennemis : les Saducéens.

Le récit source de l’évangile de Jean[307] rapporte deux venues de Jésus en ce haut lieu du judaïsme : lors d’une fête des tentes, puis d’une Pâque. Les versions successives du texte ont multiplié le nombre de ces venues[308]. Quant aux synoptiques, ils semblent avoir fusionné tous ces évènement en une unique montée à Jérusalem[309]. Il en ressort que Jésus, au cours de son ministère, s’est vraisemblablement rendu à deux reprises dans la ville sainte[310].

Le premier de ces déplacements coïncidait apparemment avec une fête des tentes. Jésus devait sans doute bien mesurer les risques d’une telle expédition puisqu’il y avait initialement renoncé, avant de changer d’avis en décidant d’aller braver le danger[311]. Cette volte-face de Jésus marquait un nouveau tournant dans sa vie, comme le jour où il avait choisi de se faire baptiser par son cousin dans le Jourdain. Désormais, il ne se contenterait plus de répandre sa doctrine dans les bourgades de Palestine ; il irait la proclamer haut et fort dans l’endroit le plus emblématique du judaïsme, mais aussi le plus dangereux pour lui : le temple de Jérusalem.

Certes, ce combat était hautement périlleux, mais il s’inscrivait dans la logique de Jésus pour laquelle le service de la Parole de Dieu primait sur toute autre considération. En choisissant de monter à Jérusalem, Jésus dépassait sa fonction de simple serviteur du Seigneur et prenait le risque d’embrasser le destin tragique de tant de prophètes[312].

 

Ce tournant dans la vie de Jésus est rapporté dans l’évangile de Jean[313], mais de façon peu ostentatoire. Effectivement, le texte indique simplement que « la fête juive des Tentes était proche », que les « frères » de Jésus l’ont incité à monter à Jérusalem pour l’occasion, et que celui-ci a refusé assez sèchement. « Mais lorsque ses frères furent partis pour la fête, il se mit en route, lui aussi, sans se faire voir et presque secrètement »[314].

Cette mention des « frères » de Jésus, utilisée à trois reprises dans ce passage[315] au style typiquement johannique, est curieuse car il serait plus logique de voir employé le mot « disciple »[316]. En effet, il est difficile de concevoir Jésus discutant d’un choix crucial dans l’orientation de sa mission avec de simples membres de sa famille, et non avec ses disciples.

Ainsi, ce terme de « frères » de Jésus devait désigner de façon voilée des personnages assez proches de lui au niveau religieux, mais qui ne faisaient pas partie du groupe des disciples. Il s’agissait donc vraisemblablement d’anciens camarades ascètes de Qumran venus pour discuter avec lui. Jean aurait ainsi masqué leur véritable identité en utilisant ce terme de « frère », et cela expliquerait sa curieuse remarque « En effet, ses frères eux-mêmes ne croyaient pas en lui »[317], car l’évangéliste ne semblait pas toujours apprécier les Esséniens de Qumran et cherchait à minimiser leur rôle dans la vie de Jésus.

Il est vraisemblable qu’après avoir entendu parler des œuvres de Jésus, certains de ses anciens compagnons de Qumran parmi ceux qui lui était plutôt favorables[318], soient venu le voir. En effet, la secte avait envoyé un, ou des, émissaires[319] auprès de Jean lorsque ce dernier défrayait la chronique avec son baptême au bord du Jourdain ; il serait curieux qu’elle n’en ait pas fait de même dans le cas de Jésus, d’autant plus  que ce dernier était parfois soupçonné d’être le Messie[320]. Et ce serait peu après cette discussion avec ses anciens camarades, que Jésus aurait changé d’avis et décidé de monter à Jérusalem.

 

Ce récit johannique de l’entrevue de Jésus avec ses « frères » ne figure pas textuellement dans les synoptiques. Par contre, ces derniers semblent l’avoir rapporté suivant un équivalent allégorique : l’épisode de la transfiguration[321].

Dans cet épisode, « Jésus prend avec lui  Pierre, Jacques et Jean … et les emmène … sur une haute montagne »[322] «  pour prier »[323]. Là, « son visage resplendit comme le soleil, ses vêtements devinrent blanc comme la lumière »[324]. Puis « leur apparurent Moïse et Elie qui s’entretenaient avec (Jésus) »[325]. Pierre proposa alors de dresser trois tentes (pour Jésus, Moïse et Elie)[326]. Mais il s’ensuivit une théophanie avec une voix venant du ciel déclarant « celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu’il m’a plu de choisir. Ecoutez-le ! »[327]. Devant la tournure des évènements, les disciples furent « saisis d’une grande crainte »[328], mais Jésus les rassura[329]. Puis Moïse et Elie disparurent[330], et Jésus ordonna à ses trois disciples de ne rien révéler de cette aventure avant qu’il ne soit ressuscité[331].

 

Cette montagne où Jésus emmena ses disciple pour prier est parfois identifiée au Mont Thabor, ou encore au Grand Hermon, mais sans véritable certitude[332]. Or, chez les Juifs de cette époque, la montagne idéale pour la prière était le Mont Sion, c'est-à-dire Jérusalem. De plus, l’idée de Pierre de dresser des tentes correspondait clairement aux coutumes de la fête … des Tentes (!) qui était effectivement l’occasion d’un pèlerinage dans la ville sainte[333]. Ainsi, le contexte de la transfiguration est similaire à celui de la rencontre de Jésus avec ses « frères » rapportée par Jean.

Après avoir prêché dans les bourgades de Palestine, le temple de Jérusalem offrait à Jésus la plus prestigieuse des tribunes pour proclamer sa doctrine. Son ministère prenait ainsi une nouvelle dimension, et Jésus pouvait apparaître à ses disciples sous un « visage » qu’ils ne lui connaissaient pas encore. D’où probablement l’usage par les évangélistes de ce concept de transfiguration[334], concept qui existait déjà dans la littérature essénienne[335].

Dans les trois récits de transfiguration, la théophanie est décrite dans les mêmes termes que celle rapportée à l’occasion du baptême de Jésus[336]. Ainsi, ces deux évènements clé dans le déroulement de la vie de Jésus ont été présentés de façon hyperbolique dans les synoptiques … et de manière beaucoup moins spectaculaire chez Jean. Pour ce dernier, l’Esprit Saint était « descendu » une fois pour toutes sur Jésus au début de son ministère sur les bords du Jourdain[337]. Il n’avait donc pas à « revenir » une nouvelle fois lors de cette montée à Jérusalem, d’où la description sans emphase de cette rencontre avec les « frères ».

Initialement, les récits de la transfiguration faisaient état de la rencontre entre Jésus et deux hommes dont l’identité n’était pas révélée. Ce n’est qu’au fur et à mesure de l’évolution de ces récits que les noms de Moïse et d’Elie sont apparus dans les textes [338]. Or les évangélistes (à l’exception notable de Jean) tenaient en très haute estime les ascètes de Qumran favorables à Jésus, au point de les qualifier parfois d’ « anges »[339]. Ces surnoms flatteurs de « Moïse » et d’ « Elie » pouvaient donc désigner deux anciens membres de la secte venu discuter avec Jésus de son éventuelle montée à Jérusalem[340]. De façon plus réaliste, Jean a présenté ces deux individus comme des « frères » de Jésus.

Lorsque ces « frères » sont venus discuter avec Jésus, les disciples savaient probablement que leur maître n’avait pas l’intention de monter à Jérusalem en raison des risques pour sa sécurité. Ils pensaient sans doute continuer de parcourir les chemins de Palestine avec lui. Mais contre toute attente, Jésus changea d’avis et décida de se risquer dans la ville sainte. Ce revirement dû les étonner et les inquiéter, d’où cette crainte palpable des disciples dans les récits de la transfiguration. Cependant, Pierre (avec Jacques et Jean ?) accepta d’accompagner son maître rejoindre les deux « frères » à Jérusalem. Il devait penser participer discrètement[341] à ce pèlerinage en suivant les coutumes religieuses en vigueur, d’où son idée de dresser des tentes de façon traditionnelle. Mais Jésus avait manifestement décidé de donner une toute autre tournure aux évènements.

L’interdiction formulée par Jésus d’ébruiter cet évènement se conçoit dans le cadre du secret messianique de Marc[342] ; mais elle apparaît d’un caractère plus inhabituel chez Matthieu et Luc. Or, s’il y avait de nombreux témoins pour attester du baptême de Jésus, ce n’était pas le cas pour l’épisode de la transfiguration. Ainsi, pour assoir l’authenticité de cette anecdote dans leurs écrits, les évangélistes ont donné un cadre relativement vague à la transfiguration (peu de témoins, et pas de mention explicite de Jérusalem ni de la fête), en affirmant que Jésus lui-même avait demandé de ne pas divulguer ces faits de son vivant.

 

L’hypothèse du haut potentiel intellectuel de Jésus pourrait aider à comprendre son revirement spectaculaire et son choix de monter à Jérusalem au péril de sa vie. En effet, sa faculté de sentir avant les autres la tournure des évènements l’avait certainement aidé à prendre conscience des risques qu’il encourait dans une telle expédition. Il aurait donc pu chercher à éviter les ennuis en restant tranquillement loin de la capitale. Or un HPI a souvent une propension à rester fidèle à ses idées au point d’accepter de se mettre en danger pour les défendre. Il ne s’agit pas d’inconscience pour autant ; Jésus a dû beaucoup réfléchir, et angoisser, avant de se décider à monter à Jérusalem[343]. Ce comportement pourrait correspondre à la manière dont les HPI établissent des choix en fonction de la gestion particulière de leurs émotions[344].

 

La renommée de Jésus avait dû le précéder à Jérusalem et il devait y être attendu par les pèlerins pour cette fête des tentes. Ces derniers durent être bien déçu en apprenant son refus initial de venir, mais lorsque finalement le maître arriva ce fut probablement une bonne surprise pour eux, et une grande joie, d’où un accueil chaleureux[345]. Les Saducéens et leurs gardes ne pouvaient rien tenter contre lui sous peine de provoquer une émeute[346]. Ainsi Jésus bénéficiait d’une relative sécurité au milieu des pèlerins[347]. En pleine ville, il procéda à la guérison d’un aveugle[348],  puis alla semer le trouble dans le temple en chassant les vendeurs installés dans son enceinte[349]. A la suite de ces hauts-faits que le pouvoir religieux devait assimiler pour le moins à de la provocation, Jésus s’éclipsa et se retira loin de la ville[350] pour ne pas se faire arrêter[351]. Ainsi, il avait pu venir prêcher à Jérusalem au nez et à la barbe des Saducéens, et s’échapper en toute impunité. Mais pour ses ennemis, Jésus avait franchi le Rubicon.


 

 

17) le dernier repas de Jésus.

 

A la suite de ses coups d’éclats lors de la fête des Tentes, Jésus avait dû quitter Jérusalem précipitamment et s’être réfugié en un endroit plus sûr. Le texte initial de l’évangile de Jean[352] évoque une retraite dans « une ville dite Ephraïm, proche du désert »[353]. Cette agglomération n’est pas localisée avec certitude, mais sa proximité avec le « désert » pourrait indiquer un lieu non loin de Qumran où la présence essénienne pouvait garantir une certaine sécurité vis-à-vis du pouvoir religieux.

Les chemins de Palestine n’étaient donc plus très sûrs pour Jésus, et peut-être est-il resté caché à Ephraïm. Dorénavant, il était difficile pour lui de continuer à prêcher ou de pratiquer la médecine ouvertement sans risquer de se faire repérer et arrêter. C’est probablement à cette époque qu’il envoya ses disciples en mission afin d’aller enseigner et guérir les malades[354] à sa place[355]. D’ailleurs à leur retour, les disciples retrouvèrent Jésus « dans un lieu désert »[356] ; cette expression pourrait désigner l’endroit où il s’était caché, peut-être cette bourgade d’Ephraïm[357].

 

Grâce au probable soutient de sympathisants esséniens, Jésus aurait pu espérer échapper encore longtemps à ses ennemis ; mais il y avait ce risque d’être arrêté un jour ou l’autre, au moment le plus inattendu. L’exemple de la fin tragique de Jean-Baptiste, et le désarroi qui avait dû suivre dans les rangs de ses disciples avait de quoi faire réfléchir. De plus, reclus dans sa cachette, Jésus était condamné à l’inaction, ce qui pouvait finir par émousser son aura auprès de ses partisans. Mais il savait aussi que ses disciples avaient commencé à prendre la relève de sa prédication et que son œuvre serait poursuivie s’il venait à mourir.

Les fêtes de la Pâque juive approchant, se posait à nouveau la question pour Jésus de monter à Jérusalem. Une telle expédition s’apparentait désormais à un quasi suicide, mais n’était pas dépourvue de sens pour autant. En effet, le martyr qui lui était promit là bas pouvait s’apparenter à celui qu’avaient connu tant de prophètes[358]. Et le massacre des prophètes nourrissait les vocations religieuses en Israël. Jésus connaissait évidemment le cas de la secte des Esséniens qui était née en réaction au martyr du Maître de Justice. Ces considérations pouvaient inciter Jésus à donner sa vie pour ses amis dans un sacrifice calculé. Et le contexte hautement symbolique des fêtes pascales à Jérusalem se prêtait bien à un tel sacrifice. Toutefois, la décision de se lancer dans pareille folie était difficile à prendre.

 

Or, Jésus avait des amis dans le village de Béthanie, à trois petits kilomètres de Jérusalem. Il y avait un malade parmi ces amis : Lazare[359]. Et Jésus, qui le savait[360], avait refusé initialement d’aller le voir[361] prétextant, sans doute, le danger que représentait pour lui une telle expédition. Toutefois, la proximité des fêtes de la Pâque juive et la maladie de son ami devaient faire peser sur ses épaules une pression de plus en plus lourde. En raison de son probable haut potentiel intellectuel, Jésus devait être particulièrement sensible à cette pression et son cortège d’émotions ; la fidélité à ses idées et à ses amis devait le tenailler. Aussi, après quelques jours d’hésitations, Jésus changea brusquement d’avis et décida de quitter sa cachette d’Ephraïm pour aller à Béthanie, prenant ainsi ses disciples au dépourvu[362]. Cette nouvelle volte-face était similaire à celle qui avait motivé sa montée à Jérusalem lors de la fête des tentes[363]. Ainsi, Jésus se rendit à Béthanie peu avant la Pâque, et il soigna son ami Lazare[364]. Il avait certainement déjà choisi de donner sa vie en se jetant dans la gueule du loup.

Jésus devait se douter que sa présence pouvait être signalée aux autorités religieuses à tout moment. Alors, probablement le soir même de son arrivée à Béthanie, il prit un repas avec ses proches au cours duquel il annonça de façon à peine voilée que sa mort était imminente.

 

Les synoptiques ont rapportés un groupe de gestes et de paroles attribués à Jésus à l’occasion de ce qui devait être son dernier repas[365]. Cet ensemble constitue ce qui est appelé communément « l’institution de l’Eucharistie ». Ce repas eut lieu à l’approche de la Pâque des Juifs mais ce n’était pas un repas pascal proprement dit[366]. Jésus y aurait partagé du pain et une coupe de vin avec ses disciples en établissant un lien entre ces aliments et son corps ou sa vie. Par la suite cette démarche de Jésus a été reprise et adaptée par les chrétiens pour en faire le point culminant de leurs célébrations communautaires.

 

Cependant cette version des faits achoppe sur une difficulté. En effet, Luc a rapporté la bénédiction de deux coupes[367] à deux moments différents du repas, encadrant la fraction du pain. Or la première de ces deux coupes ne figure pas dans le rite de l’Eucharistie.

L’hypothèse la plus vraisemblable est que le texte initial de Luc aurait rapporté uniquement et explicitement les faits qui se sont déroulés lors de ce repas pascal : « Et quand ce fut l’heure, il se mit à table, et les apôtres avec lui. Et il leur dit : « J’ai tellement désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir. Car, je vous le déclare, jamais plus je ne la mangerai jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le royaume de Dieu. » Il reçut alors une coupe et après avoir rendu grâce il dit : « Prenez-la et partagez entre vous. Car, je vous le déclare : je ne boirai plus désormais du fruit de la vigne jusqu’à ce que vienne le règne de Dieu ; » »[368]

A postériori, l’un des rédacteurs successifs aurait ajouté à la suite de cette version deux versets formant l’expression liturgique du même évènement interprété par les premiers chrétiens[369] : « Puis il prit du pain et après avoir rendu grâce, il le rompit et le leur donna en disant : « Ceci est mon corps donné pour vous. Faites ceci en mémoire de moi. » Et pour la coupe, il fit de même après le repas, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang versé pour vous. » »[370]. Cette courte insertion correspond à la formulation utilisée par Matthieu, Marc et Paul[371].

