Lol COXHILL

Les nouvelles avaient été alarmantes il y a quelques semaines, et par l'intermédiaire de Veryan Weston, informations relayées par Jean Michel Van Schouwburg, nous avions été tenu au courant de l'hospitalisation de Lol. et puis la nouvelle est arrivée par SMS et mail : le 10 juillet, le saxophoniste nous a quitté. Cette annonce a fait très mal à ceux qui l'ont côtoyé, famille, musiciens, amis, admirateurs. et ils étaient nombreux dans ce milieu si restreint. Lol, c'était une présence qui ne laissait jamais indifférent, un caractère indispensable par son rayonnement, son humour caustique et absurde, mais surtout un SON. Inimitable, reconnaissable entre mille, un soprano indiscipliné, pourtant droit, parfois courbé, voilà peut être la raison de cette improbable sinuosité acoustique.

 

 

 

Lol Coxhill est devenu musicien professionnel en 1950. Il a commencé par tourner dans les bases américaines, avec notamment les Denzil Bailey's Afro-Cubists ou le Graham Fleming Combo. On le retrouvera par la suite à faire la manche dans les rues de Londres, "toujours en solo, ce qui me permettait d'être engagé à moindres frais dans les clubs londoniens". Il rejoindra également le Tony Knight's Chessmen pour un répertoire très rhythm'n'blues et soul. On le verra pour la première fois à la télévision accompagnant Rufus Thomas dans la célèbre émission "Ready Steady Go" en 1964. Il sera aussi derrière Martha & the Vandellas, Screamin' Jay Hawkins ou Mose Allison. un peu plus tard, il accompagnera en tournée Otis Spann, Champion Jack Dupree et Lowell Fulson.

 

avec le Brotherhood of Breath, Paris 1973 (entre Dudu Pukwana et Elton Dean). Photo HORACE.

   

"J'ai étudié la théorie musicale et le saxophone avec Aubrey Frank et F. Frank au studio Dinely à Londres. Avant j'avais étudié tout seul et il m'a fallu pour ainsi dire tout recommencer. La journée, j'étais relieur. mais on m'a proposé de partir en tournée avec Rufus Thomas et j'ai laissé tomber mon boulot pour devenir musicien professionnel. Je travaillais en même temps avec mon propre trio improvisé, en duo aussi et je donnais des concerts solo très free, la plupart du temps au Ronnie Scott's. (Lol Coxhill, Atem 9, avril 1977).

 

Caen 1984 - photo Jean Claude LEGUILLON

 

Ce qui fera "connaitre" Lol Coxhill (ou tout du moins son nom) sera sa participation au Whole World de Kevin Ayers, parce que la mode Soft Machine/Canterbury avait soufflé sur le continent européen. Il apportera à ce groupe considéré, comme son leader, comme faisant partie d'un certain courant pop ciblé sur une ville du sud de l'Angleterre mais aussi comme un mouvement proche des dadaïstes, l'excentricité qui n'apparaissait pas alors à l'époque. (en revoyant certains clips de la fin des années 60's, avec un Kevin Ayers totalement à l'ouest, un organiste - Mike Ratledge- sérieux comme un pape et un batteur complètement imprégné par son double rôle de forgeur de tempo et de vocaliste) Du statut de "saxophoniste chauve marrant mais dont personne n'achète les disques" à celui de la reconnaissance, Lol Coxhill forgera son identité grâce à son éclectisme. La liste des musiciens (ou non) avec qui il jouera est inépuisable : des Damned (présent sur l'album Music for pleasure, 1977) ou avec Will Dandy & Dandynettes (single sur Dandelion), mais aussi plus sérieusement avec Derek Bailey dans sa Company (6, 7, Fictions, sur Incus), Hugh Hopper (1984), Spontaneous Music Ensemble (SME + SMO in concert, SFA), le Dedication Orchestra (hommage aux musiciens d'Afrique du Sud qu'il a énormément côtoyé), Evan Parker, bien entendu (dont le trio avec Steve Lacy "Three Blockes, FMP), et les aventures Nato-esques comme invité d'honneur au festival de Chantenay et l'amitié qui le liait au producteur Jean Rochard. Cette époque, sujette parfois à controverse, a été probablement la plus prolifique de sa carrière. Nato lui a donné les moyens de développer sa diversité musicale dans des directions insoupçonnées mais qui lui tenaient à cœur. Des exemples ? Les Melody Four : "après avoir exploré (et excellé) dans le genre crooner en verve et contre tout, les voici de retour du Brésil avec un album de standards sautillants d'Amérique latine, bien sûr. Quel style, caramba! Brazil, Taboo, Perfidia, Beguine the Begine et même Besame mucho dont on chuchote backstage que le choix en fut suggéré par le sombrero d'Evan Parker. Et, bien sûr, quelques compositions originales. Fort originales et bien dans le ton, histoire de vous montrer que ce disque est… encore meilleur que le précédent (Patrick Schuster à propos de "Si Senor!", Chabada OH11, in Notes n° 20, février 1986).

