RECOMMENDED RECORDS

 

Eloge de la science et / ou leçon d’impouvoir (12)

 

THE ReRECORDS QUARTERLY (5)

 

Nous approchons du but : six volumes, quatre en lp avec magazines et deux en cd.

Le volume 2 numéro 4 propose un étonnant voyage de près de neuf minutes au Caire, avec un assemblage multicolore de sons enregistrés dans cette ville de plus de 14 millions d’habitants (à l’époque, 1989). C’est l’autrichien Werner Kodytek qui a ramené cette captation qu’il a ensuite enrichi d’une partie instrumentale jouée par lui-même avec une flute, une cornemuse ou un violoncelle turc. Etonnant. Juste avant le groupe Expander des Fortschritts, venu de l’ancienne Allemagne de l’Est (pas encore réunifiée) nous a raconté une drôle d’histoire ("Todesanzeige" soit une nécrologie ou un avis de décès) sur un rythme rappelant à la fois Faust et Henry Cow, avec accélération de la bande en fin de parcours. Increase the Angle est un trio dans lequel on retrouve avec plaisir le batteur Jim Meneses. Ici, sa frappe métronomique soutient la basse électrique de Michael Di Matteo et le piano ou l’orgue de Stephen Di Joseph. Quant à Bill Gilonis on pourrait croire au vu de l’illustration qu’il s’est installé dans une cuisine pour se servir des ustensiles s’y trouvant. Mais non, avec Mick Hobbs aux percussions, il s’est attaché à jouer d’instruments venant de pays exotiques comme le M’bira du Zimbabwe, un "tiny little baby sampler" japonais, une guitare basse américaine (du nord) et, on n’est jamais si bien servi que par soi-même, il utilise ses mains et sa bouche. Hypnotique et décalé.

 

 

La première face s’achève avec le trio grec Dimosiypalliliko Retire dans une performance vocale a capella (si ce n’est quelques coups de baguette en fin de parcours). Lütz Glandien, lui aussi venu de l’Allemagne de l’Est, travaille sur l’électro-acoustique en utilisant des sons naturels, en évitant les sons générés synthétiquement, digitalement ou analogiquement. Il utilise pour cela des instruments classiques (guitare, harmonica) ou des bruits de verre brisé, des voix humaines, des tubes en aluminium, des portes qui claquent, des tirs d’arme…qu’il passe à la moulinette d’un processeur (SPX 90 II Multieffect pour les connaisseurs). Le rock bruitiste de Thinking Plague qui suit contraste mais pas si violemment que ça finalement, entre brisures et voix d’enfants, comptine hachée et englobée dans des phases exotiques, avec en ouverture le solo ravageur de Fred Frith (invité). Mais c’est un peu plus complexe que cette simple description. Le maitre d’œuvre du groupe s’appelle Bob Drake, et on aura l’occasion de parler de son travail incessamment. Enfin, le reste du disque est offert à Jean Derome, notre québécois bien aimé depuis Conventum, qui, à la tête d’un big band mixant musiciens anglophones et francophones, traite à sa manière des extraits du film de John Walker, « Paul Strand, under the dark cloth".

            Le magazine, toujours aussi éclectique, donne la parole et la plume à Jane Colling, Michael Gerzon, Dirk Vallons (dessins sur Biota), Allen Ravenstine, Peter Blegvad (toujours fidèle), Frank Key, Roger Sutherland, Claudia Schmid, Bogomil J. Helm, Chris Cutler (of course), Jean Derome, Ed de Bocage, C.W. Vrtacek. Non anglophiles s’abstenir.

 

            3ème année, trois volumes. Si la musique contenue dans ces trois albums est tout autant aussi intéressante et variée que dans les autres disques, j’aimerais revenir sur un article de Philip Tagg paru dans le numéro 2 du volume 3, avant-dernier épisode vinyle du magazine. Tagg débute son article en affirmant que le son non-verbal est important pour les humains, que le cerveau le contrôle constamment depuis l’âge de cinq mois jusqu’à la surdité ou la mort. L’écoute d’un nouveau-né est beaucoup plus développée qu’il n’y parait et les expériences sonores sont certainement l’élément basique de notre sens du rythme et du temps. Par son non verbal, Tagg inclut bien entendu la musique, qui pour lui occupe une position centrale dans la société industrielle. Cette position n’est pas la même que celle donnée à l’étude de tels sons que ce soit à l’école ou à l’université. Il cite le livre de Murray Schafer, "The tuning of the World". Schafer est reconnu comme étant l’inventeur du concept de "Soundscape”, ou paysage sonore. Si nos autres sens peuvent être fermés ou diminués (les yeux, le goût, l’odorat), les oreilles, elles, ne peuvent être occultées. Toujours pour Tagg, la "bonne" musique devient de l’art alors que l’autre musique est considérée comme "triviale", et là où le son non verbal n’est pas esthétiquement considéré comme "beau" ou "laid" il est ignoré en proportion de son actuelle permanente et forte progression. Philip Tagg analyse donc le travail de recherche mené par Schafer sur le "soundscape" et son importance dans la vie quotidienne, depuis la nuit des temps (Mozart n’a-t-il pas utilisé des paysages sonores alors qu’il n’a jamais entendu le bruit des moteurs, des avions, des ventilateurs, réfrigérateurs, etc. ?). Tagg prend comme exemple les dessins retrouvés dans la grotte de Lascaux, notamment celui du bison. La représentation qui en a été donnée, animal transpercé de flèches, montre que les chasseurs de l’époque avaient sans doute anticipé la capture du bison parce que c’était le seul moyen pour eux de survivre. Tagg affirme que la musique rock peut être perçue comme allant dans le même sens. Au lieu d’avoir à tuer des bisons, les urbains deviennent des esclaves de la montre et doivent braver les dangers d’une jungle sonique et sociale dont ils ne contrôlent pas la puissance.

Pour retrouver les travaux de Murray Schafer, on peut consulter l’article d’Elise Geisler sur Metro politiques (23/10/2013).http://www.metropolitiques.eu/Du-soundscape-au-paysage-sonore.html

 

 


Philippe RENAUD