Depuis mille ans
 

La Famille Rostand raconté par Jean Toche

L'accent

L'Hôtel du Clair de Lune

Le Bonhomme aux oiseaux

Dernière chanson 

Hanneton vole 

Les fleurs 

Les châteaux 

Pour étonner les étoiles 

Les photographies 

Le paradis et l'enfer 

Demain 

Paris 

Bye Bye

Depuis mille ans 

Le porte bonheur 

Nature reste telle que tu es 

Contact

J'ai rencontré Jean en 1967. Je venais d'acheter pour ma femme La médaille d'amour, et, dans le coffret, il y avait ce poème : Lorsque je serai vieux. J'en écris la musique, la dépose à la SACEM. Il me fallait l'accord de l'héritier qui était Jean Rostand; et c'est ainsi que je suis arrivé chez lui, 29 rue Pradier, dans sa propriété "l'Hermitage", à Ville d'Avray. Je rentre dans un grand parc et j'appelle, lorsque apparaît un homme avec un pantalon de velours, une chaussure différente de l'autre, c'est-à-dire, une sans lacets, qui, la pipe à la bouche, me dit : "qu'est-ce que vous cherchez ?" Je le lui explique et il m'invite à rentrer chez lui. "Bon, je vous écoute, jouez moi donc cette fameuse chanson, car je ne vous donnerai rien si cela ne me plaît pas". Il s'assoie dans son grand fauteuil, dans un salon immense, très froid. Je commence à jouer.
Lorsque je termine, il ne bouge pas, reste de glace, me regarde et me dit : "Rejoue-la encore une fois". Au milieu de la chanson, il s'écroule en pleurant. Je ne savais que faire, je m'arrête de jouer et il me dit : "Non, non, continue...". Je termine difficilement, très ému de voir, à 25 ans, un homme de 73 ans pleurer ; j'ai immédiatement pensé que c'était perdu. Après quelques secondes de silence, il me dit : "Comment un jeune comme toi peut-il chanter la chanson que maman a écrite il y a 77 ans pour papa ?". A partir de cet instant, il s'est passé quelque chose entre nous : il me donne un autre texte qu'il va chercher dans son bureau en grand désordre, car des papiers il y en avait partout. Il s'agissait de Victor Hugo : Depuis mille ans. Je prends ma guitare, et j'improvise. Il me demande si je connais la musique, je lui réponds que non car je suis totalement autodidacte. Je ne sais si c'est l'émotion ou le destin qui s'ouvre devant moi, mais je lui joue : "Depuis mille ans"
 
DEPUIS MILLE ANS

Depuis mille ans la guerre
Plait aux peuples querelleurs,
Et Dieu perd son temps à faire
Les étoiles et les fleurs.

Les conseils du ciel immense,
Du lys pur, du nid doré,
N’ôtent aucune démence
Du coeur de l’homme effaré
Aucun peuple ne tolère
Qu’un autre vive à côté
Et l’on souffle la colère
Dans notre imbécilité.

Depuis mille ans la guerre
Plait aux peuples querelleurs,
Et Dieu perd son temps à faire
Les étoiles et les fleurs.

On pourrait boire aux fontaines,
Prier dans l’ombre à genoux,
Aimer songer sous les chênes,
Tuer son frère est plus doux.
On se hâche, on se harponne,
On court par monts et par vaux,
L’épouvante se cramponne
Du poing au crin des chevaux.

Depuis mille ans la guerre
Plait aux peuples querelleurs,
Et Dieu perd son temps à faire
Les étoiles et les fleurs.

Et l’ombre est sur la plaine,
Oh, j’admire en vérité
Qu’on puisse avoir la haine
Quand l’alouette a chanté.