RECOMMENDED RECORDS

 

Eloge de la science et / ou leçon d’impouvoir (3)

 

 

SLAPP HAPPY

 

            Le trio formé de Dagmar KRAUSE (chant), Anthony MOORE (claviers) et Peter BLEGVAD (chant) avait débuté sa discographie par un album enregistré avec les membres de Faust (cf. Improjazz 231 – janvier 2017). Cet album, enregistré en 1972 sur Polydor (2310 204), avait rapidement disparu de la circulation, tout comme les albums ‘solo’ d’Anthony Moore également sur Polydor, notamment "Pieces from the Cloudland Ballroom" et "Secrets of the Blue Bag". En conséquence, et en poursuivant son travail de réédition, le label RéR a produit en 1981 cet album sous le titre "Sort Of" en tirage limité (350 exemplaires) et numéroté (RR 5.5). Le label justifiait ainsi son choix : "pour les fans du groupe qui n’ont jamais pu trouver cet album nulle part depuis sept ans à l’exception de certaines boutiques spécialisées ou listes de vente où cet album avait atteint des prix absurdes". Cependant, nous le distribuons uniquement par correspondance et au travers de nos branches internationales". Suivait une liste d’adresses où acheter ces disques. Pour la France, à l’époque, c’était le label AYAA à Reims qui s’en chargeait, association à l’origine de la création du magazine Notes. Tous les titres du LP sont co-signés par Anthony Moore et Peter Blegvad, qui jouent également de toutes les guitares accompagnés par la voix de Daggi (Dagmar Krause). Les autres musiciens présents sont membres de Faust, à savoir Jean-Hervé PéronWerner "Zappa" Diermaier et Gunther Wüsthoff. Peter Blegvad dira de cet album qu’il comporte du "Rock naïf, le son du Douanier Rousseau". On peut ajouter que la voix lumineuse de Dagmar convient parfaitement au rythme binaire imposé par le batteur de Faust et l’accompagnement linéaire des guitares, avec ces mots prononcés à voix basse par les éléments masculins du groupe ("Just a Conversation"). Ce titre annonce déjà la voie qu’elle prendra par la suite avec Henry Cow. Le rock n’est pas aussi naïf que ça dans "Paradise Express". Disons plutôt primaire. Le chaotique "I got Evil" débouche sur "Little Girl’s World", morceau à deux voix entrecoupé d’un break en 7/4. "Tutankhamun" au riff de basse hypnotique laisse la place à "Mono Plane", un morceau dans le style des Doors (époque L.A. Woman "), avec des accents à la Captain Beefheart ou proche du Kevin Coyne du début (contemporain du groupe donc). Le magnifique "Blue Flower" ouvre la seconde face. Dagmar y atteint la perfection, une expression haut perchée et très claire dans un discours limpide soutenu par une guitare aigue. L’influence du Velvet Underground n’est pas loin. Suivent deux balades, "I’m all Alone" et "Who’s gonna help me now", deux appels au secours teintés d’une profonde mélancolie. Le piano au son trafiqué de "Small Hands of Stone" et le saxophone discret soutiennent les deux voix, féminine et masculine qui voguent sur une ligne mélodique épurée se répétant jusqu’à l’extinction. "Sort Of" semble sorti tout droit d’un album des Shadows. Même son de guitare, même tempo, même mélodie, de plus le chant est totalement absent pendant les 2 minutes 15 du morceau. En revanche, retour à la marque de fabrique du groupe avec "Heading for Kyoto" et ses "chou bidou bidou" lancés par Dagmar sur une batterie sommaire et une ligne de basse martelée à l’envie, sans compter sur la guitare distordue. Un beau final d’un album extravagant, si on se reporte à l’époque, mais qui s’écoute fort honorablement encore aujourd’hui.

 

                           

            Le label fonctionnant à l’époque sur la base de souscription, les heureux et patients acheteurs de "Sort of" se verront offrir un 45 tours une face, le verso étant magnifiquement décoré de grappes de raisin puisque le morceau s’intitulait "Alcohol". Une mention spéciale était imprimée sur la pochette intérieure indiquant qu’en aucune manière il ne fallait pas essayer de jouer cette plage… le titre est signé Peter Blegvad, enregistré comme demo pour l’album "Desperate Straight" en 1974 par Blegvad et Anthony Moore (RR 5.75 – 1980).


 

            Le deuxième album de Slapp Happy paraitra sur Virgin en 1974. Il s’agit en fait d’une nouvelle version ré-enregistrée au Manor à Londres, l’antre du tout nouveau label de Richard Branson. Ce disque avait été enregistré avec quelques membres de Faust et le même producteur, Uwe Nettelbeck pour Polydor, mais jamais édité. Par rapport à l’original, la première réédition ReR (il y en aura une seconde) s’intitule "Slapp Happy or Slapphappy", modifie l’ordre des morceaux et remplace "Haiku" par "Charlie ’n Charlie", morceau inédit et offre les textes des chansons sur un insert ainsi qu’une réplique de " Amateur", un feuillet A4 plié en quatre réalisé par Peter Blegvad (n°1, octobre 1977, New York City). Pour mémoire, Virgin tirera un 45 tours avec "Casablance Moon" et "Me & Paravati", les deux premiers morceaux de la face A. Le label sortira une deuxième réédition, intitulée "Acnalbasac Noom", cette fois conforme au disque original en respectant l’ordre des morceaux et les textes imprimés à l’intérieur de la pochette.    