 

avec Annick NOZATI, Angoulème 1982 – photo HORACE


    Mais Nato lui permettra aussi d'enregistrer quelques unes de ses meilleures productions : "Pour ceux qui ne connaissent pas encore Lol Coxhill, voici un double album qui leur offrira un éventail très intéressant des possibilités d'improvisation et d'arrangements de ce saxophoniste. Assemblage intelligent d'enregistrements faits à Chantenay Villedieu, concerts à Dunois, enregistrements en studio… le tout avec un cocktail de musiciens : Tony Coe, Joëlle Léandre, Jacques Berrocal, Raymon Boni, Emmanuel Bex, Xavier Jouvelet, Misha Mengelberg, Louis Sclavis, Annick Nozati, Sven Ake Johansson, Paul Rutherford, Christian Rollet, et également la fanfare de Chantenay pour laquelle Lol a écrit la musique, et le bagad de Kemperlé dont la prestation avait fortement impressionné le public du festival de Chantenay.

 

avec Sylvain Kassap, Chantenay 1981 – photo HORACE

 

Lol Coxhill, musicien fétiche de Nato (ce n'est plus un secret pour personne) signe là d'une main alerte un album (dans le sens plein du terme) qui pourrait servir de référence dans les années futures" (Maryse, Intra Musiques 3ème trimestre 1983). ou bien : "Lol Coxhill, the Dunois solos (Nato 109) : Amour/Dunois. Le titre "The Dunois solos" sous lequel Nato édite une "dernière" livraison de Lol Coxhill permet de mettre en évidence une histoire d'amour entre un lieu -une grotte ?- et un caractère solitaire autant que soliste -l'ours savant et parfois drolatique nommé Coxhill- telle qu'elle semble s'être mise en place ce 6 novembre 1981. La pochette précise  utilement l'enregistrement en concert qu'aucune ambiance ne vient révéler dans les développements du saxophoniste. Béatitude ou perplexité du public du Dunois ? l'histoire des rencontres entre Coxhill et Dunois nous a appris que la perplexité a très vite été dépassée dans un surcroit de béatitude comme la capitale sait les ménager à quelques originalités qu'elle apprend à traiter en créativité…" (Philippe, in Intra Musiques 10, 3ème trimestre 1984). Denis Constant dans Jazz Magazine (n° 334, décembre 1984) précisera toujours à propos de ce disque : "La performance que réussit presque à tous coups Lol Coxhill est de produire dans la plus radicale liberté un discours pleinement mélodique. Pas simplement par l'enchaînement des notes formant des lignes légères, faciles à l'oreille, aisément repérables voire reproductibles, mais grâce à tout un arsenal de procédés expressifs classiques - inflexion, vibrato, silence, alternance de valeurs, etc. - qui leur donne ainsi la forme d'un récit un peu surréaliste. Lol Coxhill met en œuvre une logique du joli son qui transcende grammaire et vocabulaire ; curieusement, c'est à Jean Bosco qu'il me fait parfois penser ; surtout, ici, dans Distorded réminiscences". 