 

Ainsi, au cours de ce repas, Jésus aurait simplement averti ses disciples de l’imminence de sa mort. Peut-être l’a-t-il fait lors du partage d’une coupe, comme l’évangile de Luc l’indiquait initialement. Après la crucifixion, les disciples ont probablement interprété cette annonce suivant un rituel destiné à faire mémoire de leur maître et de son œuvre. L’institution de l’Eucharistie serait donc à attribuer à la première communauté chrétienne et non à Jésus[372].

 

Les Esséniens pratiquaient un rituel évoquant celui des repas eucharistiques ; il y était notamment partagé un « pain de vie » et une « coupe de bénédiction » [373]. Cependant sa fonction s’en différentiait notablement. En particulier le rite essénien n’évoquait pas particulièrement le souvenir d’un décès. De plus, il est peu aisé de soutenir que Jésus, ou les disciples après sa mort, ait pratiqué cette coutume sectaire. Le repas communautaire essénien ne constituait probablement pas la source originelle de l’institution du rite eucharistique. Mais les premiers chrétiens auraient pu s’en inspirer dans une certaine mesure.

 

Par contre, la fraction du pain et la bénédiction d’une coupe de vin rappelle aussi un rituel juif pratiqué lors de funérailles. Cette coutume était très ancienne car elle existait déjà avant l’exil à Babylone. Elle est évoquée, par exemple, dans le livre du prophète Jérémie qui rapporte une parole de Dieu adressée à son messager où le très haut prédit des malédictions à son peuple infidèle : « On ne rompra pas le pain à qui est dans le deuil pour le réconforter après un décès ; on ne lui offrira la coupe du réconfort ni pour son père ni pour sa mère. »[374].

Ainsi, à la suite d’un ensevelissement, il était coutume de « rompre le pain » pour « réconforter » les personnes endeuillées, et de leur offrir « la coupe du réconfort ». La pratique de ce rituel du pain et du vin est tombée en désuétude dans le judaïsme, sans doute en raison de ses connotations trop chrétiennes[375]. L’institution de l’eucharistie offre donc des similitudes précises avec ce rite décrit dans le livre de Jérémie : la fraction et le partage du pain, le partage de la coupe, et le cadre d’un décès.

 

Après la mort de Jésus, les disciples désemparés auraient pu pratiquer ce rituel du pain et de la coupe de réconfort tel qu’il en était probablement d’usage chez certains Juifs de l’époque. En rompant le pain et en partageant cette coupe en mémoire de leur maître, il était difficile de ne pas faire le lien avec le souvenir tout frais de ce dernier repas avec Jésus. Car tout pain utilisé dans des rituels religieux juifs pouvait évoquer la manne que Moïse donna aux Hébreux dans le désert. Et cette manne symbolisait la loi mosaïque, donc la Parole de Dieu. Or pour les disciples, la source de cette Parole était Jésus. En assimilant cette source (Jésus) à l’eau qui en sortait (la Parole de Dieu, donc le pain), ils réalisaient un amalgame entre le corps physique de leur maître et le pain rompu du rituel funéraire.

Le parallèle entre l’agneau pascal et le corps de Jésus était aussi évident car la mise à mort de Jésus innocent ressemblait à l’égorgement rituel de tous ces agneaux à l’occasion de la Pâque Juive. Et des textes d’obédience essénienne invitaient à faire ce rapprochement. Par exemple : « En toi (NDLR Joseph, le fils de Jacob) s’accomplira la prophétie céleste sur l’agneau de Dieu et le sauveur du monde : celui qui est sans tache sera livré pour les criminels, et celui qui est sans péché mourra pour les impies dans le sang de l’Alliance, … »[376].

Si la comparaison du pain avec le corps de Jésus a probablement servit de déclencheur dans l’institution de l’Eucharistie par les disciples, la relation entre le vin et le sang de leur maître en découlait logiquement. En effet, il existait chez les juifs de cette époque, et notamment dans les milieux proches des Esséniens, de multiples liens entre les aspects symboliques du vin et du sang, donc de la vie[377]. Ainsi la pratique de ce rituel funéraire juif s’apparentait à l’acte de faire mémoire du corps et du sang de Jésus, qu’il avait lui-même offert en sacrifice pour ses amis.

Dans l’évangile de Luc, après l’étonnement devant le tombeau vide, les premiers à reconnaître Jésus ressuscité sont les disciples d’Emmaüs … précisément lors de la fraction du pain[378]. La naissance de la foi chrétienne coïnciderait donc avec la pratique de ce rituel funéraire.

 

Dans l’évangile de Marc, Jésus dit du vin contenu dans la coupe : « Ceci est mon sang, le sang de l’alliance, versé pour la multitude. »[379]. Matthieu a reprit la même formule mais en ajoutant « … pour le pardon des péchés. »[380]. Ce thème du pardon des péchés a vraisemblablement été introduit par l’un des rédacteurs successifs de cet évangile, comme en d’autres passages[381]. Luc a présenté une version liturgique similaire : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang versé pour vous. »[382]. Or, les communautés d’obédience essénienne se revendiquaient d’une « nouvelle Alliance »[383] car l’Alliance originelle était celle initiée par Moïse. Ainsi les expressions « sang de l’Alliance » ou « la nouvelle Alliance en mon sang » devaient probablement  désigner initialement le sang de Jésus (c'est-à-dire sa propre vie) assimilée à celui de la secte dont il était issu[384], et dont la plupart des disciples et premiers chrétiens étaient manifestement très proches. Au fil du temps, le terme « Nouvelle Alliance » aurait vu son sens purement essénien glisser vers un concept plus « chrétien » avec toute la théologie qui fut développée petit à petit autour de ce « sang ».

 

L’évangile de Jean ne rapporte pas ce récit de l’institution de l’Eucharistie[385]. Or Jean avait coutume d’éviter de rapporter dans son texte tout ce qui évoque trop distinctement les Esséniens. Ainsi ce rituel du pain et du vin pouvait embarrasser Jean en raison de l’assimilation du sang de Jésus à celui des Esséniens ou de leur cause[386]. Aussi a-t-il préféré lui substituer le signe du lavement des pieds qui était peut-être plus authentique. Ce lavement des pieds pourrait effectivement correspondre à un geste fait par Jésus, et les synoptiques auraient passé sous silence cette anecdote pour ne pas faire d’ombre à leur institution de l’Eucharistie[387].

L’annonce par Jésus de l’imminence de sa mort figure aussi dans le texte de Jean : « Mes petits enfants, je ne suis plus avec vous que pour peu de temps »[388]. Mais cette annonce n’est pas associée au partage de la coupe de bénédiction comme chez Luc. L’évangile de Jean conserve donc une trace de l’évocation par Jésus de l’imminence de sa mort, alors que les synoptiques ont donné une dimension sacramentelle à cet évènement.

 

Il est possible que ce rituel du pain et de la coupe de consolation fussent destinés à être répété plusieurs fois à intervalles réguliers après les funérailles. De même, les disciples auraient pu chercher à réitérer l’expérience qu’ils avaient eue lors de cette première cérémonie de souvenir du défunt. Quoi qu’il en soit, le principe des célébrations eucharistiques était né, sans doute de la pratique d’un rite funéraire juif avec quelque influence des traditions esséniennes. La paternité  de cette institution serait donc à attribuer aux apôtres, et non à Jésus.

 

Pendant son dernier repas, lorsque Jésus a annoncé sa mort prochaine, les disciples ont dû réagir et les évangiles en gardent la trace notamment dans l’annonce du reniement de Pierre[389]. Ce dernier a sans doute affirmé haut et fort son soutient indéfectible à son maître : il était prêt à donner sa vie pour celui qu’il croyait être le Messie, et il ne pouvait admettre que l’élu de Dieu puisse être tué avant d’avoir inauguré son glorieux règne terrestre[390]. Mais Jésus avait sans doute comprit qu’il était sur le point d’être trahi par l’un des siens, et que sa fin était proche.


 

 

18) La trahison de Judas.

 

Les motivations qui ont conduit Judas à commettre son forfait ne sont pas clairement établies. Le traître était peut-être un sympathisant essénien qui dans un premier temps aurait été séduit par l’œuvre de Jésus, mais qui par la suite se serait offusqué des libertés de plus en plus grandes prises par son maître vis-à-vis de la loi mosaïque. Cela pourrait expliquer la présence de cet homme parmi les douze, ainsi que son geste funeste.

 

Dans les évangiles, les différents récits de la trahison de Judas[391] comportent tous quelques incohérences notoires. Chez Matthieu, Marc et Luc, le traître est présent lors de ce dernier repas. Puis il est écrit que les disciples partent avec Jésus au mont des Oliviers. Il n’est étrangement pas précisé que Judas se soit éclipsé entretemps, puis il réapparait soudainement avec la troupe de soldats venus pour l’arrestation. Seul Jean indique que Judas est partit à la fin du repas, dans la nuit noire[392], mais en justifiant maladroitement que le traitre puisse ainsi s’éclipser sans éveiller les soupçons des autres disciples : ils pensèrent qu’il allait « acheter ce qui est nécessaire pour la fête »[393]. Faire des courses ! A cette heure-ci ? Il semblerait donc que les évangélistes aient cherché à dissimuler comment et pourquoi Judas avait pu quitter le groupe et se rendre chez l’ennemi.

Mais ce n’est pas tout. Dans Matthieu et Jean, Jésus désigne nommément le traitre sans que quiconque ne réagisse, ni même Judas ! Là encore, Jean a ajouté une explication succincte et maladroite en écrivant que personne ne comprit le sens des paroles de Jésus[394].

De plus, grâce à son empathie, Jésus aurait pu déceler une hostilité ou une fourberie cachée de la part de Judas. Mais il était beaucoup plus difficile de deviner le moment exact où le traitre allait partir faire sa basse besogne, précisément à l’issue de ce repas à Béthanie.

Enfin, il parait invraisemblable que Juda soit ostensiblement remonté au Jardin des Oliviers soutenir le regard de sa victime et lui faire un baiser pour le désigner à ses acolytes. En effet, la troupe venue procéder à l’arrestation devait comporter des gardes du temple qui étaient en mesure d’identifier Jésus puisqu’ils l’avaient déjà vu lors de la précédente fête des tentes.

 

Les différences entre les quatre récits de la trahison ainsi que les incohérences dont ils sont truffés, pourraient signifier que pour des raisons doctrinales, les évangélistes n’ont sans doute pas voulu retenir exactement le déroulement historique des faits.

Si Jésus souhaitait monter à Jérusalem pour cette fête de Pâque, ce n’était pas simplement pour y être tué ; c’était surtout pour y subir volontairement le martyr qui ferait de lui un prophète aux yeux du peuple qu’il aimait. Il aurait donc pu tout simplement se rendre discrètement dans le temple, y faire un nouveau scandale et se laisser arrêter. Mais une telle aventure risquait de tourner à l’émeute entre ses partisans et les gardes du temple, ce qui n’aurait pas eu beaucoup de points communs avec les assassinats de prophètes[395]. Jésus devait donc trouver un moyen de se livrer à ses bourreaux sans entraîner la perte d’un seul de ses amis, et sans pour autant que son geste ne s’apparente à une simple reddition. Ainsi, après ce qu’il ait choisi être son dernier repas, il provoqua sans doute lui-même sa capture en décidant de quitter son repaire de Béthanie et de se rendre de nuit au Jardin des Oliviers. C’était un endroit qu’il connaissait bien[396] et ses disciples aussi. Les sbires du grand prêtre n’auraient pas grand mal à l’y retrouver et à l’arrêter  sans provoquer trop de heurts[397]. Mais il fallait prévenir ces miliciens du « rendez-vous ». Or, grâce à son empathie, Jésus avait probablement percé l’hypocrisie de Judas. Il suffisait donc simplement de laisser l’opportunité au traitre de s’éclipser discrètement pour qu’il aille prévenir la garde.

 

Luc a précisé que Jésus avait l’habitude de se rendre au mont des Oliviers toutes les nuits[398], mais l’évangéliste a probablement compressé ses données relatives aux différents passages du maître dans la ville sainte pour les fondre en un unique et tragique séjour, à l’instar de Matthieu et de Marc[399]. Il est donc possible que ces sorties nocturnes au Jardin des Oliviers aient été une « habitude » pour Jésus, mais uniquement au cours de la  précédente montée à Jérusalem, lorsqu’il n’était pas encore l’objet d’une traque impitoyable.

Ainsi, au terme de ce dernier repas, Jésus aurait informé ses disciples de sa volonté de se rendre avec eux au mont des Oliviers pour y prier. Il aurait aussi dispensé Judas de le suivre, se doutant que le traitre allait en profiter pour partir avertir discrètement les grands prêtres du lieu où se rendait son maître[400]. Peut-être a-t-il fait un baiser à Juda en guise d’adieu, ou pour lui signifier par avance le pardon de sa forfaiture. Ce serait donc à postériori que les disciples auraient vu en ce baiser l’annonce de la trahison de Judas, et qui expliquerait pourquoi, sur le coup, personne n’ait vraiment réagit. Les évangélistes, choqués par cette anecdote, l’auraient retranscrite en deux évènements distincts : l’annonce de la trahison au cours du dernier repas et le baiser de Judas à Jésus au mont des Oliviers qui consomme pleinement cette trahison.

Une autre hypothèse à propos du baiser de Judas consiste à établir un lien avec une prophétie essénienne rapportée dans l’Apocalypse d’Abraham[401]. Cet écrit mentionne notamment un baiser fait par le diable à un envoyé de Dieu raillé et frappé, mais censé inaugurer les temps eschatologiques. Malheureusement ce texte reste obscur et difficile à interpréter.

 

Il est possible qu’en partant pour le mont des Oliviers, Jésus ait recommandé à ses disciples de prendre quelques armes pour qu’ils puissent se défendre le cas échéant[402]. En effet, contrairement à leur maitre, les disciples n’ont surement pas compris qu’ils allaient faire une très mauvaise rencontre cette nuit là, et il fallait qu’ils puissent s’enfuir en se protégeant, eux.

Arrivé sur place, Jésus attendit en priant, angoissé car pleinement conscient de la suite des évènements. D’après Luc, il aurait transpiré des caillots de sang[403] ; mais ce détail semble inspiré de la littérature essénienne[404]. Il est possible que Jésus soit partit prier un peu à l’écart de ses amis pour ne pas trop les exposer quand surgiraient les soldats. La troupe envoyée par les prêtres finit par arriver sur les lieux, grâce aux indications de Judas. Les disciples ne pouvaient opposer tout au plus qu’une faible résistance avant de s’échapper ; Jésus, lui, s’est certainement rendu, lucidement, et sans violence.

 

Les évangélistes ont probablement choisi de modifier la présentation de ces évènements pour ne pas montrer Jésus organisant lui-même son arrestation, et pour ne pas donner l’image de ce qui pourrait s’apparenter à une reddition ou même à une forme de suicide. Peut-être aussi pour faire porter à Judas l’entière responsabilité de cette trahison. Cependant, si le déroulement historique de cette soirée sinistre a été modifié dans les textes pour ne pas montrer Jésus organisant sa propre fin, le sens en a été globalement conservé par ailleurs. En effet, les synoptiques, dans leur première annonce de la Passion, font dire par Jésus, lui-même, qu’il doit être mis à mort[405] ; c’était comme une nécessité pour lui. Jésus n’a pas été livré ; c’est bien lui qui s’est livré, en toute connaissance de cause.

 

Après l’arrestation de Jésus, les disciples ont dû revenir à leur cachette de Béthanie pour informer leurs amis de la tragédie. Il est possible que Pierre et Jean aient tenté de suivre le groupe de soldat pour, au moins, voir où Jésus était emmené. Mais devant le danger, ils auraient fini par abandonner, d’où l’origine, peut-être, de l’anecdote du reniement de Pierre. En rentrant à Béthanie, ils ont dû constater l’absence de Judas et réaliser que Jésus avait été trahi, ou plus exactement, qu’il s’était laissé trahir. Il est facile de deviner l’abattement des disciples devant cette situation dramatique et incompréhensible, à mille lieues de la joie éclatante à l’annonce de la résurrection quelques jours plus tard.

 

A partir de l’arrestation, les évènements suivirent sans doute un enchainement logique : tôt le matin, quelques prêtres parmi les ennemis de Jésus se sont probablement réuni discrètement autour de Caïphe leur chef. Il leur fallait faire vite et se débarrasser définitivement de leur prisonnier avant que ses partisans ne se risquent à tenter quelque chose pour le sauver. Ainsi, Jésus a dû être transféré rapidement chez Pilate avec un faux motif d’accusation de façon à ce que le pouvoir romain se prononce sans hésitation pour une condamnation à mort dans les plus brefs délais, et se charge de l’exécution. Les amis de Jésus ne pouvaient donc plus rien tenter pour le sauver. Et le pouvoir religieux pouvait minimiser son rôle dans cet assassinat. Contrairement à ce que laissent entendre les évangiles de Luc et de Jean, ce sont probablement les forces d’occupation qui ont procédé à la crucifixion, et non les hommes de mains du grand prêtre. Les militaires romains avaient d’ailleurs la charge d’exécuter les bandits comme ceux qui le furent avec Jésus. Il y aurait eu un centurion[406] et des soldats[407] au pied de la croix. Luc et Jean, plus que Matthieu et Marc, auraient été tentés de passer sous silence ce rôle des Romains pour faire porter au chef des prêtres l’entière responsabilité de ce meurtre.

