Histoire‎ > ‎Histoire médiévale‎ > ‎

Les ordres monastiques du XIe et XIIe siècle

Cours sur l'affirmation du phénomène monastique du XIe au XIIIe siècle (1)

Cette page est ici republiée depuis le site d'Emilia Robin, aujourd'hui fermé.


Au Moyen Âge, les monastères ont plusieurs dimensions :
  • Une dimension politique : le monastère est un objet de pouvoir, sur lequel les grands misent pour renforcer leur emprise sur un territoire. C'est aussi un lieu de pouvoir, avec l'indépendance de certains ordres comme Cluny, l'influence des chefs d'ordre, comme Pierre le Vénérable, saint Bernard de Clairvaux, Suger.
  • Une dimension économique : les monastères, grands propriétaires terriens, sont des centres économiques importants. Leur richesse est partiellement redistribuée par l'aumône et l'accueil des indigents. La vie autarcique des cisterciens a à terme une influence non négligeable sur l'économie générale : système des granges et des celliers, assainissement des terres par l'adduction d'eau et la pisciculture, canalisation de l'eau au service des moulins et des foulons, hauts-fournaux.
  • Une dimension culturelle : le monde clos du monastère a sa culture propre, faite de littérature classique, de l'Écriture sainte et de la tradition des Pères de l'Église. La lectio divina, lecture divine, est l'approche incessante, ruminée, de la Bible, exprimée par la liturgie. On comprend d'ailleurs pourquoi les moines cultivent le goût de l'histoire : les événements particuliers s'inscrivent dans l'histoire du salut, dictée par l'Écriture.
  • Une dimension spirituelle : le monastère est un refuge pour qui désire avoir un rapport absolu avec Dieu. Cette recherche suppose une séparation avec le monde, dans l'anticipation de la vie céleste. La tâche des moines est de prier pour ceux qui n'ont pas embrassé comme eux cette vie fondée sur l'abandon de soi dans l'amour de Dieu.

Les bénédictins

Ils suivent la règle proposée par saint Benoît de Nursie lorsqu'il fonde le monastère du Mont-Cassin en 529. C'est une règle modérée, souple et équilibrée, incluant travail manuel, intellectuel et prière. La vie monastique n'est pas seulement fondée sur une relation verticale entre les moines et l'abbé, mais aussi sur une relation horizontale entre les frères, fondée sur la charité mutuelle. Les moyens du retour à Dieu sont le silence, l'obéissance et l'humilité.

Aux excès des anachorètes, saint Benoît substitue une vie communautaire réaliste. De même, il limite les exigences ascétiques au strict minimum. Son insistance sur le travail manuel, en particulier les travaux des champs, procède d'une adaptation aux nouvelles conditions économiques. La règle bénédictine vise à créer des communautés religieuses autonomes, adaptées à des temps de pénurie alimentaire et de régression culturelle.

Le modèle bénédictin est imposé au IXe siècle sous l'impulsion de saint Benoît d'Aniane et avec l'appui de Charlemagne. La réforme qui est faite à cette époque vise à réagir contre la sécularisation des monastères, qui sont conviés à abandonner leurs activités annexes : il s'agit surtout de l'enseignement dans des écoles destinées en principe aux novices, mais où des enfants de l'aristocratie qui ne persévéraient pas nécessairement dans la vie religieuse pouvaient apprendre à lire et à écrire. Cette injonction fut dans l'ensemble peu suivie et dans beaucoup de régions, les abbayes restent jusqu'au XIIe siècle les principaux sinon les seuls lieux d'élaboration et de transmission de la culture savante, profane et sacrée.

Sites en rapport avec les bénédictins

Cluny

Au Xe siècle, beaucoup de monastères bénédictins avaient été détruits ou ruinés par les Normands ou les Sarrasins. La vie mondaine avait envahi ceux qui subsistaient. Les moines se mariaient ou menaient joyeuse vie. Le monastère de Cluny est fondé en 909-910 par Bernon, noble bourguignon devenu bénédictin, et suit la strict règle bénédictine. Il est placé sous l'autorité directe du pape (exemption pontificale) : les évêques de l'époque étant parfois victimes de la féodalité, le seul garant de la liberté des monastères est le pape. Quatre abbés remarquables jouent un rôle important dans l'essor de Cluny :
  • Maïeul (948-994), qui fait construire la deuxième abbatiale;
  • Odilon (944-1048), qui mène à bien une politique d'expansion de l'ordre;
  • Hugues de Semur (1049-1109), qui fait construire la troisième abbatiale et reçoit d'Alphonse VI de Castille et León, une rente annuelle. Il joua également un rôle de médiateur à Canossa;
  • Pierre le Vénérable (1122-1156), qui redresse la discipline de son ordre qui déclinait et fut l'ami ou le correspondant des papes et des rois. Il recueille Abélard à Cluny et soutient des polémiques contre saint Bernard de Clairvaux.