                    


"Casablanca Moon" peut être considéré comme le "tube" de Slapp Happy, même si cette notion de commercialité ne peut être évoquée pour un tel groupe. Disons que la voix de Dagmar y est pour beaucoup, comme pour la majorité des titres de l’album, dans les différents contextes musicaux qui parcourent le disque. Ambiance années 30’s avec "Half-way There" et son piano bastringue, à nouveau le côté Shadows de "Charlie ‘n Charlie" cette fois chanté, la ritournelle country’n’western de "Slow Moons Rose", le rock à la fois désuet et original de "Michelangelo", celui plus musclé avec ses riffs de guitare de "The Drum", la référence à Kevin Ayers et sa passion pour les iles paradisiaques de "A little something". Un album totalement charmant et agréable à écouter encore de nos jours.

 

            En 1975, Virgin sortira l’album "Desperate Straights", contribution commune entre Slapp Happy et Henry Cow 5Virgin 2024). Le personnel s’établissait ainsi : Dagmar Krause (voice, Wurlitzer sur un titre), Peter Blegvad (guitar, voice), Anthony Moore (piano), John Greaves (bass guitar, piano sur un titre), Chris Cutler (drums, etc), Tim Hodgkinson (clarinet, piano sur un titre), Fred Frith (guitar, violin) et quelques invités selon les morceaux : Geoff Leigh, Pierre Moerlen, Mont Campbell, Mongezi Feza, Nick Evans et Lindsay Cooper. L’album sera réédité par Recommended Records sous le numéro RR 12. L’album contient déjà quelques classiques qui seront développé par la suite par Henry Cow seul, auquel Dagmar s’est jointe.

 

 

            Chris Cutler : "Henry Cow a entendu Slapp Happy pour la première fois lorsque Uwe Nettelbeck avait envoyé leur second album avec Faust chez Virgin, comme démo. Jumbo Verhoeven nous l’avait fait écouter. Nous l’avions aimé. Dans leur grande sagesse, Virgin a décidé de le ré-enregistré sans Zappi (Diermeier) ni Jean Hervé ( !), donc le groupe est venu à Londres pour enregistrer. Nous avons rencontré Peter en premier parce qu’il avait tourné avec Faust, lors de leur première tournée en compagnie d’Henry Cow. Nous avons rencontré les autres peu de temps après, et nous étions tous comme une maison en feu. J’ai joué sur leur premier single, "Casablanca Moon", mais j’ai été remplacé avant que le disque ne soit réalisé parce que Virgin pensait que mon jeu n’était pas compatible avec ce qui pouvait devenir un hit… Après la tournée avec Captain Beefheart, Henry Cow a arrêté les tournées, sans prospective pour le futur immédiat. Un soir, tard, Slapp Happy est venu nous voir à Ladbroke Grove, avec beaucoup de bouteilles de Barcadi, et ils nous ont proposé de se joindre à eux pour ce qui pourrait devenir éventuellement "Desperate Straight". Faire cet album avait été si amusant que nous avons décidé de regrouper les deux groupes pour réaliser "In Praise of Learning" ensemble. Nous avons débuté les répétitions pour des concerts, dans une salle d’école non chauffée au milieu de l’hiver, et à la fin les deux groupes ont décidé de se séparer… Mais Dagmar a choisi de rester avec nous".

            Petite entorse : Slapp Happy sortira un single sur son propre label, Half Cat Records, qui pourra être commandé chez ReR, mais ne fera pas partie du catalogue. La face A peut faire penser à des tubes des années 80’s ou à certains titres de Richard Gotainer, de par les gimmicks, la voix monocorde de Dagmar plutôt slammée (cf. le titre) avec le soutien des voix mâles en réponse. La face B est plus dans l’esprit du groupe, voix limpide comme les yeux bleus de William, le titre, avec une basse elle aussi slammée et des percussions plus sombres. 2 questions essentielles sont posées sur la pochette : Comment perdre du poids tout en buvant de la bière ? réponse : écoutez mes enfants et vous entendrez… et Comment a fait Franz Kafka pour rester si mince ? Réponse : il se mangeait lui-même de l’intérieur… Je vous laisse réfléchir jusqu’au mois prochain (en prévision : Cassiber).

      

   

Philippe RENAUD

(à Bordeaux le 24 février avec JJ Arnould pour une séance d’écoute des disques Recommended et Bam Balam).