Les synoptiques ont rapporté qu’au moment de la mort de Jésus, le voile du temple s’était déchiré du haut en bas[408]. Cette précision correspond à une prophétie appartenant à une œuvre d’obédience essénienne : « … le Seigneur envoie son salut par la visite d’un prophète unique. Il entrera dans le premier temple, là le Seigneur sera insulté et il sera élevé sur le bois[409]. Le rideau du Temple sera déchiré et l’Esprit de Dieu descendra sur les nations, comme un feu qui se répand[410]. Et montant du Shéol, il passera de la terre au ciel. »[411]. Ainsi, des éléments du récit de la mort de Jésus dans les synoptiques provenaient sans doute de la littérature essénienne, et ont été utilisés de manière à montrer que Jésus était ce prophète unique envoyé par le Dieu d’Israël.


 

19) Mort et ensevelissement de Jésus.

 

Jésus fut donc tué sur une croix. En se référant aux usages en vigueur à l’époque, son corps sans vie a probablement été descendu de l’instrument du supplice avant la tombée de la nuit, et jeté dans une fosse commune par les romains, ou sous leur autorité. En effet, les condamnés n’avaient généralement pas le droit à une sépulture particulière, mais il y avait des exceptions, semble-t-il[412]. Toutefois, les juifs ne se sont pas privés de se moquer des premiers chrétiens à cause de la façon scandaleuse dont leur maître avait été inhumé[413]. En effet, les prophètes avaient des tombeaux, ce qui ne fut manifestement pas le cas de Jésus. De plus, le récit de l’onction de Béthanie[414] a été présenté par les évangélistes comme un rite funéraire par anticipation. Cela pourrait indiquer que le corps de Jésus n’a pas eu droit à ces honneurs posthumes, et qu’il a été enterré de manière très expéditive. Enfin, il est étrange que le lieu exact de l’ensevelissement n’ait pas été mentionné par les évangélistes alors qu’ils avaient localisé précisément les différentes étapes de la Passion de Jésus, depuis le jardin de Gethsémani jusqu’au sinistre Golgotha.

 

Les quatre évangiles rapportent pourtant une dépose du corps dans un tombeau particulier. Mais les récits de cette inhumation semblent avoir été profondément retravaillés et certains détails ne concordent pas entre eux[415]. Par exemple, Jean affirme que le cadavre fut entouré de bandelettes avec des aromates[416] alors que Matthieu et Marc parlent d’un linceul[417]. Luc mélange les deux versions[418]. Il est étonnant de constater que les textes ne concordent pas sur ces points qui marquent le terme de la Passion[419].

L’abandon du corps de Jésus dans une fosse commune était bien trop insupportable pour les premiers croyants. Pour cette raison, les évangélistes ont sans doute rédigé des versions un peut moins choquantes de l’ensevelissement. Cependant, même dans le plus beau des tombeaux, la dépouille de Jésus aurait fini par se décomposer, ce qui pouvait paraître révoltant pour la toute jeune Eglise.

Or, selon une croyance juive, Elie avait été emmené au ciel sur un char de feu au terme de sa vie terrestre. Il était donc difficile de faire reconnaitre Jésus comme le Fils de Dieu si son corps n’avait pas connu au moins le même traitement « de faveur » que celui de ce grand prophète. La présence de la dépouille de Jésus dans un tombeau pouvait donc être un obstacle à la diffusion du concept de résurrection. Ainsi, les évangélistes auraient pu y remédier en imaginant des récits présentant la découverte du tombeau vide. Toutefois, un tel scénario pouvait laisser supposer que la dépouille de Jésus avait été dérobée subrepticement ; c’est pour éviter une telle interprétation que Matthieu a sans doute prit la précaution de préciser qu’une garde avait été placée devant la sépulture[420].

Si une disparition « surnaturelle » du corps était crédible au début de notre ère, il n’en est plus de même aujourd’hui ; ce serait effectivement en contradiction avec les principes physiques les plus élémentaires. Enfin, puisque tous les cadavres se décomposent plus ou moins rapidement après la mort, une exception pour celui de Jésus pourrait signifier qu’il n’appartenait pas au genre humain.

Il convient toutefois de signaler ici que la foi en la résurrection des premiers chrétiens repose sur la perception de Jésus vivant après sa mort, et non sur une disparition inexpliquée de sa dépouille.

 

La première occasion à laquelle les amis de Jésus se sont posé la question de sa résurrection est rapportée par les quatre évangiles dans l’épisode des femmes au tombeau[421]. Elles y sont décrites s’étonnant devant le sépulcre vide, puis étant réconfortées par des personnages mystérieux. Ces récits ont un caractère allégorique très marqué, et présentent des différences multiples dans la description de l’évènement. Ainsi, par exemple, les évangiles ne s’accordent pas sur le nombre de femmes venues au tombeau : il y en aurait eu une, deux, trois, ou plusieurs[422] ! De même, Matthieu, Marc, Luc et Jean ont évoqué respectivement « un ange du Seigneur » dans un « habit blanc comme neige »[423], « un jeune homme … vêtu d’une robe blanche »[424], « deux hommes … en habit éclatant »[425], et « deux anges vêtus de blanc »[426]. Ces personnages mystérieux pourraient correspondre à un ou plusieurs maîtres esséniens[427] proches de Jésus, et qui après la mort de ce dernier auraient convaincu ces femmes de leur croyance en une forme de résurrection. Mais les apôtres désabusé auraient pu considérer avec quelque incrédulité ces affirmations … jusqu’à la célébration du rituel funéraire du pain et du vin rapportée dans l’histoire des disciples d’Emmaüs[428].

Cette hypothèse ne suffit pas pour autant à expliquer les évènements qui se sont déroulés après la mort de Jésus. En effet, le concept de résurrection défendu par les premiers chrétiens ne semble pas correspondre exactement à celui en vigueur chez les Juifs (notamment esséniens) de l’époque. Il serait donc imprudent de réduire la foi en la résurrection de Jésus en une simple spéculation philosophique née du doute de disciples endeuillés. Mais cela sort du cadre de cette étude.


 

 

Conclusion et perspectives.

 

Comme il vient d’être exposé au cours de ces pages, l’état actuel du savoir en matière de haut potentiel intellectuel semble corroborer l’hypothèse de cette particularité neuropsychologique chez Jésus. Les évangélistes n’ont pas pu inventer de manière aussi précise un tel profil puisque la notion de HPI était inconnue à l’époque. Cela conforte donc le caractère historique du personnage de Jésus, et de son haut potentiel intellectuel. Mais cela permet aussi d’apporter un nouvel éclairage sur la vie et l’œuvre de cet homme ainsi que sur la manière dont les évangélistes ont pu l’interpréter et en perpétuer le souvenir.

 

Par déterminisme génétique, Jésus aurait donc été un enfant HPI. Dans son contexte, cela lui valut de développer tout au long de sa vie une personnalité sortant de l’ordinaire. Mais les Apôtres n’avaient pas les moyens d’exprimer cette réalité autrement que par des considérations métaphysiques. C’est probablement pour cette raison que les premiers chrétiens virent en Jésus le « Fils de Dieu » [429], par rapprochement avec des prophéties juives, et notamment esséniennes.

 

Dans la Bible, mis à part Jésus de Nazareth, d’autres personnages historiques se distinguant par leur proximité avec Dieu, pourraient aussi présenter un comportement évoquant le haut potentiel intellectuel[430]. C’est le cas, par exemple, de Jean-Baptiste[431], mais aussi des prophètes[432]. Ces similitudes sont peut-être fortuites. Cependant, il n’est pas exclu que dans un cadre adéquat, le caractère HPI puisse constituer une prédisposition à une forme d’intelligence ou de clairvoyance dans le domaine religieux. L’étude des mécanismes cérébraux pourrait donc être une piste pour mieux comprendre les liens entre l’Homme et ce qu’il nomme « Dieu ».


 

 

ANNEXES

 

ANNEXE 1 : Introduction à la critique littéraire des textes bibliques.

 

                La Bible est pour les catholiques un recueil de textes qu’ils considèrent comme inspirés par l’Esprit Saint dans le but de faire connaitre aux hommes les mystères de Dieu. D’autres mouvements religieux ont aussi leur Bible ; mais elles peuvent afficher des différences plus ou moins profondes avec celle des catholiques.

                Les textes bibliques datent d’environ deux mille ans pour les plus récents. Ils ont donc été rédigés dans des contextes (politiques, culturels, etc.) différents de ceux que connaissent  les sociétés occidentales actuellement. De plus, certains de ces écrits ont subit des modifications parfois très importantes, au cours des âges qu’ils ont traversé. Il est donc difficile de lire les textes bibliques comme de simples magazines sans risquer des contresens dans leur interprétation.

 

                La « Synopse des quatre évangiles » écrite en deux volumes par P. Benoit et M.E. Boismard, ainsi qu’un troisième volume associé intitulé « L’évangile de Jean » (M.E. Boismard et A. Lamouille) constituent l’un des meilleurs outils et l’un des plus répandus pour appréhender la lecture des évangiles en aidant « à mieux comprendre leurs parentés littéraires, la genèse de leur rédaction, leurs emprunts mutuels et leurs sources ». Cette œuvre constitue une référence incontournable pour toute recherche concernant les évangiles. A ce titre, les notes de cette présente étude renvoient en priorité à cette Synopse, sauf dans certains cas où des travaux plus récents permettent d’apporter des éléments nouveaux.

 

                L’œuvre de M.E. Boismard présente une théorie sur la genèse des textes évangéliques. Par exemple, l’évangile de Matthieu, dans sa version définitive, aurait été rédigé à partir de deux textes principaux dénommés « Matthieu intermédiaire » et « Marc intermédiaire », qui aurait eux même été écrits à partir de quatre récits primitifs appelé « document A, B, C et Q ». Les auteurs de ces manuscrits avaient chacun leur style, leur vocabulaire et leurs habitudes propres, ce qui permet souvent de retrouver dans les versions actuelles des évangiles, les contributions de ces différents écrivains. Ainsi, les quatre évangiles canoniques apparaissent comme des patchworks assemblés en plusieurs phases à partir d’éléments initiaux, retravaillés le cas échéant en fonction de la doctrine de leurs promoteurs. Cela explique, par exemple, que les indications géographiques contenues dans un même évangile ne soient pas toujours cohérentes entre elles. La synopse de M.E. Boismard permet souvent de comprendre la genèse des textes et de revenir aux documents sources.

 

                La présente étude se réfère abondamment à cette Synopse et de nombreux renvois invitent le lecteur à s’y reporter pout tout complément d’information. Ces renvois sont indiqués sous deux formes :

« Synopse T2 », pour « Synopse des quatre évangiles », tome 2, par P. Benoit et M.E. Boismard.

« Synopse T3 », pour « L’évangile de Jean », par M.E. Boismard et A. Lamouille, qui correspond au troisième tome de l’œuvre.

Ces indications sont suivies d’un numéro de paragraphe. Par exemple §28. Cette référence renvoie à un passage d’évangile dont le texte figure au paragraphe 28 du tome 1, et dont l’explication correspondante est donnée au paragraphe 28 du tome 2 ou du tome 3.


 

 

ANNEXE 2 : Aperçu du contexte historique palestinien au temps de Jésus.

 

                A la mort d’Alexandre le Grand, l’empire grec fut divisé, et sa partie orientale constitua un royaume dirigé par la dynastie des rois Séleucides. La Palestine faisait partie de cet empire. Dans le courant du deuxième siècle avant notre ère, les rois Séleucides s’épuisèrent dans des querelles de succession. Des Juifs de Judée profitèrent de cet affaiblissement pour se révolter (révolte des Macchabées) et obtinrent en 140 av JC leur quasi indépendance sous la houlette de Simon, fils de Mattathias. Des structures étatiques furent alors établies à l’image de celles ayant existées par le passé dans le peuple d’Israël. Ainsi, le pouvoir législatif était détenu par une assemblée appelée Sanhédrin, présidée par un Grand-Prêtre. Cette assemblée s’occupait des affaires relatives à la loi juive dont la loi mosaïque constituait le fondement. Simon, fils de Mattathias, fut proclamé à titre héréditaire, ethnarque (c'est-à-dire monarque) de Judée et Grand-Prêtre. Il concentrait donc en ses mains le pouvoir politique, militaire et religieux. Simon et ses successeurs formèrent la dynastie des Hasmonéens. Alexandre Jannée, petit fils de Simon, agrandit le royaume et abandonna le titre de Grand-Prêtre. A sa mort, ses fils, Aristobule II et Jean Hyrcan II se disputèrent le pouvoir. Ce dernier finit par s’emparer du trône avec l’aide des troupes romaines de Pompée. En contrepartie, la Judée fut administrée sous le contrôle de Rome. Par la suite, Hérode 1er le Grand, règne sur ce royaume de 37 à 4 av JC. Il retire tout pouvoir politique au Sanhédrin qui ne dispose plus désormais que d’un pouvoir judiciaire concernant les affaires religieuses. Jésus naquit sans doute vers la fin du règne d’Hérode 1er. La crucifixion eut lieu sous le règne d’Hérode Antipas.

                Au niveau de la situation religieuse, les sources sont moins prolixes et il subsiste de multiples zones d’ombres. Sous la dynastie hasmonéenne, ce paysage religieux était globalement divisé en trois mouvements : les Saducéens, les Pharisiens et les Esséniens. Par la suite, un quatrième mouvement apparut : celui des Zélotes.

 

                Les Saducéens étaient organisés autour d’une caste sacerdotale. Les membres de cette caste avaient le privilège de pouvoir devenir prêtre d’Israël, c'est-à-dire d’officier dans le temple de Jérusalem. Ils constituaient vraisemblablement une forme d’aristocratie sur laquelle se sont appuyé les premiers souverains hasmonéens pour régner. Cependant, ils ne semblaient pas bénéficier de la faveur du peuple Juif en raison de leurs liens avec des souverains jugés trop hellénisants. Par la suite, il leur sera aussi reproché leur compromission avec l’envahisseur romain. Les Saducéens ne croyaient pas à la résurrection des morts et ne reconnaissaient de la loi juive que les traditions écrites. De ce fait, certains Juifs jugeaient trop laxiste leur interprétation de la loi.

 

                Le mouvement pharisien est probablement né au IIème siècle av JC, en réaction aux abus des Saducéens. Il s’appuyait sur les traditions écrites mais aussi orales de la loi juive. Ses membres étaient principalement des Juifs pieux issus des classes moyennes de la population. Les Saducéens s’étant arrogé la direction des affaires du temple de Jérusalem, les Pharisiens avait organisé une pratique de la religion autour d’édifices appelés synagogues. Les luttes d’influences entre ces deux mouvances furent parfois très violentes. Les Pharisiens jouissaient d’une bonne image dans le peuple. Ils peuvent être considérés comme les ancêtres de la principale branche du judaïsme actuel.

 

L’origine du mouvement essénien est mal connue. Elle serait liée à l’usurpation de la fonction de Grand-Prêtre au dépend d’un homme que les Esséniens appelaient « le Maître de Justice », et qu’ils considéraient comme leur fondateur. L’identité de ce Maître de Justice n’est pas établie avec certitude. Il aurait été assassiné par le pouvoir en place. Le mouvement essénien peut être considéré comme une émanation dissidente des Saducéens[433] mais leurs pratiques religieuses, bien que basées sur la loi mosaïque, différaient profondément.

Les Esséniens constituaient une secte, c'est-à-dire un groupe organisé de personnes qui avaient la même doctrine au sein de la religion juive[434]. Ils se considéraient comme la seule branche du peuple d’Israël fidèle à la loi Mosaïque[435]. L’appartenance au groupe revêtait donc un aspect essentiel dans leur doctrine[436]. Les Esséniens pensaient que le jugement dernier était proche et qu’il allait commencer par un gigantesque affrontement entre les partisans de Dieu et ses ennemis. Cet affrontement imminent devait se terminer par la victoire du bien sur le mal. Mais dans cette bataille eschatologique, tous les infidèles à la loi mosaïque devaient périr. C’est pour cela que les Esséniens appelaient leurs partisans à se convertir afin de devenir pur aux yeux de Dieu et d’être sauvé[437]. Ils attendaient la venue d’un messie et croyaient à la résurrection des morts. Leur mode de vie pourrait être considéré comme une préfiguration du monachisme, bien que tous les Esséniens n’étaient pas célibataires. Ils vivaient pieusement, dans un certain dénuement, et bénéficiaient d’une bonne considération au sein de la population juive.