Et encore : "Lol Coxhill / Daniel Deshays : 10.02(Nato 439) : Lol Coxhill, nous savions déjà qu'il était un des musiciens aux expériences multiples : travail en solo, e duos ou trios avec d'autres improvisateurs, en grande formation, travail avec des formations rock (the Damned). Il nous propose ici une nouvelle expérience, avec bandes magnétiques. Celles-ci ne sont pas anonymes, puisque paysages et traitements sonores sont signés par un personnage, lequel, sans quitté son poste habituel, passe de l'autre côté du vinyle et voit son nom sur une pochette de manière plus évidente que d'habitude : Daniel Deshays. Lol déambule à l'aise, avec ses mélodies calmes, dans un monde stressé, dur, mécanique, industriel, technologique… et pourtant passionnant. Un mariage réussi, auquel manque peut être un peu plus d'humour, celui que j'ai trouvé dans l'expérience, similaire, de Daniel Deshays avec Steve Beresford lors de Musica 85' (Bleu 17)! (Pierre Durr, Intra musiques n° 14, 1986). Richard Jean (dans Jazz 360° n° 82, octobre 85) ajoutera que "le phénomène Lol Coxhill en recherche d'expériences solitaires et collectives ajoute une pièce à son puzzle discographique. Un disque avec la participation de Daniel Deshays, le technicien en évidence dans le monde du jazz et des musiques de traverses en France. Deshays et Coxhill établissent une relation complémentaire et intelligente. C'est une technique sensible alliée aux mélodies et aux "jeux" de Coxhill. Patrick Williams décrira d'une manière fruitée "The Inimitable Lol Coxhill (Chabada OH 9) : "entre la figue et le fromage, impavide en crooner, Lol n'épargne ni poire ni raisin. Il est de ceux qui savent tenir le cap de l'équivoque. Dans cette prouesse dérisoire des comparses compétents (Veryan Weston, Steve Beresford, Stuart Hall) l'épaulent avec zèle. Prise aux miroirs des merveilleuses mélodies que signèrent Rodgers, Hart, Hammerstein et tant d'autres, la toujours mal nommée Nouvelle Musique Improvisée s'affiche chic, flappie (Jazz magazine n° 347, février 1986). 


A propos de Chantenay 80, Armand Meignan, d'abord sceptique, se montrera rapidement enthousiaste (Jazz Hot 391/92, février 1982) : ""et si la face 1 me laisse toujours la même impression amère d'un manque d'échange et d'écoute entre les musiciens, la face 2 (défaillance critique le jour du concert ?) plus "lyrique" ne mérite surtout pas le désintérêt que j'avais pu lui porter ce soir-là! Boni, royal, y dirige tout à la force du poignet, Horthuis quitte enfin son acidité (gastrique ?) pour faire "chanter" son violon et Coxhill dessine de joyeux petits cercles de soprano beaux comme des ronds de fumée… La face 2 est une douce conversation entre amis de toujours! et puis il y a cet étonnant Lol Coxhill… (Chantenay 80, Nato 10). Pascal Bussy lui, n'a pas assisté au concert (ce qu'il regrette dans sa chronique parue dans Stereoplay de janvier 1982), et son appréciation du disque confirme que "nous avons certainement affaire à un grand cru, sax, guitare, violon, les trois musiciens créent en fait une sorte de musique de chambre improvisée. Appelez ça du jazz ou tout ce que vous voulez. Raymond Boni et ses cordes pincées, frottées, hachées, Maurice Horsthuis et son archet un peu fou, et bien sûr Coxhill, son sax soprano toujours prêt. La troisième partie, par exemple (fin de la face 2) : le violon en toile de fond, les motifs du sax qui brode, et la guitare de Boni qui arrive et qui brise tout, avant que les trois hommes ne cherchent autre chose, dans cette quête sans fin de l'improvisation".

