V. Fantaisie pour luth sur un thème de Schütz (Guy Morançon)

 

A. Qui est Guy Morançon, Chevalier des Arts et des Lettres?

B. Quelques mots sur l'oeuvre pour luth de Guy Morançon 

 

 

 

A. Qui est Guy Morançon, Chevalier des Arts et des Lettres, né à Marseille en 1927 ?

 

Bien connu de tous les organistes par ses Noëls de Provence, Guy Morançon a été en poste comme titulaire de l’orgue Kern à la Basilique Notre-Dame des Victoires de Paris jusqu’à l’été de cette année 2009, y totalisant 50 années de service. Mais auparavant, il était déjà organiste à Marseille dès l’âge de 12 ans, et devenait titulaire dès l’âge de 17 ans.

 

Sa formation a été poursuivie, après le CNSM de Marseille, à l’Institut Grégorien de Paris, à la prestigieuse Accademia Chigiana de Siena (Italie), et enfin au CNSM de Paris où il est le brillant élève d’Olivier Messiaen qui fera plus tard son éloge. Mais d’autres grands maîtres ont contribué à le former : Carl Schuricht, et Marcel Dupré pour ne citer qu’eux.

 

Il a donné des récitals à travers toute l’Europe et aux Etats-Unis, dans les festivals les plus prisés et sous la direction de chefs d’orchestre mythiques. Il est le premier à diriger en France la version intégrale de l’Oratorio Elias de Mendelssohn.

 

Cependant il est aussi, et peut-être surtout, compositeur. Le fait qu’il ait été disciple de Messiaen aurait pu lui porter préjudice en l’embarquant dans l’attitude stérile de l’épigone. Mais il a su intégrer l’influence indiscutable du maître en y apportant son propre influx vital, si différent, si original, et par ailleurs, du moins selon l’auteur de ce site, marqué également par l’influence des derniers romantiques comme, par exemple, Anton Bruckner. Il est intéressant à ce propos de comparer à l’audition sa Messe de Verlaine et les Trois petites liturgies de la présence divine de Messiaen.

Ce n’est pas ici le lieu de procéder à une énumération fastidieuse des œuvres de Guy Morançon : on pourra trouver la documentation nécessaire sur d’autres sites. Certaines de ces œuvres ont été gravées, d’autres pas (c’est bien fâcheux !). Mentionnons seulement quelques titres : Ennéagone, Trois études pour orchestre à cordes d’après Paolo Ucello, Pièces ornementales pour clarinette et orgue, Musique pour orgue et cordes, Messe des bergers de Provence (enregistrées).

 

Guy Morançon a également écrit pour la guitare (Suite latine, Analecta, Petit livre pour la guitare, Sirventès). Plus récemment (2002), il a composé Complainte à la Vierge, œuvre pour soprano et guitare élaborée sur un texte anonyme du XVe siècle, dont le guitariste Partick Ruby et la soprano Marie-Claire Leblanc ont gravé une très belle interprétation pour leur CD Chants sacrés (ADF 71, 300 028.2). La partition a une durée de 14 minutes.

 

Ecrire pour le luth représentait pour Guy Morançon une expérience nouvelle et un défi qu’il a relevé avec une rigueur dans le travail exhaustif préalable d’information relevant autant de l’esprit cartésien que de l’attitude méthodique et soigneuse propre à l’esprit germanique. L’auteur de ce site est le dédicataire de cette œuvre unique et se réjouit de pouvoir l’inscrire à son répertoire, la donnant aussi souvent que l’occasion s’en présentera.

 

Que le maître veuille bien trouver dans cette page l’expression d’un hommage personnel.

 

 

 

B. Quelques mots sur l'oeuvre pour luth de Guy Morançon

 

La Fantaisie pour luth à 8 chœurs sur un thème de Schütz est une œuvre à caractère rhapsodique, formée de l’exposé du thème suivi de 11 variations et 2 ponts modulants, 14 « épisodes » au total. Elle dure environ 17 minutes. Le thème, qui est emprunté au psaume 39, originalement à quatre voix, du Kleiner Liedpsalter, est exposé à deux voix dans la plus stricte atmosphère polyphonique renaissante avec un léger remaniement rythmique dans ses mesures centrales. Il forme une courte pièce qu’on pourrait d’ailleurs imaginer jouer séparément au sein d’un programme de musique ancienne, mais ce n’est pas conforme au voeu du compositeur, qui insiste sur le fait que la partition ne prend sens que comme un tout. Et il a raison. Mais on ne peut comprendre cela qu’en jouant l’œuvre dans son intégralité.