 

Enfin, le mouvement zélote est apparut probablement quelques années avant notre ère en réaction aux abus de l’envahisseur. C’était une organisation ultranationaliste juive qui prônait la lutte armée contre les Romains et les païens, mais aussi contre les Juifs collaborant avec l’occupant.


 

 

ANNEXE 3 : Livres bibliques cités.

 

                Les citations bibliques utilisées dans le présent ouvrage sont tirées de la TOB (Traduction Œcuménique de la Bible) sauf mention contraire.

 

Ancien Testament :

Livre de la Genèse

Livre de l’Exode

Livre des Nombres

Livre du Deutéronome

Deuxième livre de Samuel

Premier livre des Rois

Deuxième livre des Rois

Livre d’Isaïe

Livre d’Osée

Livre de Jérémie

Livre de Michée

Livre de Jonas

Livre des Psaumes

Livre de Job

Livre de Tobit

Livre du Siracide (ou Ecclésiastique)

 

Nouveau Testament :

Evangile de Matthieu.

Evangile de Marc

Evangile de Luc

Evangile de Jean

Livre des Actes des Apôtres

Epître de Saint Paul aux Romains

Première épître de Saint Paul aux Corinthiens

Epître de Saint Paul aux Galates

 

                Les citations d’écrits religieux d’origine juive mais non retenus dans le canon des textes bibliques sont tirées de « La Bible Ecrits intertestamentaires » publié sous la direction de A. Dupont-Sommer et M. Philonenko.

 

Ecrits intertestamentaires :

Règle de la Communauté

Règle annexe de la Communauté

Livre des Bénédictions

Ecrit de Damas

Règlement de la Guerre

Hymnes

Premier livre d’Hénoch

Livre des Jubilées

Testament de Benjamin

Testament de Lévi

Testament de Moïse

Deuxième livre d’Hénoch

Joseph et Aséneth

Testament de Job

Apocalypse d’Abraham



[1] Marc 6-2. Les lecteurs peu familiarisés avec la lecture des textes bibliques ou l’utilisation de synopses sont invités à se reporter au préalable à l’annexe 1 « Brève introduction à la critique littéraire des textes bibliques » en fin de volume.

[2] Ces mots sont attribués dans l’évangile de Marc à un centurion au pied de la croix (Voir Marc 15,39). Ce militaire païen est ainsi présenté comme le premier homme à avoir reconnu la divinité de Jésus.

[3] Voir Luc 2,41-52. Voir aussi en Jean 7,15 : « Comment est-il si savant, lui qui n’a pas étudié ? ».

[4] La rédaction de ce chapitre s’appuie notamment sur une étude détaillée du CNRS, réalisée sous contrat avec la Fondation de France, qui offre une bonne synthèse du savoir dans ce domaine. Ce document intitulé « Etat de la recherche sur les enfants dits « surdoués » » a été rédigé sous la direction de Jacques Lautrey du laboratoire « Cognition et développement» (UMR CNRS n°8605, Université de Paris 5). Parmi tous les autres ouvrages sur lesquels s’appuie ce chapitre, il faut noter particulièrement « Surdoués Mythes et réalités », écrit par Ellen Winner. Enfin, pour une vision plus actualisée sur la précocité, ainsi que pour la recherche d’autres références bibliographiques, trois sites internet peuvent être recommandés :

                - www.douance.be , le site d’une association sans but lucratif Belge très dynamique,

                - www.afep.asso.fr , le site de l’AFEP (Association Française des Enfants Précoces),

                - www.anpeip.org , le site de l’ANPEIP (Association Nationale Pour les Enfants Intellectuellement Précoces).

 

[5] Voir Matthieu 22,15-22 ; Marc 12,13-17 et Luc 20,20-26.

[6] Voir Jean 2,24-25.

[7] Voir Luc 14,1-6.

[8] Jésus est pris de pitié en Matthieu 9,36 ; Matthieu 14,14 (voir aussi Marc 6,34) ; Marc 1,41 et Luc 7,13. Jésus est pris d’angoisse en Matthieu 26,37 (voir aussi Marc 14,33 et Luc 22,44 où Jésus en transpire des caillots de sang).

[9] Voir Jean 11,33-35.

[10] C’était même le cas pour l’un des anges les plus illustres, l’archistratège Michel ; ses larmes se transforment alors en pierres précieuses (Voir Testament d’Abraham 3,10-11). Dans les synoptiques (mais pas dans l’évangile de Jean), Pierre pleure après avoir renié Jésus (voir, par exemple, Matthieu 26,75).

[11] Voir Premier livre de Samuel 1,11-27.

[12] Voir, par exemple, Synopse T3 §266. L’explication des références aux synopses figure dans l’annexe « Brève introduction à la critique littéraire des textes bibliques » en fin de volume

[13] Voir Matthieu chapitre 5, versets 21/22, 27/28, 31/32, 33/34, 38/39, 43/44.

[14] Marc 11,28. Voir aussi, par exemple, Matthieu 8,28-29 et Luc 20,2 ainsi que Jean 5,31-47.

[15] Voir, par exemple, la guérison d’une femme un jour de sabbat en Luc 13,10-17.

[16] Voir, par exemple dans Marc, les annonces de sa Passion (Marc 8,31 ; 9,31 et 10,33) et celle de sa trahison (Marc 14,18).

[17] Voir, par exemple, « Vivre : la psychologie du bonheur » de Mihaly Csikszentmihalyi.

[18] Voir « La croissance mentale par la désintégration positive » de Kazimierz Dabrowski.

[19] Voir Matthieu 6,28-29.

[20] Epître de Saint Paul aux Galates 4,4.

[21] Voir Deuxième livre de Samuel 7,14.

[22] Voir Epître de Saint Paul aux Romains 1,4.

[23] Matthieu 7,21.

[24] Matthieu 11,27.

[25] Matthieu 11,25.

[26] Matthieu 6,9.

[27] Matthieu 5,18.

[28] Voir Epîtres de Saint Paul aux Romains 8,15 ; aux Galates 4,6 ; et Marc 14,36.

[29] Le terme « Père » se retrouve dans la littérature essénienne : par exemple « Le Seigneur dit à Moïse : « … Je serai leur père et ils seront mes enfants. Ils seront tous appelés enfants du Dieu vivant … Je suis leur père véritable et légitime … » » (Livre des Jubilées 1,22-25). D’après l’évangile de Jean, même les détracteurs de Jésus affirmaient « Nous n’avons qu’un seul père, Dieu ! » (Jean 8,41). Le mot « Père » ne désignait pas une relation filiale exclusive entre Dieu et Jésus, mais entre Dieu et tous les hommes.

[30] A cela il est possible de rajouter la généalogie de Jésus selon Luc, placée à la fin de son troisième chapitre.

[31] Voir aussi chapitre suivant.

[32] D’après M.-E. Boismard (voir Synopse T2, introduction), les différentes versions écrites de l’évangile de Luc n’auraient pas été utilisées pour la rédaction des textes de Matthieu. Mais, avant le début de la rédaction de son évangile, Luc aurait très bien pu partager ses conceptions, ou quelques notes, avec Matthieu. Ce dernier s’en serait inspiré, à sa manière, dans ses écrits.

[33] Comparer Matthieu 1,1-17 et Luc 3,23-38. Chez Luc, cette généalogie est placée à la suite du récit de son baptême dans le Jourdain, c'est-à-dire juste après qu’ « … une voix vint du ciel : « Tu es mon fils, moi aujourd’hui je t’ai engendré » » (Luc 3,22). Ainsi la filiation humaine est présentée comme postérieure à la filiation divine. Et dans sa généalogie, Luc a désigné de manière conditionnelle le père biologique de Jésus : « Il (NDLR : Jésus) était fils, croyait-on, de Joseph … » (Luc 3,23). Ces éléments rappellent la conception virginale. Matthieu a reportée la généalogie de Jésus au début de son récit de la nativité.

[34] Luc n’avait pas besoin de retoucher la généalogie qui lui avait été fournie étant donné que ses lecteurs, hellénisants pour la plupart, n’avaient probablement pas une culture juive suffisante pour en analyser les subtilités.

[35] Comparer Matthieu 1,18-25 et Luc 1,26-38.

[36] Voir l’annonce de la conception d’Isaac, à Abraham et non à Sara (Genèse 18,1-15). Si le récit originel de l’annonciation avait fait état d’une révélation à Joseph, il serait difficile d’expliquer pourquoi Luc l’aurait modifiée de façon à faire de Marie l’interlocutrice de l’ange. En effet, dans un cas comme dans l’autre, la différence n’était guère palpable pour le lectorat grec issu du paganisme auquel s’adressait Luc. C’est donc probablement Matthieu qui s’est inspiré des idées de Luc en les modifiant, et non l’inverse.

[37] Voir Synopse T2 §13.

[38] Matthieu 1,22-23. La prophétie correspond à Isaïe 7,14.

[39] Comparer Matthieu 2,1-12 et Luc 2,1-20.

[40] Voir Mattieu 2,1.

[41] Là aussi se trouve une trace du récit de Luc puisque le verset 2,11 de Matthieu indique que « Entrant dans la maison, ils (NDLR : les mages) virent l’enfant avec Marie, sa mère, … », et Joseph n’est pas mentionné alors qu’il est le personnage principal pour l’évangéliste. De son côté, le verset 2,16 de Luc indique : « Ils (NDLR : les bergers) y allèrent en hâte et trouvèrent Marie, Joseph, et le nouveau-né couché dans la mangeoire ». La mention de Joseph, après celle de Marie, pourrait être une addition tardive.

[42] Voir Michée 5,1.

[43] Voir Matthieu 2,13-23. Les anecdotes présentant des éléments propres à Matthieu sont d’ailleurs écrites dans un style différent du reste de la nativité. Elles seraient l’œuvre de l’ultime rédacteur matthéen.

[44] Voir Matthieu 2,16-18.

[45] Voir Matthieu 2,13-15.

[46] Voir Matthieu 2,19-23.

[47] D’après les évangiles, Jésus aurait passé sa jeunesse à Nazareth. Cependant, il existe des incertitudes dans ces textes sur la famille de mots s’apparentant à « Nazareth ». Par exemple, Matthieu a dit de Jésus qu’il était « Nazôréen » (Voir Matthieu 2,23) et non pas « Nazaréen » (il existe un terme très proche, « naziréen », qui désigne des religieux particulièrement pieux). Dans ses récits, il a utilisé le nom de « Nazareth » (Matthieu 2,23) mais aussi celui de « Nazara » (Matthieu 4,13). De plus, les Synoptiques ont évoqué une visite de Jésus à la synagogue de Nazareth (Voir, par exemple, Marc 6,1-6). Or Nazareth était probablement à l’époque un simple hameau, dépourvu de synagogue. Il n’est donc pas certain que Jésus ai vécu sa jeunesse à Nazareth. Par contre, il existe un consensus pour reconnaitre que Jésus était galiléen.

[48] Voir Matthieu 2,15. Comparer ce verset avec Osée 11,1. Comparer aussi Matthieu 2,18 avec Jérémie 31,15. Par contre, Matthieu 2,23 fait référence à une prophétie qui n’a pas été identifiée avec certitude.

[49] Comparer notamment le départ pour l’Egypte de la Sainte famille avec celle de Jacob (Genèse 46,2-4). Le récit matthéen présente aussi des analogies avec l’histoire de Moïse, mais aussi avec (par exemple) la conception virginale de Melchisédech (voir Deuxième livre d’Hénoch70,1-7) et certains hymnes qumrâniens (Voir Hymnes 3,8-10 et 15,15-16).

[50] Comparer, par exemple, Luc 1,31 (Voici que tu vas être enceinte, tu enfanteras un fils et tu lui donneras le nom de Jésus) et Esaïe 7,14 (Voici que la jeune femme est enceinte et enfante un fils et elle lui donnera le nom d’Emmanuel).

[51] Voir Luc 1,1.

[52] D’après Luc 2,1-2, Jésus serait né l’année du recensement organisé par César Auguste « à l’époque où Quirinius était gouverneur de Syrie ».

[53] Selon Luc 1,36, Jésus était cousin avec Jean-Baptiste par le biais de leur mère respective.

[54] Selon Luc 2,25-38, Jésus aurait été vu peu après sa naissance par un certain Syméon et par la prophétesse Anne, fille de Phanuel.

[55] Dans la synopse T2 §3, P. Benoit et M.-E. Boismard posent cette même hypothèse.

[56] Luc 1,3.

[57] Voir Synopse T2 §3.

[58] Voir chapitre précédent. En se basant sur le schéma synoptique de M.-E. Boismard, le rédacteur de l’évangile de Jean et celui de l’ultime version de Marc auraient pu avoir accès au récit lucanien de la nativité (voir Synopse T2 introduction). S’ils n’en ont apparemment rien retenu c’est peut-être parce que leurs conceptions du mystère de l’incarnation de Dieu en Jésus étaient trop éloignées de celles de Luc. Toutefois, Jean en a peut-être conservé une trace ténue dans un verset de son prologue (voir Jean 1,13).

[59] Luc 1,26-38.

[60] Luc2,1-20.

[61] Luc 2,21

[62] Comme déjà mentionné, la conception virginale n’apparait ailleurs qu’en Matthieu, sous la forme d’une probable réinterprétation des idées Lucaniennes.

[63] L’idée de conception virginale ne pouvait pas non plus provenir de la source familiale puisqu’elle n’était pas chrétienne.

[64] Donnée provenant de Luc 1,26, et rappelée en Luc 1,36.

[65] Lors de la conception, Marie et Joseph n’étaient pas encore mariés (d’après Luc 1,27). Lors de la naissance, Marie et Joseph étaient mariés (d’après Luc 2,5). Une liaison coupable de Marie avec un inconnu semble être à exclure en l’absence d’indications allant dans ce sens.

[66] Les premières attaques contre le dogme de la conception virginale s’appuyaient sur l’hypothèse (apparemment construite de toute pièce) d’une liaison coupable entre Marie et un soldat romain, et non sur l’hypothèse d’ébats prématurés entre Marie et son futur époux.

[67] La source familiale a sans doute fourni des informations à Luc, lui permettant de dater la naissance de Jésus. Selon l’évangéliste, elle aurait coïncidé avec un recensement organisé par Quirinius (voir Luc 2,2), sous le règne d’Hérode le Grand (voir Luc 1,5). Or, Hérode serait mort quelques années avant ce recensement. Plusieurs théories ont été proposées pour tenter d’expliquer cette ambiguïté sans pour autant aboutir à un consensus. De toute manière, Luc faisait sans doute suffisamment confiance à sa source familiale pour avoir des raisons de vérifier ses données.

[68] Luc 2,9-14.

[69] Comme mentionné précédemment, la source familiale n’était probablement pas d’origine chrétienne. Elle pouvait donc difficilement véhiculer des dogmes chrétiens.

[70] Luc 2,19

[71] Première épitre de Saint Paul aux Corinthiens 1,22.

[72] Ce fut le cas notamment pour la résurrection des morts (Voir Actes des Apôtres 17,16-33).

[73] Voir, par exemple, le cas d’Artémis et celui d’Hermès.

[74] Les Romains s’étaient notamment inspirés des dieux grecs. Ainsi, Diane et Mercure pouvaient être considérés comme des enfants précoces.

[75] La source familiale aurait pu fournir à Luc des informations présentant Jésus comme un enfant différent des autres (voir chapitre précédent). De plus, sans doute d’après cette même source, Luc a indiqué qu’à l’âge d’environ douze ans, Jésus avait étonné les adultes par son intelligence : « Tous ceux qui l’entendaient s’extasiaient sur l’intelligence de ses réponses » (Luc 2,47). Le chapitre suivant étudie le récit correspondant.

[76] Luc 1,31.

[77] Voir Luc 1,26-38.

[78] Luc 1,34.

[79] Luc 1,35.

[80] Les parents peuvent percevoir très tôt des signes du caractère HPI de leur enfant, sans pour autant comprendre l’origine de ces manifestations Par exemple, un enfant HPI a une propension à maîtriser très rapidement son système oculaire. Il peut être capable, le jour de sa naissance, de fixer son regard sur une personne se penchant sur son berceau, voire même de la suivre des yeux. Cela s’avère parfois relativement déstabilisant pour un adulte de se voir ainsi dévisagé par un tout petit bébé. Une telle expérience peut rester gravée dans la mémoire de l’individu qui l’a vécue, surtout si elle est associée à d’autres anecdotes aussi surprenantes concernant le même enfant tout au long de ses premières années. D’autres types de comportement étonnants peuvent être observés très tôt chez les tout jeunes HPI, par exemple au niveau de la motricité ou de la posture.

