Home‎ > ‎Billets‎ > ‎

A l’heure des moocs : l’évaluation par les pairs, si neuve que cela ?

publié le 24 mai 2013 à 09:31 par Jacques Rodet   [ mis à jour : 26 oct. 2014 à 22:29 ]
L’actualité de la formation à distance est largement dominée par celle des Moocs (non, je ne donnerai pas une définition de ceux-ci, la plupart qui écrivent dessus l’ont suffisamment fait). Au cœur des questions en débat, revient assez fortement l’évaluation par les pairs. A noter sur ce sujet l’excellent article de Rémi Bachelet basé sur la toute récente expérience du Mooc ABC Gestion http://ateliermooceiah2013.files.wordpress.com/2013/05/bachelet.pdf

Mais cette pratique est-elle si neuve que cela ?

Pour répondre à cette question, j’utiliserai le registre des souvenirs personnels de lycéen. Ca remonte donc forcément assez loin ;-) milieu des années 70.


Mon prof de techniques commerciales, nous avait surpris dès son premier cours. Les tables étaient en U (il était grand puisque l’effectif de la classe était de 42 lycéens). Tout d’abord, il nous avait présenté le programme de l’année en indiquant quel cours devait précéder tel autre mais nous avait demandé de choisir entre plusieurs possibilités de début. La surprise passée, nous avions abondamment échangé nos arguments ou plutôt nos simples préférences. Afin que la décision soit davantage mûrie, il nous avait demandé par petits groupes de définir notre calendrier idéal et de l’argumenter. Les calendriers avaient ensuite été présentés et nous avions voté pour déterminer celui que nous allions adopter. Cette première séance s’était terminée, pour la plupart d’entre nous, dans l’enthousiasme et la certitude que nous allions vivre une année un peu spéciale.

Ce prof nous a effectivement surpris et intéressés toute l’année. Ce n’est bien plus tard que j’ai pu situer sa pratique pédagogique…

Le plus iconoclaste pour nous, lycéens lambdas, a été sa pratique d’évaluation. Dès le deuxième cours, il nous a indiqué qu’il serait obligé de transmettre à l’administration une note pour chacun d’entre nous, chaque trimestre. Il avait enchainé aussitôt en nous déclarant qu’il n’était pas un adepte de la notation et qu’il préférait d’autres formes d’évaluation. De fait, tout au long de l’année, les nombreux exercices et études de cas, souvent réalisés en petits groupes, donnaient lieu de sa part à des commentaires très fournis. J’ai appris plus tard que cela s’appelait l’évaluation formative ;-)

Pour les notes, il avait formulé une proposition qui était, à l’époque (mais certainement encore aujourd’hui), d’une transgression humant fort l’esprit de mai 68 (qui l’avait profondément marqué).  C’était aussi une époque où la plupart des adolescents, n’ayant pas vécu ces événements printaniers, en étaient fortement admiratifs et déjà un brin nostalgiques : être passés si près mais à côté pour être nés quelques années trop tard…

Sa proposition était d’une simplicité gourmande : à la fin de chaque trimestre, un cours (plus souvent 2 ou 3) était consacré à déterminer les notes de chacun. Chaque lycéen, à son tour, indiquait la note qu’il estimait mériter. Tout un chacun pouvait alors prendre la parole et développer ses arguments pour confirmer ou infirmer la note estimée méritée par le pair concerné. L’autorégulation entre pairs était tout à fait efficace et il n’y avait pas que des très bonnes notes, loin s’en faut. Il n’y avait pas non plus de notes décourageantes, de celles qui mettent sur la touche. Lorsque les échanges ne permettaient pas de trouver un consensus pour une note, le prof intervenait en arbitre. Il ne l’a fait qu’une dizaine de fois soit environ 8% des cas et son arbitrage était davantage encourageant que sanctionnant.

Il me semble tout à fait vrai qu’un apprenant sait évaluer son propre travail et que la confrontation de son avis avec celui de ses pairs donnent des résultats au moins aussi fiables que les méthodes traditionnelles de notation (cf. La constante macabre d’André Antibi).  Cela demande du temps d’échanges mais je ne suis pas certain qu’il soit besoin de tant l’étayer méthodologiquement que l’écrit Rémi Bachelet. Bien évidemment, la fourniture de grilles de critères et d’indicateurs d’évaluation permet de raccourcir le temps des échanges mais ne risque-t-on pas de former les apprenants aux méthodes d’évaluation des enseignants qui sont loin d’être parfaites et malheureusement parfois inéquitables ? L’évaluation par les pairs ne me semble pas devoir être un décalque, une démultiplication des pratiques d’évaluation des enseignants, mais davantage se fonder sur cette part bien peu quantifiable, mais non moins réelle, de la représentation (du sentiment ?) qu’un producteur a de sa production et de son ouverture aux regards de ses pairs, à la négociation du sens.

Que les Moocs ravivent les réflexions sur l’évaluation par les pairs est une très bonne chose. C’est d’ailleurs souvent ce que je trouve de plus intéressant dans les « innovations pédagogiques » : elles permettent de s’interroger sur ses pratiques et même de les remettre en cause.

Au plaisir d’échanger



Illustration : Wassily Kandinsky Cercles dans cercle