Consécration de Cluny III par le pape Urbain II. BNF, XIIe siècle.

Cluny atteint son apogée au XIIe siècle. C'est une immense puissance spirituelle, avec environ 1450 monastères sous son autorité, renfermant 10 000 moines. Une bulle d'Urbain II le 1er novembre 1088 précise et généralise l'exemption pontificale. Cluny suit la règle de saint Benoît, mais insiste sur l'office divin qui occupe presque toute la journée du religieux. Cette primauté accordée à la liturgie entraîne des conséquences importantes : jeûnes et privations ne paraissent pas essentiels, de même, le travail intellectuel ne s'étend guère au delà des besoins de l'office. Surtout, le travail manuel est réduit; les moines acceptent d'être entretenus matériellement par d'autres (les moines convers), c'est pourquoi leurs domaines sont organisés comme les seigneuries laïques. Comme rien n'est trop beau pour rendre gloire à Dieu, l'ordre de Cluny accumule les richesses pour élever et entretenir des sanctuaires magnifiques. Cluny voit naître sucessivement trois abbatiales de plus en plus vastes. La troisième, consacrée en octobre 1096 par le pape Urbain II, est la plus grande église de la chrétienté, et un chef d'oeuvre d'art roman.

Enfin, Cluny ne vit pas en dehors du monde. Ses sanctuaires sont des lieux de pélerinage, ses abbés contribuent à réformer l'Église mais aussi à améliorer la société féodale, notamment en diffusant la «paix de Dieu» et la «Trêve de Dieu». Si les moines s'occupent beaucoup de la copie de manuscrits, Cluny n'a eu que peu d'écoles monastiques. Son rôle est surtout d'appuyer la réforme grégorienne.

À partir du XIIe siècle, Cluny connaît des difficultés croissantes dues à des abbés médiocres. Mais on lui reproche surtout sa trop grande richesse. La création et le succès de Cîteaux sont dûs à cette réaction anticlunisienne.

Cet ordre est pionnier dans la création d'ordres et non de monastères indépendants : le Pape est au sommet de chacun des ordres monastiques. En 1098 est fondé l'ordre de Cîteaux, qui a le privilège de l'exemption pontificale dès 1100 : tous les monastères de l'ordre sont soustraits à l'autorité de l'évêque du diocèse.

Cîteaux

Une réaction à Cluny

Cet ordre est créé par saint Robert de Molesmes lors de la fondation du monastère de Cîteaux en 1098, pour revenir à la règle de saint Benoît «au point extrême». En 1119, Étienne Harding, troisième abbé de Cîteaux, rédige la Charte de charité, constitution fondamentale de l'ordre : pauvreté, uniformité, travaux aux champs où les moines sont aidés par des frères lais. L'ordre s'étend rapidement : il compte 343 abbayes en 1153, et 694 en 1300. Cîteaux, Clairvaux, La Ferté, Pontigny et Morimond sont les cinq têtes de l'ordre nouveau, et fondent chacune leur propre filiale.

L'ordre cistercien apparaît d'abord comme une réaction, contre la centralisation et la richesse de Cluny. Il y a bien un abbé général à Cluny, mais l'organe suprême de juridiction est le chapitre général qui, chaque année, réunit tous les abbés. Les moines cisterciens vivent loin des villes, dans l'abstinence complète et la plus grande pauvreté. Le travail manuel reprend toute son importance au détriment des offices somptueux, mais aussi de la vie intellectuelle : les abbayes cisterciennes sont des lieux de prière et non des centres d'études. Ce souci d'austérité est visible dans le dépouillement des sanctuaires cisterciens : le choeur complexe, à déambulatoire et chapelles rayonnantes, fait place à un simple chevet plat. La sculpture est rare ou géométrique. Les vitraux sont réduits à des grisailles. Ce sont pourtant souvent des chefs-d'oeuvre grâce à l'harmonie des formes et des volumes.

Saint Bernard de Clairvaux

La grande figure cistercienne du XIIe siècle est saint Bernard de Clairvaux (1091-1153). Originaire d'une famille noble bourguignonne, moine de Cîteaux, saint Bernard est le fondateur et le premier abbé de Clairvaux (1115), qu'il reste jusqu'à sa mort. Deux principes le dirigent : la défense de l'ordre cistercien et celle de la réforme de l'Église. Sous son impulsion, l'ordre cistercien connaît un extraordinaire essor : au milieu du XIIe siècle, il contrôle 300 abbayes, dont 70 sont des dépendances de Clairvaux. En 1128, il fait reconnaître l'ordre des Templiers dont il rédige les statuts, proposant un stric itinéraire spirituel, opposé à la violence exercée par les nobles.