[81] Voir Luc 2, 22-39.

[82] Luc 2,25.

[83] Voir Luc 2,36-37.

[84] Voir Luc 2,38.

[85] Voir Luc 2,27-35. Le contenu de cet oracle semble inspiré d’Isaïe, mais surtout de la vie et la résurrection de Jésus. Ces paroles, que Luc a placées dans la bouche de Syméon ne sont probablement pas authentiques.

[86] Voir Luc 2,41-52.

[87] Luc 2,41-47.

[88] Luc 2,49.

[89] Voir Luc 23,46. Voir aussi Luc 24,5-6.

[90] Voir chapitre 1.

[91] Voir Luc 3,23.

[92] 18 années exactement, si l’on se base sur les données fournies par les évangiles.

[93] De même, la période de la vie de Jésus s’étalant entre son baptême dans le Jourdain et sa mort sur la croix, est souvent qualifiée de « vie publique ».

[94] Matthieu 3,13.

[95] Marc 1,9.

[96] Voir chapitre précédent.

[97] Voir Luc 1,36. Cette information lui a probablement été fournie par la source familiale puisque Jésus et Jean étaient issus de la même famille !

[98] L’évangile de Jean rapporte pourtant que le Baptiste ne connaissait pas « l’agneau de Dieu » (Voir Jean 1,33). Mais cela signifie simplement qu’il ne savait pas que Jésus était cet agneau de Dieu et non qu’il n’avait jamais rencontré son cousin auparavant.

[99] Matthieu 3,2 et 4,17.

[100] Voir Matthieu 3,3 et 4,15.

[101] Isaïe 40,3.

[102] Voir Matthieu 3,5 et 4,25.

[103] Voir Luc 1,5.

[104] Voir Luc 1,8-9.

[105] Les Saducéens constituaient l’une des trois principales mouvances du judaïsme palestinien, avec les Pharisiens et les Esséniens. Pour plus de renseignements, le lecteur est invité à se reporter à l’annexe 2 où figure une présentation succincte de ces mouvements.

[106] Luc 1,80.

[107] Matthieu 3,1.

[108] Voir Matthieu 3,4 et Marc 1,6.

[109] En particulier ses habits (une peau de chameau et un pagne) ainsi que son régime alimentaire (des sauterelles et du miel sauvage). Cependant ces éléments font référence au prophète Elie (voir Premier livre des Rois 1,8) et à des pratiques juives (Voir Lévitique 11,22) ou esséniennes (voir Ecrit de Damas 12,14-15). Les évangélistes les auraient utilisés pour traduire la condition d’ermite de Jean tout en soulignant que son style de vie ressemblait à celui d’un grand prophète.

[110] Voir Matthieu 3,1-6.

[111] Voir Marc 1,4-5.

[112] Voir Synopse T2 §19.

[113] Luc 3,1-3.

[114] Luc 1,80.

[115] Les quatre évangiles ont d’ailleurs fait un parallèle étroit entre la vocation du Baptiste et une citation d’Isaïe à laquelle se référaient par identification les membres de la secte de Qumran : « Une voix crie dans le désert : ‘’Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers’’. » (Isaïe 40,3 ; Matthieu 3,3 ; Marc 1,3 ; Luc 3,4 ; Jean 1,23 ; Règle de la communauté 8,14).

[116] Voir notamment Ecrit de Damas B 2,14-34. En admettant une date de composition de ce texte comprise entre 63 et 48 av JC, le délais d’ « environ quarante ans » (verset 15) avant « la colère de Dieu … contre Israël » (verset 16) censée marquer le début de ces temps eschatologiques est largement dépassé à l’époque du Baptiste. Il est donc urgent, pour Jean, comme pour les Esséniens de se repentir en reconnaissant ses fautes (versets 28 et 29 ; à comparer notamment avec Luc 3,3) pour échapper à la colère de Dieu (verset 16 ; à comparer notamment avec Luc 3,7).

[117] Les Esséniens se considéraient comme la seule branche du peuple d’Israël strictement fidèle à la loi Mosaïque. A ce titre, ils revendiquaient l’exclusivité d’une nouvelle « Alliance » avec Dieu. L’appartenance au groupe revêtait donc un aspect essentiel. Ils se livraient ainsi à des rites dont la fonction était d’acquérir ou de conserver une place dans leur communauté. Ces rites avaient généralement un double objectif. Le premier était d’aider les membres à vivre leurs idéaux religieux. Le second avait un caractère plus structurel puisqu’il s’agissait de garantir la cohésion du groupe en utilisant de classiques mécanismes de différenciation identitaire à visée communautariste. Par exemple, dans le volet, cher aux Esséniens, du combat entre la vérité et la perversion, les rites aidaient à mieux vivre cette recherche de la vérité (ce qui était particulièrement louable … !), mais aussi à se démarquer des hommes de l’extérieur, soupçonnés de perversion (ce qui pouvait constituer une porte ouverte à tous les excès … !). Cette idéologie reposait donc sur des fondements particulièrement nobles en ce qui concerne la démarche religieuse, mais était pervertie par un déviationnisme sectaire. Il y avait donc un risque, en cas de menace sur le groupe, d’une prédominance du communautarisme sur la quête religieuse.

[118] En particulier, l’activité baptismale de Jean offrait des ressemblances avec celle des Esséniens (Voir Règle de la Communauté 3,6-12), mais elle était dépourvue de fonctions communautaristes. Voir Synopse T2 §19. Jean ne semble pas avoir créé de mouvement particulier. Ce sont ses disciples qui, après sa mort, se sont fédérés afin de poursuivre son œuvre (mouvement Baptiste). Il en fut de même pour Jésus avec le mouvement chrétien né après la résurrection.

[119] Voir en particulier Luc 3,8. Jean-Baptiste fustigeait ses contemporains qui se croyaient purs en raison de leur appartenance au peuple élu.

[120] Ses futurs succès au cours de sa prédication dans la région du Jourdain, attestent d’une attitude altruiste, voire populiste, et dépourvue d’ostracisme.

[121] Dans la doctrine de Jean, les fondamentaux esséniens semblent avoir été « relus » à la lumière des idées baptistes. Ces idées n’étaient pas nouvelles, mais la nébuleuse des mouvements baptistes était en pleine gestation à cette époque, dans cette région qui en fut probablement le berceau. L’essor de ces mouvements commencera véritablement avec la prédication de Jean. La secte des Mandéens qui se réclame de Jean-Baptiste, pourrait être une émanation de ses disciples. Et la doctrine mandéenne comporte effectivement des analogies avec celle des Esséniens (thématique de l’opposition entre la lumière et les ténèbres, etc.).

[122] Voir « Guerre des Juifs » Livre 2 ch. 8, de Flavius Josèphe. Voir aussi « Que tout homme bon est libre » de Philon d’Alexandrie.

[123] Voir « Histoire Naturelles V » de Pline l’Ancien.

[124] Voir « Rereading Pliny on the Essenes : some bibliographic notes » de Stephen Goranson, Duke University.

[125] Voir « Qumran et les manuscrits de la mer Morte. Les hypothèses, le débat ». Sous la direction de Bruno Bioul (2004).

[126] Par la suite, l’armée romaine s’en serait emparée aux environs de l’an 68 après JC, pour en faire un poste militaire, puis les installations seraient tombées en ruines.

[127] Voir « Antiquités judaïques » livre 15 ch. 5. Flavius Josèphe.

[128] Les squelettes trouvés dans ces tombes sont exclusivement masculins. Quelques squelettes féminins ont aussi été découverts mais ils dateraient d’une époque bien plus récente.

[129] Voir Règle de la Communauté 8,13-16.

[130] Les Esséniens fondamentalistes n’étaient pas mariés (voir « Guerre des Juifs » Livre 2 ch. 8, de Flavius Josèphe) … et les ermites non plus!

[131] Voir « La croissance mentale par la désintégration positive » (1967), de Kazimierz Dabrowski.

[132] Voir chapitre 1.

[133] Voir, par exemple Luc 3,7-9.

[134] Le haut potentiel intellectuel est lié à des facteurs génétiques transmissibles (voir chapitre 1). Il n’est donc pas rare qu’au sein d’une même famille se trouvent plusieurs enfants HPI. Si Jean-Baptiste avait effectivement été, lui aussi, un enfant HPI, les deux cousins auraient eu une propension à s’attirer et à se comprendre.

[135] Jean 1,28.

[136] Jean 3,23.

[137] Luc 3,3.

[138] Jésus n’avait probablement pas suivit Jean-Baptiste lorsque celui-ci était parti vivre en ermite dans le désert de Judée. Et les deux cousins ne se sont retrouvés que sur les bords du Jourdain (Voir, par exemple, Matthieu 3,1-13).

[139] La littérature est abondante sur ce sujet. Voir, par exemple, « Aperçus préliminaires sur les manuscrits de la mer Morte », d’André Dupont-Sommer (1950).

[140] Thèse défendue, par exemple, par Michael O. Wise dans « Le premier Messie » en 1999.

[141] Par exemple, les Esséniens respectaient scrupuleusement le sabbat, et autres prescriptions de la loi mosaïque par rapport auxquelles Jésus s’est manifestement permis quelques libertés ...

[142] Par exemple, Jésus était célibataire et probablement vêtu de blanc (Voir Marc 9,3) comme les Esséniens (voir « Guerre des Juifs » Livre 2 ch. 8, de Flavius Josèphe).

[143] Les évangiles rapportent de nombreuses guérisons opérées par Jésus. Voir chapitre 14.

[144] Ces conceptions en vigueur chez les Saducéens étaient aussi partagées par les Pharisiens.

[145] Voir, par exemple, Job 5,18 et Deutéronome 28.

[146] Quelques « remèdes » de base (comme l’huile versée sur les plaies) étaient pourtant utilisés communément par la population. Mais il s’agissait uniquement de palier à certaines douleurs et non de guérir des maladies infligées par Dieu.

[147] Quelques textes de l’Ancien Testament sont pourtant favorables à la pratique de la médecine. Par exemple, Le Livre de Tobit fait état de la guérison d’un aveugle grâce à du fiel de poisson (Livre de Tobit 8,11), et un passage du Siracide fait l’éloge de la profession médicale (Livre du Siracide 38,1-15). Mais la rédaction définitive du Livre du Siracide aurait été l’œuvre d’Esséniens (Voir « Le Siracide : problèmes textuels et théologiques de la recension longue » de Thierry Legrand). Ce serait aussi le cas du Livre de Tobit. L’influence essénienne dans ces deux écrits pourrait expliquer qu’ils n’aient pas été retenus dans le canon des livres saints juif mais qu’ils aient été conservés par les chrétiens.

[148] La magie était prohibée par les autorités Juives, ainsi que par les Pharisiens. Voir, par exemple, Deutéronome 18,9-13.

[149] Voir, par exemple, la guérison d’Ezékias (Deuxième livre des Rois 20,1-11).

[150] Voir, par exemple, le Livre de Job.

[151] Plus tard, dans la religion chrétienne, l’entretien de la croyance en un enfer destiné à punir les pécheurs était à peu près du même acabit.

[152] Voir, par exemple, Premier livre d’Hénoch 95,4.

[153] Pour les Esséniens, Dieu avait créé les remèdes et les médecins (Voir, par exemple, Testament de Job 38,8). Dieu avait donc donné aux hommes le pouvoir de vaincre les maladies (voir, par exemple, Livre des Jubilés 10,10 où les anges enseignent à Noé « tous les moyens de guérir les hommes » pour palier aux souffrances des hommes dues à leur péché).

[154] Voir « Guerre des Juifs » livre 2 ch. 8 de Flavius Josèphe. Il y mentionne notamment l’usage chez les Esséniens de « racines » et de « pierres » à des fins médicales.

[155] Voir l’épisode du paralysé de Capharnaüm en Matthieu 9,1-9 ; Marc 2,1-12 ou Luc 5,17-26. De même, lorsque Jésus fut accusé d’avoir violé le sabbat en opérant des guérisons ce jour là, le manque de respect envers la Loi de Moïse n’était probablement qu’un prétexte pour dénoncer son activité de thérapeute. C’est le cas notamment dans l’épisode de l’aveugle de la piscine de Siloé (Jean 9,1-41). Il devait être difficile aux Pharisiens de reprocher publiquement à Jésus ses guérisons dont le peuple était sans doute friand. L’activité thérapeutique du galiléen était donc attaquée indirectement par le biais de critiques sur ses modalités.

[156] Voir, par exemple, les manuscrits 4Q444 ; 4Q510-511 ; 4Q560 et 11Q11, retrouvés à Qumran.

[157] Il devait quand même exister quelques cas isolés de Juifs attirés par les sciences occultes qui se livraient discrètement (loin de Jérusalem … !) à la pratique de l’exorcisme. Les disciples, ainsi que Paul ont croisés de tels individus … qui essayaient de reprendre à leur compte les méthodes de Jésus ! (Voir Luc 9,49 et Actes des Apôtres 19,13).

[158] A moins qu’il n’ait existé d’autres centres isolés comme Qumran ; mais ils restent à découvrir … !

[159] Un thérapeute est une personne qui soigne les malades. Ne pas confondre avec les Thérapeutes qui étaient des Juifs vivant près d’Alexandrie. Jésus ne semble pas avoir eu de liens avec cette communauté.

[160] Voir chapitre 14.

[161] Selon Matthieu, Jésus aurait effectué un séjour en Egypte pendant sa jeunesse (Voir Matthieu 2,13-21). Cependant, ce voyage a manifestement été inventé par l’évangéliste à des fins apologétiques (Voir chapitre 3).

[162] Par exemple, dans l’évangile de Marc, le premier chapitre contient les récits de deux guérisons (1,30-31 et 1,40-42) et d’un exorcisme (1,23-26), sans compter deux mentions de nombreux autres cas non explicités (1,34 et 1,39).

[163] Les évangiles ont été rédigés dans une période d’ouverture du christianisme juif en direction des païens. Leurs auteurs pouvaient donc être tentés d’occulter d’éventuels aspects trop judaïsant de la doctrine de Jésus. Ainsi, ils auraient pu mettre en relief ses idées les plus aboutie, donc les plus tardives, qui étaient mieux adaptées à la proclamation de l’Evangile au monde entier.

[164] Voir chapitre 7.

[165] Voir, par exemple Matthieu 8,5-13.

[166] Voir Matthieu 15,24-28.

[167] Voir Jean 7,8-10

[168] Les évangélistes étaient enclins à exposer la doctrine de Jésus telle que les premiers chrétiens l’interprétaient, et non telle qu’elle fut réellement au cours de son évolution. De ce fait, les caractères typiquement esséniens de la prédication de Jésus avaient tendance à être estompé. Les quelques traces subsistant dans les évangiles sont probablement les témoins de l’importance de ces conceptions esséniennes dans les idées de Jésus.

[169] Flavius Josèphe ayant fréquenté successivement les Saducéens, les Pharisiens, les Esséniens ainsi qu’un ermite du désert, ses conceptions religieuses ont dû connaitre une évolution notable et rapide au cours de cette période ! Il n’est donc pas possible d’exclure l’hypothèse d’une telle évolution dans le cas de Jésus.

[170] Voir, entre autre, Marc 1,35.

[171] Voir « Guerre des Juifs » livre 2 ch. 8 de Flavius Josèphe.

[172] Voir Dictionnaire Le Robert.

[173] Si Jésus avait dépassé l’âge de 30 ans, il pouvait occuper la fonction de prêtre. Il y avait au moins un prêtre pour dix membre dans la communauté (voir Règle de la Communauté 6,3-5). Le texte précise que lors des repas communautaires, « le prêtre étendra en premier sa main pour qu’on prononce la bénédiction sur les prémices du pain et du vin … ».

[174] Synopse T2 §144.

[175] Voir, par exemple, Synopse T2 §24.

[176] Voir Marc 1,9-11.

[177] Voir Matthieu 3,13-17.

[178] Voir Luc 3,19-20 et 3,21-22. Luc a probablement souhaité masquer le rôle de Jean dans le baptême de Jésus pour ne pas troubler ses lecteurs de culture grecque.

[179] Voir Luc 3,22.

[180] Dans le judaïsme, Dieu n’engendrait pas des humains. Même Adam et Eve n’ont pas été « engendrés » mais bien plutôt « fabriqués » par leur créateur. En général Dieu choisissait dans le peuple des individus sans destin particulier, puis il les envoyait en mission en son nom. A cette occasion, il pouvait faire reposer son esprit sur ses élus (Voir, par exemple, le choix de David dans le Premier Livre de Samuel 16,1-12). Pour Marc, Jésus aurait été lui aussi choisi par Dieu, le jour de son baptême. Pour Luc, Jésus devait être le seul humain qui ait été « engendré » par Dieu.

[181] Une théophanie est une manifestation de Dieu dans le monde des humains.

[182] Voir, par exemple, Isaïe 63.