Voici un plan de l’œuvre :

1. Thème

2. Variation 1

3. Variation 2

4. Variation 3

5. Pont modulant 1

6. Variation 4

7. Variation 5

8. Variation 6

9. Variation 7 (« la fête du pèlerin »)

10. Pont modulant 2

11. Variation 8

12. Variation 9

13. Variation 10

14. Variation 11

 

Les variations 1 et 2 font la transition entre l’univers sonore des Anciens et l’univers sonore des modernes. La 2 est contemporaine, et dans toutes celles qui vont la suivre, le thème sera distinctement reconnaissable et en dialogue constant avec ses partenaires de notre temps. C’est dans la variation 5, simple et originale, que va culminer pour la première fois le contraste entre la voix du maître baroque et celle de son interlocuteur d’aujourd’hui. Une des variations, la 7, est très éloignée du thème et introduit une sorte de surprise qui, associée aux deux ponts modulants, prévient le procédé de la variation de sombrer dans la monotonie ; elle est rythmique d’un bout à l’autre, en accords plaqués. J’ai été tenté de l’appeler « la fête du pèlerin » pour exprimer à la fois son caractère de diversion, de danse improvisée et de participation à un processus de nature sacrée. Elle aussi pourrait faire l’objet d’une exécution séparée, mais avec la même réserve que celle exprimée plus haut.

 

Plusieurs tonalités sont représentées dans l’ensemble de l’œuvre : ré mineur, la mineur, ré majeur, sol mineur.

 

Il est intéressant de mentionner une symétrie dans la disposition des quatorze épisodes : le thème et la variation 1 forment un groupe de deux qui se retrouve inversé à la fin dans le groupe des variations 10 et 11 : arpèges dans la 1 et la 10, en ré mineur toutes deux ; thème choral à deux voix dans l’exposé, repris et enrichi harmoniquement dans la 11 avec des accords arpégés qui donnent dans certaines mesures l’impression d’une écriture à trois, voire quatre voix.  

 

La variation 11, audacieuse et virtuose, apogée du dialogue entre la parole venue du XVIIe siècle et celle prononcée au XXe par son lointain admirateur, referme l’œuvre sur une phrase pathétique qui amène l’accord conclusif de ré majeur.

 

A la question de savoir si l’œuvre relève ou pas de la musique sacrée, le compositeur a répondu sans hésiter par l’affirmative, mais en précisant aussitôt que ce n’est pas de la musique religieuse. J’y perçois partout un certain sens du « sacré » que je serais bien embarrassé s’il me fallait le définir, déclare-t-il, dans une lettre datée du 19 mai 2008.

 

Il est tentant de rapprocher cette œuvre d’une autre œuvre contemporaine inspirée par une pièce ancienne : il s’agit du Nocturnal pour guitare de Benjamin Britten.

Britten prend la parole dès le début de son œuvre sans révéler sa source, et compose son discours jusqu’à l’épuisement de son propos. L’interprétation magistrale qu'en a donné Julian Bream rend pleine justice à la suite de variations où, contrairement à ce que propose Guy Morançon dans sa Fantaisie, le verbe contemporain est le seul à s’implanter dans le terreau musical. C’est à la fin, et à la fin seulement, que le maître anglais avoue sa dette vis-à-vis de Dowland en citant presque intégralement, et à peine remanié, le célèbre Come Heavy Sleep. Le maître français a procédé autrement : le thème est présenté au début et imprègne toute la suite, dans chacune des 11 variations où il entre en dialogue ininterrompu avec le verbe d’aujourd’hui, jusqu’au premier sommet que constitue la variation 5 et ensuite jusqu’au second sommet que constitue la variation finale 11.

 

La Fantaisie de Guy Morançon apparaît ainsi à la fois comme héritière du passé et agent du présent, comme hommage et comme perspective. Elle nous montre aussi que le luth, après une longue hibernation commencée au XVIIIe siècle, et après avoir été brillamment ranimé par de nombreux musiciens et musicologues d'aujourd'hui, pourrait recommencer à susciter l'intérêt des compositeurs.

Mais il y a une condition impérative pour cela: l'instrument doit absolument être construit de façon à être clairement audible sans aucun effort d'attention de l'auditeur jusqu'à la rangée la plus éloignée des grandes salles modernes. L'auteur de ces lignes prétend que ce fut le cas au moins aux XVIe et XVIIe siècles. C'est aussi la position de Luc Breton.  Aujourd'hui hélas, à quelques rares exceptions près qui sont discutées dans notre page intitulée "Douceur et force", la grande majorité des luths portent jusqu'à la cinquième rangée, au delà de laquelle ils tombent sous le seuil raisonnable d'audibilité en concert. C'est même parfois pire encore.

 

 

Liens:

Biographie de Guy Morançon

Oeuvres de Guy Morançon (I)

Fantaisie pour luth à huit choeurs de Guy Morançon


 

 

Couverture de la Fantaisie pour luth de Guy Morançon.

           

 

 

 

Guy Morançon à Saverne (Alsace, F), été 2002. 

           
 

     

 

 

 

 

 
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