Saint Bernard veut libérer l'âme par une foi dépouillée et confiante. Il s'oppose au style intellectuel et raisonneur qui se fait jour dans les écoles : la théologie spéculative semble faire fi de l'humilité monastique face aux mystères divins. Bien que cultivé, il se défie des prétentions de la raison et exige qu'elle reste soumise à la foi. C'est ce qui explique sa violente controverse avec Abélard. Il pourfend également les théories «néo-manichéennes» de Pierre de Bruys et d'Henri de Lausanne.

Pour lui, il n'y a que deux voies parallèles pour mener à Dieu, d'une part la pénitence (ascétisme, pauvreté, travail manuel), d'autre part la confiance en l'amour divin et en l'intercession de la Vierge, à laquelle toutes les églises cisterciennes sont dédiées. Il professe une dévotion moins formelle que celle qui fut pratiquée avant lui. Il n'entend pas modifier la structure de la société et défend l'institution féodale (conditions différentes des moines d'origine aristocratique et des convers de vile origine).

Il devient une des principales personnalités de l'Occident chrétien, intervenant dans les afffaires publiques et conseillant les papes. Lors du schisme d'Anaclet, en 1130 (deux papes rivaux sont élus successivement, Anaclet II et Innocent II), il tranche en faveur d'Innocent II, qu'il juge plus apte à diriger l'Église (concile d'Étampes en 1131); pendant huit ans, Bernard lutte pour l'imposer. La mort d'Anaclet en 1138 met fin au schisme, et Bernard gagne en autorité dans toute la chrétienté.

Hostile au rationalisme d'Abélard, il obtient sa condamnation au concile de Sens en 1140, ainsi que celle de son disciple, Arnaud de Brescia, qui préconisait que l'Église renonce à son pouvoir temporel et à ses biens, pour revenir au vrai message de l'Évangile.

Son influence s'affermit quand un moine cistercien devient le pape Eugène III (1145-1153). En 1146, à sa demande, il prêche la deuxième croisade à Vézelay et à Spire. Il soutient des polémiques contre l'ordre de Cluny. Plus homme d'action et de spiritualité que théologien, il est l'auteur de traités polémiques, de sermons, de poèmes à la gloire de la Vierge.

Sites en rapport avec les cisterciens
Le renouveau cistercien (XIe- XIIIe siècles) (très riche)

Le mouvement érémitique

Le mouvement érémitique renaît au XIe siècle est est canalisé par des personnages comme saint Romuald, Étienne de Muret, saint Norbert, Robert d'Arbrissel ou saint Bruno.

Camaldules, Grandmont et Prémontrés

Saint Romuald fonde les Camaldules en 1012.

Étienne de Muret fonde l'ordre de Grandmont en 1074, dont le trait original est le rôle qu'y jouent les frères lais. Malgré les troubles provoqués par ces derniers à la fin du XIIe siècle, cette congrégation, qui compte alors 70 maisons, se maintient presque jusqu'à la Révolution, sans jamais avoir une très grande extension.

Site en rapport avec l'ordre de Grandmont
Le trésor d'Ambazac, sur le site du Ministère de la Culture, avec des documents sur saint Étienne de Muret, sa châsse-reliquaire, le trésor de l'abbaye de Grandmont, etc. 

Saint Norbert, prédicateur populaire allemand, fonde un monastère double dans la forêt de Coucy, à Prémontré en 1120. Cet ordre réunit des chanoines réguliers qui vivent du travail manuel agricole et suivent la règle de saint Augustin, mieux adaptée que celle de saint Benoît à la vie active. Leur objectif est double : d'une part une véritablee vie monastique fondée sur la prière et l'ascétisme; d'autre part, l'animation des paroisses en assurant le service divin et des fonctions sociales allant de l'éducation au service des malades.

Norbert devient archevêque de Magdebourg en 1126, et son successeur, Hugues des Fosses, fait du ministère paroissial l'activité essentielle aux dépens de la prédication. Il éloigne les Soeurs en 1140, réserve peu après Prémontré aux hommes, et emprunte à Cîteaux ses principales institutions (chapitre général annuel, prieur élu par chaque communauté, «visite» de chaque filiale par le prieur du du monastère fondateur). L'ordre ainsi transformé prospère grâce à la protection du Saint-Siège : il compte 1300 établissements au milieu du XIVe siècle et contribue à évangéliser les campagnes.