[183] Testament de Lévi 18,6-7.

[184] Voir Jean 1,29-34.

[185] Comparer, par exemple, Testament de Benjamin 3,8 (« En toi s’accomplira la prophétie céleste sur l’agneau de Dieu et le Sauveur du monde : celui qui est sans péché mourra pour les impies dans le sang de l’Alliance … ») et Jean 1,29 (« Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde … »).

[186] Matthieu 4,13.

[187] Voir Synopse T2 §24.

[188] Voir, par exemple, « Guerre des Juifs » livre 2 ch.8, de Flavius Josèphe.

[189] Le statu d’ancien membre de la secte de Qumran devait permettre à Jean de bénéficier d’une certaine aura dans les milieux esséniens modérés de la vallée du Jourdain (communautés regroupant des couples mariés, ou simples sympathisants).

[190] Voir Jean 1,19.

[191] Voir chapitre précédent.

[192] Voir, par exemple, Jean 2,24.

[193] Voir chapitre 1.

[194] Les évangiles de Matthieu, Marc et Luc sont appelés « synoptiques » en raison de leurs ressemblances.

[195] Voir Matthieu 4,1-11 ; Marc 1,12-13 ; Luc 4,1-13.

[196] Le mot « désert » apparaît cependant une fois à propos du Baptiste dans l’Evangile de Jean (Voir Jean 1,23). Mais il s’agit d’une citation d’Isaïe (Voir Isaïe 40,3) qui aurait été introduite par l’un des rédacteurs successifs de l’œuvre (Voir Synopse T3 §19-25), et ce, dans un souci d’harmonisation avec les synoptiques. Dans ce contexte, le terme « désert » est à rapprocher des concepts  de « monde » et de « ténèbres » (Voir, par exemple, Jean 1,5 et 10).

[197] Voir Jean 1,32.

[198] Jean 1,14

[199] A Qumran, Jésus a dû être confronté à trois tentations : 1) celle de rester dans le confort (relatif) de la secte où sa subsistance était assurée ; 2) celle de conserver sa place, voire de monter en grade au sein de la secte ; 3) celle de rester avec ses amis de Qumran (les anges) qui le protégeaient. Ces trois tentations pourraient correspondre respectivement à celles présentées par les évangélistes et auxquelles Jésus a résisté afin de servir la Parole de Dieu jusqu’à en mourir sur la croix.

[200] Marc 1,13.

[201] Voir, par exemple, Isaïe 11,6-9 ; Isaïe 34,11-15 ; Psaume 91,11-13.

[202] Voir Matthieu 4,11. Dans son ouvrage « Guerre des Juifs » (livre 2 chapitre 8), l’historien Flavius Josèphe a rapporté que pour entrer chez les Esséniens, les novices devaient jurer « de conserver avec le même respect les livres de la secte et les noms des anges ». Certes, l’angéologie avait une importance notoire dans la doctrine essénienne, mais d’autres noms comme ceux des prophètes ou des fondateurs de la secte étaient tout aussi respectables. De plus, les noms des anges de la religion juive figuraient déjà dans les livres de la secte. Le fait que l’historien ait mentionné « les noms des anges », en plus des « livres » signifie probablement que ces « anges » ne correspondaient pas à ceux décrits dans leurs manuscrits. Or il n’était pas rare que les Esséniens utilisent des expressions elliptiques à la place de noms propres. Et comme il était logique de demander aux Esséniens postulants de respecter les livres (c'est-à-dire la doctrine) et les membres confirmés de la secte, ce sont probablement ces derniers qui devaient être qualifiés d’ « anges ». Plus spécifiquement, le terme « ange » aurait pu désigner les prêtres esséniens. Il devait effectivement y avoir des prêtres esséniens dans les différentes communautés de cette mouvance (Voir « Guerre des Juifs » de Flavius Josèphe), et en particulier à Qumran qui était peut-être leur centre de formation. L’évangéliste Matthieu a utilisé l’expression « les anges des cieux » en 24,46 (Voir aussi Marc 13,32). Cela pourrait sous-entendre qu’il y avait des anges ailleurs que dans les cieux, en particulier sur la terre, dans les communautés esséniennes. Et effectivement la Règle de la communauté assimile les membres du Conseil de la Communauté à des « Saints », ou « Fils du ciel », c'est-à-dire à des anges (Voir Règle de la communauté 11,7-8 ; voir aussi, par exemple, dans un autre document sectaire : Livre des Bénédictions 6,24-26).

[203] Voir chapitre 1.

[204] Attention de ne pas faire l’amalgame entre « fidélité à ses idées » et « fidélités aux idées de la secte ». Jésus n’a pas été fidèle aux idées de la secte puisqu’il s’est fait baptiser. Par contre il a toujours été fidèle à ses idées, c'est-à-dire à celles qu’il a développées et intégrées, notamment auprès du Baptiste. La fidélité n’est pas la constance.

[205] Si Jésus avait été exclus de la secte, il n’aurait pas pu avoir la tentation d’y rester !

[206] Voir Jean 1,19-51. Ces quatre périodes successives sont rapportées en quatre paragraphes consécutifs, séparés par la même expression « Le lendemain … ». Le texte note aussi que trois jours plus tard, Jésus fit son premier signe à Cana de Galilée. Ainsi la révélation du Fils de Dieu aux hommes est présentée sur sept journées, à l’image de la création du monde dans la Genèse.

[207] Voir Jean 1,19-28.

[208] Voir Jean 1,29-34.

[209] Voir Jean 1,35-42.

[210] Voir Jean 1,43-51.

[211] Voir Jean 3,22-24.

[212] Voir Matthieu 4,12-17 ; Marc 1,14-15 et Luc 4,14-15.

[213] Voir Matthieu 4,12 et Marc 1,14.

[214] Voir Luc 3,19-20.

[215] Voir Synopse T2 §23.

[216] Voir chapitre 16.

[217] Voir Synopse T3 §79.

[218] Voir Jean 10,41.

[219] Voir, par exemple, Luc 3-3 …

[220] … puis Luc 3,15-18.

[221] Voir Jean 1,34.

[222] Voir le récit de la pentecôte dans Actes des Apôtres 2,1-4. Il y est clairement fait allusion à ce baptême dans l’Esprit Saint (ou le souffle de Dieu) et le feu. En effet, un « violent coup de vent » remplit la maison des apôtres et des « langues de feu » se posèrent sur eux. Pour les premiers chrétiens, le don de l’Esprit Saint était donc associé au baptême. Sur ces « langues de feu », voir, par exemple le manuscrit de Qumran 4Q530.

[223] Luc 3,16. Voir aussi Matthieu 3,11 et Marc 1,8.

[224] Cette hypothèse est confirmée par les versets Matthieu 3,12 et Luc 3,17. A cette époque, les moissonneurs secouaient le blé puis le jetaient en l’air et le vent séparait le grain de son péricarpe qui retombait un peu plus loin. Les résidus étaient alors brûlés. Cette technique rudimentaire est encore employée de nos jours dans des exploitations agricoles non mécanisées.

[225] Voir Synopse T2 §22.

[226] Jean 1,26.

[227] Ce genre de prophétie est typiquement qumrânienne ! Les premiers chrétiens ont interprété cette attente messianique des Esséniens en identifiant Jésus à l’envoyé de Dieu que cette communauté attendait.

[228] Jean 2,11.

[229] Voir Jean 1,35-39. L’un de ces deux disciples s’appelait André.

[230] Voir l’analyse de ces récits dans Synopse T2 §31.

[231] Voir respectivement Matthieu 4,18-22 et 9,9 ainsi que Marc 1,16-20 et 2,14.

[232] Cette construction pourrait être artificielle car elle s’appuie sur un événement postérieur à la résurrection (Voir Jean 21).

[233] Voir Luc 5,1-11. Voir aussi Luc 5,27-28.

[234] Voir Jean 1,40-51.

[235] Dans les synoptiques, ces récits de vocations semblent tous inspirés de l’appel d’Elysée (Voir 1Rois 19,19ss et Synopse T2 §31).

[236] Jean 1,46.

[237] Voir Jean 1,48.

[238] Il existait des communautés esséniennes réparties dans les villages du pays, et peut-être même à Jérusalem. Contrairement à Qumran où ne vivaient que des hommes, ces communautés acceptaient le mariage.

[239] Parmi les quatre évangélistes, Marc et Luc n’ont probablement pas été disciples de Jésus de son vivant. Matthieu (appelé aussi Lévi) aurait pu être cet homme qui a intégré tardivement le groupe des disciples (voir Matthieu 9,9-13) et qui n’était probablement pas d’obédience essénienne (c’était un collecteur d’impôts !). Seul l’évangéliste Jean aurait pu être l’un de ces tous premiers disciples choisi parmi les sympathisants esséniens qui avaient été séduits par le Baptiste (Voir Marc 1,19). D’ailleurs les thématiques présentes dans les écrits johanniques (évangile, épitres et Apocalypse) rappellent celles utilisées dans la littérature qumrânienne, mais aussi mandéenne (La secte des Mandéens se réclamait de Jean-Baptiste). Pour plus de renseignements, le lecteur pourra se reporter à Synopse T3 introduction et §317.

[240] Les anges évoqués par Marc (Marc 1,13) étaient probablement des membres respectables de la secte de Qumran qui ont soutenu Jésus. Ces Esséniens devaient jouir d’un profond respect parmi le peuple (Voir chapitre 11).

[241] Au début de son ministère, Jésus semble avoir simplement demandé à quelques personnes de le suivre dans sa mission. Ces personnes étaient qualifiées de « disciples ». Par contre, après sa première montée à Jérusalem lors de la fête des Tentes, Jésus aurait recruté encore d’autres disciples (dont Judas). Mais il aurait alors  spécifiquement formé ses fidèles de manière à ce qu’ils puissent prêcher et accomplir des signes comme lui, pour pouvoir prendre sa succession en cas d’arrestation (Voir fin de ce chapitre). C’est à cette occasion que ces fidèles ainsi formés auraient prit le nom d’ « apôtres » (Voir Synopse T3 introduction). L’évangile de Luc a d’ailleurs rapporté l’institution du groupe des douze apôtres à la suite d’un séjour de Jésus « dans la montagne » (Voir Luc 6,12-16). Or cette montagne désignait probablement Jérusalem (Voir chapitre 16). Cela confirmerait que le groupe des douze auraient bien été institué après le premier des deux séjours de Jésus dans la ville sainte, à l’occasion d’une fête des tentes.

[242] Voir Luc 10,1.

[243] Voir Jean 6,66.

[244] Voir chapitre 18.

[245] Voir Jean 3,1.

[246] Voir Marc 5,22.

[247] Voir, par exemple, Matthieu 15,22.

[248] Voir Luc 7,2.

[249] Voir, par exemple, Marc 1,29-31.

[250] Dans les évangiles, Jésus se compare d’ailleurs à un « médecin ». Voir Matthieu 9,12 ; Marc 2,17 ; Luc 5,31 mais aussi Luc 4,23.

[251] Les autorités religieuses juives de l’époque s’opposaient à la pratique de la médecine (Voir chapitre 9).

[252] Voir par exemple Matthieu 4,23-25 ; 8,16 ; 10,35 ; 14,35-36 ; 16,30 et ainsi de suite.

[253] Voir, par exemple, Marc 3,7-12 et 6,53-56.

[254] Voir, par exemple Matthieu 8,5-13 ; 15,22-28 et ainsi de suite.

[255] « Après cela, Jésus se rendit avec ses disciples dans le pays de Judée ; il y séjourna avec eux et IL BAPTISAIT. » Jean 3,22.

[256] Les synoptiques ont d’ailleurs occulté cet aspect de la vie de Jésus. Il leur était difficile de rendre compte de cette activité baptismale de Jésus sans le faire apparaître comme un simple disciple de Jean.

[257] Voir Mattieu 4,25.

[258] Dans ses activités baptismales, Jésus ne semblait pas faire preuve d’un charisme aussi marqué que son cousin. La prédication de ce dernier aurait pu avoir des accents populistes, ce qui expliquerait son succès. Mais cela lui aurait aussi attiré l’adversité des gouvernants. Effectivement, Hérode a fait emprisonner Jean par crainte de le voir exciter les foules contre lui. Jésus a, semble-t-il, été plus prudent en évitant de mélanger politique et religion (Voir la question de l’impôt à césar en Luc 20,20-26).

[259] « - à vrai dire, Jésus lui-même ne baptisait pas, mais ses disciples- » Jean 4,2. Cette précision a sans doute été rajoutée par l’ultime rédacteur de l’évangile de Jean pour atténuer la ressemblance entre les activités de Jésus et celles du Baptiste. Voir le commentaire dans Synopse T3 §81.

[260] Voir, par exemple, Matthieu 10,1 mais aussi Actes des Apôtres 3,1-10 et 5,12-16. Cette activité thaumaturgique des disciples est évoquée dans les évangiles, mais de façon discrète pour ne pas faire trop d’ombre à celle de Jésus. Par contre, après la résurrection les Actes des Apôtres ont mis en exergue ces « miracles » attribués notamment à Pierre. L’enseignement de quelques notions de médecines aux disciples correspond à la philosophie de Jésus qui manifestement souhaitait partager les mystères de l’amour de Dieu avec le peuple d’Israël et non en profiter de manière occulte au sein d’un milieu fermé comme celui de la secte de Qumran.

[261] Voir chapitre 12.

[262] Voir chapitre 9. Contrairement à ce qu’il se pratiquait à Qumran, Jésus a certainement dû être confronté à des malades peu zélés vis-à-vis de la Loi Mosaïque, venant le supplier de les guérir de suite, en pleine période de sabbat. Or, grâce à son empathie, Jésus devait pouvoir ressentir le désarroi profond de quelqu’un qui lui demandait une guérison, et à qui il la refusait pour un motif religieux. Tiraillé entre son respect pour la Loi et sa considération envers son interlocuteur, il est probable que Jésus ait plusieurs fois cédé. Devant la probable joie des patients d’être pris en charge, et peut-être même guéri, Jésus a sans doute rapidement comprit que les exigences de la Loi, si strictement appliquées dans son ancienne secte, étaient à relativiser. D’où la fameuse expression « Le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le Sabbat » (Voir Marc 2,27). Cela explique que l’idéologie qumrânienne de Jésus, ait pu évoluer au fur et à mesure des situations qu’il vivait parmi le peuple. Cette évolution ne consistait pas en une remise en cause de ses fondements idéologiques, comme l’immensité de l’amour de Dieu, mais en une adaptation au milieu où il vivait désormais. Là encore transparaissait le caractère d’HPI de Jésus avec cette faculté d’analyse, de remise en cause et d’évolution rapide de sa propre idéologie.

[263] Voir, par exemple, livre de l’Exode 4,9. Voir aussi les dix plaies d’Egypte et le franchissement de la mer à pied sec par les Hébreux.

[264] Voir, par exemple, Marc 8,11-13.

[265] Voir, par exemple, Luc 16,31.

[266] Voir, par exemple, Marc 3,22 et Jean 9,16.

[267] Voir, par exemple, Marc 1,34.

[268] Voir Jean 9,1-41 et Synopse T3 §262.

[269] Les évangélistes n’ont pas montré Jésus remettant en cause l’observance du sabbat (ou de la circoncision) ; ils ont simplement rapporté des avis de Jésus quant à son interprétation. Les docteurs de la Loi débattaient eux aussi de la façon de respecter le sabbat. Jésus n’a sans doute pas cherché à abolir le sabbat ; bien au contraire, il en aurait simplement donné une interprétation qui était emprunte d’un certain bon sens humaniste.

[270] L’évangile de Marc présente une autre guérison où la salive semble jouer un rôle thérapeutique (Marc 7,31-37). Il s’agit de la guérison d’un sourd. L’usage de la salive dans le traitement des lésions au niveau de l’oreille parait d’une efficacité discutable. Mais ce récit semble avoir été composé artificiellement par Marc (Voir Synopse T2 §158) à partir d’autres cas de guérison, peut-être précisément celle de l’aveugle.

[271] L’aura que lui conférait son statu d’ancien religieux de Qumran, de guérisseur, et d’hypothétique messie devait aussi lui permettre d’exercer une certaine influence psychologique sur le patient.

[272] Il est d’ailleurs constaté que la proportion de médecins est plus importante chez les HPI que dans le reste de la population.

[273] Voir, par exemple, la guérison d’un enfant en Marc 9,14-29. Les symptômes décrits par l’évangéliste font clairement penser à un cas d’épilepsie. Au terme de cette crise, l’enfant reste allongé et tous les témoins croient qu’ « il est mort ». Mais Jésus « le fit lever ». Ces mots évoquent la résurrection et tout particulièrement l’expression « se lever d’entre les morts ». De plus les récits de réanimations de personnes décédées offrent des similitudes entre eux, mais surtout avec d’autres textes comme celui de la résurrection du fils d’une veuve par Elie (Voir Premier livre des Rois 17,17-24), et celui de la résurrection du fils de la Shunamite par Elisée (Voir Deuxième livre des Rois 4,18-37). Ces miracles de Jésus pourraient donc avoir une origine remontant à des guérisons, mais qui auraient été mises en parallèle avec ces textes de l’Ancien Testament. Le but recherché par les évangélistes pouvait être, entre autres, de faire apparaitre Jésus comme le nouvel Elie.

[274] Voir « Un certain Juif, Jésus. Les données de l’histoire », de John P. Meier.

[275] Voir Matthieu 8,1-4 ; Marc 1,40-45 ; Luc 5,12-14 ainsi que Luc 17,11-19. Ces récits insistent d’ailleurs plus sur la purification des lépreux que sur leur guérison.

[276] Voir Matthieu 9,20-22 ; Marc 5,25-34 ; Luc 8,43-48. La description de la maladie a un caractère symbolique (utilisation du chiffre 12), et la guérison aussi (aucun geste de Jésus). La femme a simplement touchée la frange de son vêtement (ces franges avaient une valeur symbolique : voir Nombre 15,37-41).

[277] Lévitique 17,11

[278] Nombres 1,2

[279] Voir Nombre 19,11-13ss ainsi que Lévitique 14,1-57 et 15,1-33.

[280] Les Esséniens refusaient l’accès à leurs communauté aux personnes « paralysées des pieds ou des mains, boiteuses ou aveugle ou sourde ou muette ou frappée en sa chair d’une tare visible aux yeux (ndlr : les lépreux), ou toute personne âgée qui vacillerait sans pouvoir se tenir ferme au milieu de la Congrégation » (Règle annexe de la Communauté 2,5-7). Ce sont principalement ces personnes que Jésus guérit dans les évangiles. Mis à part le cas de la belle mère de Pierre atteinte de fièvre, les évangélistes auront présenté Jésus soignant essentiellement des maladies provoquant un état d’exclusion des communautés juives.

[281] Voir Matthieu 8,23-27 ; Marc 4,36-41 ; Luc 8,22-25.

[282] Voir Jonas 1,1-16.

[283] Voir Psaume 107,25.

[284] Voir Synopse T2 §141.

[285] Ses adversaires leur auront attribué un aspect diabolique.

[286] A propos de l’aveugle de Siloé, Jésus s’oppose à ses disciples et affirme clairement que la maladie n’est pas une conséquence du péché (voir Jean 9,2-3). Paradoxalement, dans ce même évangile, Jésus semble tenir le discours inverse à un paralytique en soulignant que sa souffrance était liée à son péché (voir Jean 5,14). Cette ambiguïté s’explique en considérant que les premiers chrétiens et les évangélistes, à l’image de la société juive de l’époque, devaient avoir du mal à intégrer les conceptions novatrices de Jésus sur l’indépendance entre le péché et le malheur. Dans un passage de l’évangile de Luc, Jésus utilise l’histoire d’un massacre perpétré par Pilate, et celle de la chute d’une tour, pour expliquer l’absence de lien entre péché et malheur selon ses conceptions (voir Luc 13,1-5). Ce passage semble très ancien (Voir Synopse T2 §215) et la nature de son contenu pourrait militer en faveur de l’attribution de ces paroles à Jésus lui-même.

[287] Par exemple, l’anecdote décrivant Jésus pardonnant ses péchés au paralytique (Voir Matthieu 9,1-8 ; Marc 2,1-12 et Luc 5,17-26) est une addition des évangélistes et n’existait pas dans le récit initial de ce miracle (Voir Synopse T2 §40). Autre exemple : à la pécheresse, Jésus ne dit pas « Je te pardonne tes péchés. » mais bien « Tes péchés ont été pardonnés. » (Voir Luc 7,48).

[288] Voir Jean 1,29.

[289] . Voir, par exemple Hymnes 17,15 : « … et tu (NDLR : Dieu) susciteras un Sauveur pour les racheter du péché et pour jeter au loin toutes leurs iniquités et pour leur donner en partage toute la gloire de l’Homme et l’abondance de jours. ».

[290] Il n’y a pas qu’à propos de miracles que les évangélistes auraient introduits cette thématique du pardon des péchés puisqu’elle se retrouve à propos du baptême dispensé par Jean. Matthieu a qualifié ce baptême de « baptême de conversion » (Voir Matthieu 3,11). Et d’après lui, les gens se faisaient baptiser en « confessant leurs péchés » (Matthieu 3,6). Les Actes des Apôtres (écrits par Luc) évoquent aussi ce « baptême de conversion » (Voir Actes des Apôtres 19,4). Le Baptiste demandait donc aux foules de se convertir, c'est-à-dire effectivement de reconnaître leurs péchés et d’essayer de s’en détourner à l’avenir. Aussi, les gens imploraient Dieu de les laver de leurs fautes, mais Jean n’avait pas donné à son baptême une fonction visant à pardonner ces péchés à la place du très haut. Or les évangiles de Marc et de Luc précisent qu’il s’agissait d’un « baptême de conversion en vue du pardon des péchés » (Voir Marc 1,4 et Luc 3,3. D’après Synopse T2 §19, ces deux versets auraient une même origine, ainsi que des accents très qumrâniens). En rajoutant « pour le pardon des péchés » les rédacteurs (donc les premiers chrétiens) ont donné un sens différent au baptême de Jean dont l’objectif initial n’était pas le pardon des péchés mais la conversion.

[291] Voir, par exemple, Matthieu 19,10 où même les disciples ne semblent pas partager les conceptions novatrices de Jésus à propos des relations entre l’homme et la femme. Certaines paraboles attribuées à Jésus paraissaient aussi en opposition avec tous les principes de la justice humaine (Voir Matthieu 20,1-16 avec la célèbre formule « les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. »). Enfin, Jésus lui-même aurait affirmé : « Pensez-vous que ce soit la paix que je suis venu mettre sur la terre ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division » (Luc 12,31).

[292] Voir, par exemple, Marc 9,32, ou encore Jean 13,28.

[293] Voir, par exemple Marc 2,18ss ; 2,24ss ; 3,6 et ainsi de suite.

[294] Voir, par exemple, Matthieu 12,1-8 et 15,1-2.

[295] Malgré leurs différences, les Pharisiens et les Esséniens (dont Jésus avait fait partie) nourrissaient probablement un certain respect mutuel. En effet, ils avaient en commun le même désir de vivre les idéaux de la loi mosaïque (mais selon des interprétations différentes). Ils étaient aussi liés dans leur opposition au pouvoir religieux en place à Jérusalem.

[296] Voir, par exemple, Luc 14,1.

[297] Jean les a même accusés, sans doute injustement, d’avoir prit une part active dans l’arrestation de Jésus (voir Jean 18,3). Plus précisément, cette aversion pour les pharisiens serait en grande partie due à l’un des rédacteurs successif du quatrième évangile. Ce dernier aurait vécu les débuts de la politique de rétorsion des Pharisiens à l’égard des chrétiens (Voir Synopse T3 introduction).

[298] Voir Marc 8,15.

[299] Voir chapitre 9 2.

[300] Les évangiles ont rapporté les malédictions de Jésus adressées aux Pharisiens en raison des contradictions auxquelles menait leur attachement excessif à la loi mosaïque (voir, par exemple Luc 11,39ss). Et Paul adressera des reproches similaires aux premiers chrétiens d’origine juive de l’église galate (Voir l’épître aux Galates).

[301] Voir chapitre 17.

[302] Voir, par exemple, Matthieu 22,15-22 sur la question de l’impôt à César. Jésus bénéficiait probablement de la sympathie d’une fraction de la population mais pas au point de créer une ébauche de force politique.

[303] Voir chapitre 18.

[304] Luc 13,31. Il s’agissait d’Hérode Antipas et non d’Hérode le grand qui était déjà décédé à l’époque.

[305] Voir annexe 2.

[306] Voir Deutéronome 16,16.

[307] Ce texte est souvent appelé « document C ». Voir Synopse T3 introduction.

[308] Voir Synopse T3 introduction.

[309] Voir Synopse T2 §273. Les synoptiques présentent Jésus montant à Jérusalem dans un contexte lié à la fête des tentes et poursuivent leur récit en décrivant ce séjour s’achevant par son arrestation au moment de la fête de … Pâque !

[310] La vie publique de Jésus, c'est-à-dire de son baptême à sa crucifixion se serait donc étalée sur environ une année. Il est généralement reconnu que seul l’évangile de Jean peut fournir une chronologie relativement fiable du ministère de Jésus. Ainsi, en comptant le nombre de pèlerinages de Jésus à Jérusalem indiqués dans cet évangile, des commentateurs en déduisent une durée du ministère de Jésus s’étalant sur trois années. Mais certains de ces pèlerinages ont été rajoutés artificiellement par les rédacteurs successifs de cet évangile et ne peuvent donc être comptabilisés. En s’appuyant donc sur le texte initial de l’évangile (et non sur sa version finale), on aboutit à une vie publique d’environ un an.

[311] Voir Jean 7,10.

[312] Voir Matthieu 23,37.

[313] Voir Jean 7,1-10.

[314] Jean 7,10.

[315] Versets 2, 5 et 10.

[316] En dehors de ce récit, les « frères » de Jésus sont évoqués à deux autres reprises dans l’évangile de Jean : lors des noces de Cana (Voir Jean 2,1-12) et lors de l’apparition du ressuscité à Marie de Magdala (Jean 20,11-18). La mention des « frères » de Jésus dans le récit des noces de Cana est si étonnante qu’elle a parfois été retranscrit par « disciple » au verset 2, ce qu’il n’était pas possible de faire au verset 12 étant donné que les disciples étaient déjà mentionnés (Voir Synopse T3 §29). De même, il est étrange que Jésus demande à Marie de Magdala d’annoncer sa résurrection à ses « frères » (Jean 20,17) et non à ses disciples (Jean 20,18).

[317] Jean 7,5. Voir aussi les trois versets suivants. L’hypothèse de la désignation d’ascètes de Qumran par le terme « frères » permet aussi de lever les ambiguïtés liées à l’emploi de ce mot dans les récits des noces de Cana et de l’apparition du ressuscité à Marie de Magdala.

[318] Ceux que les synoptiques appelaient les « anges ». Voir chapitre 11.

[319] Dont Jésus lui-même !

[320] Ces Esséniens de Qumran auraient aussi pu rencontrer Jésus au cours d’un de leurs voyages de pèlerinage à Jérusalem.

[321] Voir Matthieu 17,1-9 ; Marc 9,2-10 et Luc 9,28-36.

[322] Matthieu 17,1.

[323] Luc 9,28.

[324] Matthieu 17,2.

[325] Matthieu 17,3.

[326] Voir Matthieu 17,4.

[327] Matthieu 17,5.

[328] Matthieu 17,6.

[329] Voir Matthieu 17,7.

[330] Voir Matthieu 17,8.

[331] Voir Matthieu 17,9.

[332] Voir Synopse T2 §169.

[333] La fête durait sept jours pendants lesquels les pèlerins dressaient des tentes où ils y prenaient leur repas en mémoire de la période de nomadisme qu’avait connu le peuple Hébreu à sa sortie d’Egypte avec Moïse. A l’époque de Jésus, la Pâque Juive et les Tentes étaient les deux principales fêtes religieuses.

[334] Les synoptiques ont indiqué que le vêtement de Jésus devint d’un blanc éclatant (Voir par exemple Marc 9,3) ; sa couleur initiale devait donc être le blanc … comme ceux portés par les Esséniens ! (Voir « Guerre des Juifs », livre 2 chapitre 8, de Flavius Josèphe.)

[335] Les esséniens se décrivaient parfois comme des « fils de lumière » (voir, par exemple, Règle de la Communauté 3,13). Sur le concept de transfiguration, voir Hymnes L 7,24 (« Et je serai resplendissant de lumière sept fois … »), 1 Hénoch 71,1 (« J’ai vu les saints êtres angéliques … tout revêtus de blanc et le visage brillant comme du cristal. »), 1 Hénoch 71,10 (« Sa tête avait la blancheur et la pureté de la laine, ainsi que Son vêtement indescriptible »), et ainsi de suite.

[336] Comparer notamment Matthieu 4,17 et 17,5.

[337] Voir Jean 1,32.

[338] Voir Synopse T2 §169.

[339] Voir chapitre 11. Le terme « ange » désignait probablement les anciens de Qumran qui devinrent chrétiens par la suite.

[340] Pour Matthieu, Marc et Luc, Jésus était le Fils de Dieu. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que ses deux anciens « collègues » qumrâniens fussent comparés à Moïse et Elie ! De plus, le livre du Testament de Moïse à été écrit entre les années 7 et 30 de notre ère par un Essénien modéré qui s’est donc exprimé en lieu et place de Moïse. Cet auteur était probablement contemporain de Jésus, et avait donc une bonne raison de porter ce surnom de Moïse ; peut-être était-il l’un de ces deux « frères » présent le jour de la transfiguration.

[341] Voir Jean 7,10. La discrétion recherchée initialement par Jésus explique qu’il n’ait pas souhaité être accompagné par tout son groupe de disciples. Il aurait alors été très vite repéré.

[342] Pour Marc, le titre de Fils de Dieu porté par Jésus devait rester caché jusqu’à sa mort avant d’être révélé au monde. Ainsi, dans cet évangile, Jésus demande le silence à plusieurs reprises à ceux qui ont percé prématurément le mystère de son identité.

[343] Jésus semble avoir prit de façon similaire sa décision de Jésus de monter à Jérusalem pour la Pâque juive (Voir chapitre suivant).

[344] Voir chapitre 1.

[345] Voir les récits de l’arrivée triomphale à Jérusalem : Matthieu 21,1-11 ; Marc 11,1-11 ; Luc 19,28-40 ; Jean 12,12-16.

[346] Voir Matthieu 26,5 ; Marc 14,2 et Luc 22,2. Matthieu précise que les grands prêtres refusèrent précisément d’arrêter Jésus pendant cette fête. Et comme les synoptiques ont fondu en un seul récit les deux montées de Jésus à Jérusalem, il est probable que ces versets s’inscrivaient initialement dans le cadre de la fête des Tentes, et non dans celui de la Pâque Juive comme indiqué dans les textes.

[347] Lors de cette fête s’étalant sur sept journées, de nombreux pèlerins avaient coutume de planter leur tente au mont des oliviers. C’est sans doute à l’occasion de cette solennité que Jésus a dû passer quelques nuits en cet endroit.

[348] Voir Jean 9,1-41.

[349] Voir les récits des vendeurs chassés du temple : Matthieu 21,12-17 ; Marc 11,15-18 ; Luc 19,45-48 et Jean 2,13-16.

[350] Voir Jean 11,54.

[351] Pour le déroulement de ce séjour à Jérusalem, voir Synopse T3 introduction.

[352] Ce texte est souvent dénommé « document C » (Voir Synopse T3 introduction).

[353] Jean 11,54.

[354] Jésus avait probablement enseigné à ses disciples quelques rudiments de médecine leur permettant d’effectuer des guérisons. Or, généralement, les guérisseurs conservent jalousement leur savoir et le divulguent difficilement à autrui. L’amitié profonde de Jésus pour ses disciples l’a donc amené à leur transmettre tout ce qu’il avait de plus précieux.

[355] Voir Matthieu 10,1-15 ; Marc 6,7-13 et 30-31 ; Luc 9,1-6 et 10.

[356] Voir Marc 6,31. L’évangile de Luc devait initialement mentionner ce lieu désert mais les rédacteurs successifs l’ont modifié et ont spécifié la ville de Bethsaïde (Luc 9,10) pour effectuer un lien avec le récit suivant (la multiplication des pains). Voir Synopse T2 § 151.

[357] Cette période de vie semi-clandestine « imposée » est relativement peu évoquée dans les évangiles car Jésus ne pouvait manifestement plus effectuer de signes (c'est-à-dire de guérisons publiques). Ce furent probablement les disciples qui prirent le relais de leur maître dans ce type d’activité. Jésus avait dû les former et leur prodiguer son enseignement à cette intention. Mais les évangélistes ne pouvaient pas présenter de façon trop ostentatoire les signes accomplis par les disciples sans porter ombrage à l’œuvre de Jésus. Ainsi cette période fut probablement évoquée brièvement dans les textes. D’ailleurs le document source de l’évangile de Jean ne lui consacre qu’un unique verset pour résumer cette période entre la fête des Tentes et les évènements liés à la Pâque suivante : « De son côté, Jésus s’abstint désormais d’aller et de venir ouvertement parmi les Juifs : il se retira dans la région proche du désert, dans une ville nommée Ephraïm, où il séjourna avec ses disciples » (Jean 11,54. Voir Synopse T3 introduction). Cela pourrait expliquer aussi pourquoi les synoptiques aient fusionné les deux montées à Jérusalem en une seule (Par ailleurs, la fête des tentes était la plus importante de l’année pour les Juifs, alors que pour les chrétiens c’était la Pâque. Cette « fusion » permettait d’escamoter le nom de la première en lui attribuant celui de la seconde).