Sites en rapport avec l'ordre de Prémontré

Robert d'Arbrissel (1045-1116) et Fontevraud

Prêtre breton, il est compromis dans les malversations qui entourent l'élection du nouvelle évêque de Rennes et s'enfuit à Paris où il recommence des études. Il tombe au milieux des controverses de la réforme grégorienne et découvre qu'il est coupable de simonie et de nicolaïsme. Converti à la nouvelle morale, Roert est animé de deux élans : sortir les autres de la boue dans laquelle il croit s'être vautré, et châtier la chair qu'on vient de lui apprendre à haïr. Il seconde le nouvel évêque de Rennes dans la mise en place des réformes, et se fait beaucoup d'ennemis.

Il s'enfuit alors à Angers, puis se fait ermite dans la forêt de Craon : son austérité suscite l'admiration et les disciples affluent. Il crée alors une abbaye de chanoines réguliers en Mayenne.

Nommé prédicateur apostolique par Urbain II, il prêche la croisade en Anjou. Il exhorte ceux qui ne pouvait partir à mener la vie monastique. Prédicateur itinérant, il est suivi par une troupe mixte et défraye la chronique par sa tenue, son outrance verbale, et surtout par l'étrange commerce qu'il entretient avec le sexe opposé. Nombre de femmes qui le suivent sont mariées et se situent au coeur de la crise matrimoniale qui secoue la chrétienté, entre la conception féodale (assurer le lignage, affirmer son rang) et la conception des clercs (union indissoluble, monogame et exempte de tout lien de parenté; voir La codification du mariage). Les femmes qui suivent Robert ont été répudiées, ou sont humiliées par la présence de concubines; ou encore, cousines à moins de sept degrés, elles se découvrent incestueuses. Il faut leur ajouter les épouses de prêtres, les épouses de second rang, les prostituées, etc.

Vers 1101, il fixe sa troupe à Fontevraud, près de Saumur, où il fonde un monastère. C'est un monastère double, où les sexes sont strictement séparés. L'ordre unit la règle bénédictine et la prédication. Il aura de nombreuses filiales dans l'Ouest de la France et en Angleterre. à la mort de Robert en 1115, il établit que c'est l'abesse qui dirige l'ensemble, contre tous les usages. Cependant, cette humiliation est en elle-même un instrument de rachat pour les hommes... (Jacques Dalarun, «Robert d'Arbrissel et le salut des femmes», in L'Histoire, n° 82; paru dans Jacques Berlioz, dir., Moines et religieux au Moyen Âge, Paris, Le Seuil, col. «Points Histoire», n° 185, 1994, pages 31-45).

Bertrade de Montfort, seconde épouse de Philippe Ier, y finit sa vie.

Sites en rapport avec Fontevraud et Robert d'Arbrissel

La Chartreuse

Né à Cologne vers 1030, saint Bruno y est ordonné prêtre vers 1050. Il retourne ensuite à Reims, où il avait fait ses études, et y succède à son maître Hermann comme écolâtre (ecclésiastique inspecteur des écoles) vers 1056. Chanoine de la métropole, il enseigne brillament la théologie pendant une vingtaine d'années, et attire de nombreux élèves, dont le futur pape Urbain II. Il lutte farouchement contre la simonie pratiquée par l'archevêque de Reims. En 1075, celui-ci lui retire ses dignités, ordonne la saisie d'une partie de ses biens et le chasse de la cité. C'est probablement pendant cet exil que Bruno eut la révélation de l'idéal contemplatif. Quand l'archevêque est déposé en 1080, il refuse sa sucession et choisit la vie d'ermite.

Avec deux amis, il se rend en 1083 en Bourgogne, où saint Robert de Molesmes (fondateur des cisterciens en 1098) lui remet un ermitage. Se sentant encore trop près du monde, il gagne la Savoie avec six compagnons; l'évêque de Grenoble est un ancien disciple. Bruno fonde alors un petit monastère dans le massif de la Chartreuse, en 1084. En 1090, Urbain II l'appelle à Rome. Bruno obéit à contre-coeur et accepte de l'aider. Il obtient au bout de quatre ans l'autorisation de se retirer des affaires, à condition de rester en Italie. Il fonde alors un autre monastère en Calabre, Santa Maria della Torre.

Un de ses successeurs, le Grand Prieur Guignes, rédige vers 1127-1130 les Consuetudines où il réussit à concilier l'idéal érémétique et le cénobitisme : cellules individuelles, abstinence et silence perpétuel, travail intellectuel. Le premier Chapitre Général des Chartreux se réunit en 1142-1143. L'Ordre compte alors une quinzaine de maisons. Vers le milieu du XIIIe siècle, il en groupe près de cinquante.

Sites en rapport avec les chartreux

Suite du cours sur l'affirmation du phénomène monastique du XIe au XIIIe siècle : les ordres militaires aux XIe et XIIe siècles
haut de page