[358] L’évangile de Luc à précisément rapporté une parole de Jésus indiquant qu’ « il n’est pas possible qu’un prophète périsse hors de Jérusalem » (Voir Luc 13,31-33).

[359] Voir l’épisode de la résurrection de Lazare en Jean 11,1-44.

[360] Voir Jean 11,3.

[361] Voir Jean 11,6.

[362] Voir Jean 11,8 et 11,16. Les disciples semblaient bien conscients des risques que comportait une telle expédition.

[363] Voir chapitre précédent.

[364] Cette simple guérison fut probablement présenté par les évangélistes comme une résurrection (ou plus exactement un retour à la vie biologique) pour annoncer par anticipation celle de Jésus.

[365] Voir Matthieu 26,26-29 ; Marc 14,22-25 et Luc 22,14-20.

[366] Ce dernier repas s’est sans doute déroulé quelques jours avant la Pâque juive, mais les synoptiques l’auraient assimilé à un repas pascal pour profiter de la dimension symbolique de cette fête (Voir Synopse T2 §317).

[367] Voir Luc 22,17 et 20.

[368] Luc 22,14-18.

[369] Voir Synopse T2 §318. Les auteurs précisent que cette hypothèse de l’addition des versets 19b et 20 est la « plus vraisemblable ». Cependant, ils ajoutent « Mais n’oublions pas que le vrai n’est pas toujours le plus vraisemblable » ! Cette « pirouette » est elle un manque de confiance dans leur propre travail … ou une simple précaution pour se protéger ? Effectivement, si cette hypothèse de l’addition des versets 19b et 20 devait s’imposer, cela remettrait en cause l’historicité des paroles de Jésus : « Faites ceci en mémoire de moi. » (Luc 19b). L’institution de l’Eucharistie aurait alors été le fait des premiers chrétiens et non de Jésus.

[370] Luc 22,19-20.

[371] Xavier Léon-Dufour a soutenu aussi la présence de deux récits différents des évènements survenus lors du dernier repas de Jésus. Pour lui, Luc 22,14-18 est de nature « existentielle » et Luc 22,19-20 de nature « cultuelle ». Il a aussi montré que l’évangile de Marc comporte des traces d’un récit existentiel primitif auquel aurait été substitué l’actuel récit cultuel. En 2005, peu avant sa mort, Xavier Léon-Dufour a précisé que l’interprétation du récit existentiel « en est encore à ses débuts ». (Voir « Le partage du pain eucharistique selon le Nouveau Testament » et « Le pain de la vie », de Xavier Léon-Dufour.)

[372] En particulier, Jésus n’aurait pas dit « Faites ceci en mémoire de moi » car cette injonction, pourtant fondamentale dans le rite de l’Eucharistie, n’apparait pas dans le texte initial de Luc.

[373] Comparer les récits de l’institution de l’eucharistie par Jésus avec Règle de la Communauté 6,4-5 : « … le prêtre étendra en premier sa main pour qu’on prononce la bénédiction sur les prémices du pain et du vin … ». Comparer aussi avec Joseph et Aséneth 8,11 : « Renouvelle-la (NDLR : Aséneth) par ton Esprit (NDLR : celui de Dieu), Réforme la de ta main [cachée], revivifie-la de ta vie, qu’elle mange ton pain de vie, qu’elle boive ta coupe de bénédiction … et qu’elle entre dans ton repos, celui que tu as préparé pour tes élus. ». De même, voir Règle annexe de la Communauté (2,17-22) qui décrit le repas communautaire idéal, ou plus exactement la Cène eschatologique en présence des messies (à cette époque les esséniens espéraient la venue de deux messies, l’un prêtre, l’autre roi). Enfin, dans le testament de Lévi (8,5), une vision rapporte qu’un « deuxième (ange) me (NDLR : Lévi) lava d’une eau pure, me nourrit de pain et de vin, aliments suprêmement saints, et me revêtit d’une robe sainte et glorieuse. ». Ce verset pourrait être la source de l’équivalence entre l’institution de l’eucharistie dans les synoptiques et le lavement des pieds dans Jean.

[374] Jérémie 16,6-7.

[375] Pour cette même raison, la pratique de ce rituel aurait pu être « gommée » par les scribes Juifs dans les textes anciens comme ceux constituant le Pentateuque.

[376] Voir testament de Benjamin 3,8.

[377] Voir, par exemple Siracide 31,27.

[378] Voir Luc 24,13-35.

[379] Marc 14,24.

[380] Matthieu 26,28.

[381] Voir chapitre 12.

[382] Luc 22,20.

[383] Voir, par exemple, Ecrit de Damas B 2,12.

[384] Voir Testament de Benjamin 3,8 ou le sang de l’agneau de Dieu est qualifié de « sang de l’Alliance ».

[385] Cette absence de l’institution de l’Eucharistie dans Jean pourrait s’expliquer par la présence d’un autre passage de cet évangile qui y ferait allusion (passage souvent dénommé « discourt sur le pain de vie », Jean 6,51-58). Or ce passage ne figurait pas dans le texte initial de Jean (Voir Synopse T3 introduction). Ce n’est que sous la plume des différents rédacteurs consécutifs qu’il apparut. De plus, ce récit est basé sur une anecdote s’inscrivant probablement dans le contexte de la fête des Tentes à Jérusalem (Voir Synopse T3 §163). Elle n’aurait donc pas de rapport avec la mort de Jésus. A l’origine, il s’agissait là d’une discussion où des Juifs faisaient remarquer à Jésus que Moïse avait donné la manne à manger aux hébreux dans le désert. Ils se demandaient quel signe équivalent le galiléen pouvait faire pour être reconnu comme envoyé par Dieu. Or pour les Juifs, la manne était le symbole de la loi mosaïque (donc de la Parole de Dieu) qui nourrissait le peuple dans le désert. Ainsi, par ce discourt imagé, ils exprimaient de façon métaphorique qu’ils étaient persuadés de vivre selon l’authentique Parole de Dieu et qu’ils se posaient des questions sur la légitimité de la doctrine de Jésus (Voir Synopse T3 §163). Mais ce dernier aurait rebondit sur leur métaphore en soulignant que la manducation de la manne au désert n’avait pas empêché les Hébreux de mourir, et que cette manne n’était donc probablement pas la vraie Parole de Dieu. Puis, après avoir de cette manière prit en défaut ses interlocuteurs sur leurs propres affirmations, Jésus pouvait se légitimer en affirmant qu’il était le véritable « pain de vie », c'est-à-dire que de sa bouche sortait l’authentique Parole de Dieu ; il invitait donc le peuple à se nourrir de cette Parole censée guider vers la vie éternelle (car Jésus croyait en la résurrection). En piégeant ainsi ses détracteurs sur leurs propres allégations, Jésus esquivait la demande des Juifs de leur donner un signe venu du ciel. Cette façon de se sortir d’embarras lors de joutes verbales semblait être usuelle pour Jésus (Voir la question de l’impôt à César en Marc 12,13-17 ou encore celle de scribes en Luc 20,1-8). Ce passage de l’évangile de Jean s’apparente donc à un développement d’un court récit des synoptiques où Jésus refuse de donner un signe aux Pharisiens, peu après la multiplication des pains (Voir Matthieu 16,1-4 et Marc 8,11-13. D’autres récits sont rédigés dans un esprit similaire, par exemple, Luc 17,20-21 et 21,7-9 …). Ainsi, les ultimes rédacteurs de l’évangile de Jean auraient exploité une simple escarmouche verbale entre Jésus et ses détracteurs, à propos de la manne donnée par Moïse, pour en donner une interprétation à caractère doctrinale.

[386] Peut-être aussi parce que Jean n’a pas souhaité inscrire sa doctrine sur le « pain de vie » dans le contexte de la Passion. Pour l’évangéliste, Jésus était le pain de vie, c'est-à-dire la Parole de Dieu donnée aux hommes, et dont les disciples étaient appelé à en devenir les dépositaires et les vecteurs ; il n’y avait donc pas lieu d’effectuer un transfert symbolique de l’essence même de Jésus dans la fraction du pain lors d’un rituel d’aspect funéraire … et d’esprit essénien. Ainsi les ultimes rédacteurs de l’évangile de Jean ont fait l’amalgame pain-Parole de Dieu-Jésus dans un autre contexte que celui du dernier repas, et sous une autre forme qu’une institution de l’Eucharistie.

[387] Il semblerait que les évangélistes synoptiques aient connu cet épisode du lavement des pieds puisque Luc y fait probablement une discrète allusion (Voir Luc 22,24-27) dont on retrouve aussi la trace chez Marc et Matthieu (Voir Synopse T3 §316).

[388] Jean 13,33.

[389] Voir, par exemple, Luc 22,33-34.

[390] Voir Matthieu 26,34 ; Marc 14,30 ; Luc 22,34 et Jean 13,28.

[391] Voir Matthieu 26,14-16 puis 26,20-25 et 26,47-50 ; Marc 14,10-11 puis 14,17-21 et 14,43-45 ; Luc 22,1-6 puis 22,21-23 et 22,47-48 ; Jean 13,2 puis 13,21-30 et 18,1-5.

[392] Voir Jean 13,30.

[393] Jean 13-29.

[394] Voir Jean 13,28.

[395] Face à la mort, les prophètes ne cherchaient pas d’échappatoire en se protégeant avec des armes ou dans un rapport de force vis-à-vis de leurs agresseurs. Ils mettaient toute leur confiance en Dieu et acceptaient de se soumettre à sa volonté, exactement comme semble l’avoir fait Jésus.

[396] Lors de la fête des Tentes, les pèlerins avaient l’habitude de dresser leurs tentes au mont des Oliviers, et non en pleine ville, ce qui explique qu’à cette époque de l’année l’endroit devait grouiller d’une population au milieu de laquelle Jésus était en sécurité, même la nuit (Voir Synopse T3 introduction). Mais à l’approche de la Pâque juive, le mont des Oliviers devait être désert, surtout après le coucher du soleil. C’était donc bien l’endroit idéal pour une arrestation discrète et sans émeute.

[397] Même si les autorités religieuses avaient eu vent de la présence de Jésus à Béthanie, il était difficile d’envoyer là-bas une troupe armée pour l’arrêter. En effet, c’était prendre le risque d’une émeute et d’un bain de sang à l’approche de la Pâque. Par contre, comme semblent l’indiquer les évangiles (Voir Matthieu 26,14-16 ; Marc 14,10-11 et Luc 22,3-6), il est probable que Judas ait été soudoyé par les Saducéens depuis un certain temps afin de surveiller son maître et de le dénoncer à un moment opportun. Mais Jésus devait avoir comprit le double jeu du disciple (peut-être grâce à son empathie).

[398] Voir Luc 22,39.

[399] Voir chapitre 16.

[400] Comme la remarque en a été faite en début de chapitre, il est difficile d’expliquer comment Judas aurait pu s’éclipser pendant le repas et prendre congé du petit groupe sans attirer la suspicion. Il est plus vraisemblable que Jésus soit monté au jardin des Oliviers uniquement avec ses plus fidèles disciples, comme Pierre Jacques et Jean, et qu’il ait demandé aux autres de rester l’attendre à Béthanie. Ainsi, lorsque la maisonnée se serait endormie, Judas n’aurait eu aucun mal à partir discrètement pour vendre son maître.

[401] Voir Apocalypse d’Abraham 29,2-11.

[402] Voir Luc 22, 37-38.

[403] Voir Luc 22,44.

[404] Voir, par exemple, Testament d’Abraham 20,5.

[405] Voir Matthieu 16,21 ; Marc 8,31 ; Luc 9,22.

[406] Voir Marc 15,39.

[407] Voir Jean 19,23.

[408] Voir Matthieu 27,51 ; Marc 15,38 et Luc 23,45.

[409] C'est-à-dire crucifié.

[410] Ce passage aurait pu inspirer le récit de la Pentecôte dans les Actes des Apôtres.

[411] Voir Testament de Benjamin 9,2-5.

[412] Voir le cas du crucifié de Jérusalem découvert dans le quartier de Giv’at ha-Mivtar.

[413] Voir Synopse T2 §313.

[414] Voir Matthieu 26,6-13 ; Marc 14,3-9 et  Jean 12,1-8.

[415] Voir Synopse T2 §357.

[416] Voir Jean 19,40.

[417] Voir Matthieu 27,59 ; Marc 15,46.

[418] Voir Luc 23,53 et 24,13.

[419] Voir notamment Synopse T2 §359.

[420] Voir Matthieu 27,62-66.

[421] Voir Matthieu 28,1-8 ; Marc 16,1-8 ; Luc 24,1-12 et Jean 20,1 et 11-18.

[422] Voir respectivement Jean 20,1 ; Matthieu 28,1 ; Marc 16,1 et Luc 23,55.

[423] Matthieu 28,2-3.

[424] Marc 15-5.

[425] Luc 24,4.

[426] Voir Jean 20-12. Jean se méfiait probablement des Esséniens et ne les comparait probablement pas à des « anges ». Effectivement la mention dans cet évangile d’ « anges vêtus de blanc » provient sans doute d’une harmonisation avec les synoptiques (Voir Synopse T3 §361).

[427] Les maîtres esséniens étaient habillés de blanc. Voir le chapitre 5 sur les tentations de Jésus au désert. Le mot « ange » aurait pu désigner d’anciens membres de Qumran qui auraient suivit Jésus (Voir chapitre 9). Voir aussi l’épisode de la transfiguration, chapitre16.

[428] Voir Luc 24,13-35 et chapitre 17. Marc évoque rapidement cet épisode (voir Marc 16,12-13). Mais par contre, il indique que le témoignage des disciples d’Emmaüs ne fut pas suffisant pour convaincre les apôtres. Matthieu n’a pas précisé à quel signe les apôtres ont reconnu Jésus ressuscité. Jean n’ayant pas rapporté le récit de l’institution de l’eucharistie, il est logique qu’il n’évoque pas la fraction du pain dans le processus de reconnaissance de la résurrection de Jésus par ses amis. La perception de Jésus ressuscité ne s’est peut-être pas déroulée en une seule étape lors de la célébration du rituel funéraire Juif du pain et de la coupe de consolation ; mais ce rituel est devenu rapidement le symbole le plus marquant de ce processus de reconnaissance du Christ vivant pour toujours. La Pentecôte sera comme l’ultime étape de ce processus.

[429] Marc 1,1. Voir aussi, par exemple, Matthieu 4,17, Luc 3,22 et Jean 1,34.

[430] Pour certain personnage historiques, en particulier Moïse, l’exploitation des données contenues dans les textes ne semble pas permettre de dégager des traits de personnalité authentiques. Il est donc difficile de conclure en faveur ou non de réels signes évocateurs de haut potentiel.

[431] Voir chapitre 8.

[432] Par définition, un prophète a des capacités lui permettant de sentir avant les autres la tournure future des évènements. De même les prophètes de l’Ancienne alliance affichaient généralement une grande sensibilité aux questions de justice et de moralité, ainsi qu’une fidélité très forte à leurs idées, pouvant les conduire jusqu’au martyre. Ces éléments sont évocateurs de haut potentiel intellectuel.

[433] Esséniens et Saducéens se disaient descendants de Sadoq, le Grand-Prêtre du temple de Jérusalem sous Salomon.

[434] La doctrine de la communauté a, semble-t-il, connu quelques évolutions. Il ne s’agissait donc pas d’une secte obscurantiste, mais d’un groupe où il était possible de discuter pour progresser dans la connaissance des idéaux communs. Par exemple, au sujet des croyances messianiques, la Règle de la Communauté fait référence à deux messies, l’un prêtre et l’autre roi (Règle de la Communauté 9,11), alors que l’Ecrit de Damas évoque un unique messie, à la fois prêtre et roi (Ecrit de Damas 12,22). De telles évolutions peuvent être liées, par exemple, à des modifications du contexte politique comme la prise de Jérusalem par Pompée en 63 av JC. Cela sous-entend un débat d’idées au sein de la secte et non une doctrine figée.

[435] Comme Moïse avait scellé en faveur du peuple hébreu l’ « ancienne Alliance » avec Dieu au Sinaï, les Esséniens revendiquaient l’exclusivité d’une « nouvelle Alliance » avec Dieu, scellée par le fondateur de leur communauté (le « Maitre de Justice »). Cette doctrine est présentée dans l’Ecrit de Damas.

[436] Les Esséniens pratiquaient des rituels dont la fonction était d’acquérir ou de conserver une place dans leur communauté Voir, par exemple, Règle de la Communauté 1,16-2,18.

[437] Voir, entre autre, Règlement de la Guerre 1,1-9.