 

avec Jac BERROCAL, Dunois 1982 – photo HORACE

 

Des rencontres avec des français, il y en eu plein d'autres. Prenez Jacques (Jac, désormais) Berrocal. Voilà comment Armand Meignan résumait le concert du duo au Dunois le 11 décembre 1982 : "Tout a commencé simplement… quelques papillotements d'anche et de bec pour Lol et des bouchonnades d'embouchure pour Jacques. L'Anglais flegmatique à la veste à carreaux contre le chasseur (français!) de bruits insolites aux cheveux gominés et au cuir noir de rocker. Mais dès les premiers balbutiements, furent-ils de simples reniflements, toussotements, renâclements incongrus ou sifflements anodins… Tout babillait comme dans un jardin d'enfants : comptines bleues et chansons douces, galipettes de sons cassés et châteaux de sables écroulés, jeux de notes rondes comme des ballons, gendarme et voleur, grand méchant loup et mère grand, petits pots de marmelade (de sons!) volés, l'ogre au béret rond dégustait de la Guiness et le petit Poucet… dans sa trompette! une simple histoire de Noël!... Belle! Comme celles que se chuchotent deux enfants, juste avant de faire des rêves bleus…".

 

Lol Coxhill sera le pionnier de l'émission Musiques Limites sur France Culture en novembre 1986 (émission présentée par Jean Rochard). le commentaire n'en sera que plus alléchant : "Tout seul avec sa bande (magnétique) et son saxo pour affronter le public glacial du studio 106 le 12 novembre dernier : il fallait que Lol Coxhill ait du souffle pour oser traverser la Manche et laisser Channel 4 où il se produit habituellement pour inaugurer les Musiques limites de France Culture. Lol Coxhill est un souffleur. Non pas comme Steve Lacy qui ressemble à son saxo soprano jusqu'à faire corps avec lui. Coxhill, lui, a conclu avec son instrument une alliance incongrue. Les sons s'échappent, tantôt comme par hasard, libres, tantôt contenus, retenus. Il joue avec la musique, jusque dans le silence. Amuseur, il ne rit jamais. Et quand son saxo se limite, il le confronte à une bande magnétique… de saxo, ou encore, à un piano dont il ne joue pas : la pédale bloquée, la grande caisse répercute en vibrations les notes soufflées du saxophone sur les cordes. Lol Coxhill a engagé, du blues au jazz, un bon flirt avec la musique contemporaine (C.P.).


Solitaire. le mot n'est pas trop fort. Lol en avait parfaitement conscience: "prenez l'exemple du Whole World de Kevin Ayers. Si le groupe avait travaillé sans interruption jusqu'au moment où je suis parti, j'aurais été entièrement dévoué à cette musique. Il s'est toujours produit qu'aucun des groupes auxquels j'ai participé n'avait de travail permanent, donc j'ai pu me consacrer à d'autres activités. D'un autre côté, je ne pense pas pouvoir travailler tout le temps avec un groupe, de toute façon. Il y a un tas de choses que je veux faire et je suis principalement dans le concept de "l'homme seul". Je ne veux pas arrondir les angles pour rendre ma musique plus "populaire" et donc je ne pourrais pas rester dans un groupe. n'importe quel groupe qui travaille sans cesse a plus ou moins tendance à faire des concessions. Henry Cow n'est pas un groupe qui travaille en permanence, et je ne pense pas qu'ils fassent des concessions. Si je devais rejoindre un groupe, cet aspect serait le dernier dans mon esprit. Henry Cow est le seul groupe que j'envisage de rejoindre. Il n'y a pas d'autres groupes que je souhaite rejoindre, mais même s'ils me le demandaient, je dirais non. Ils me l'ont demandé une fois, et j'ai refusé. Je ne veux pas vraiment m'impliquer dans quoi que ce soit de manière durable" (Lol Coxhill interviewé par David Ilic).


Cet état d'esprit n'empêche pas Lol d'être un homme affable et curieux de tout. Un souvenir personnel restera gravé dans ma mémoire encore longtemps, lorsque je l'avais abordé après un concert à Chantenay-Villedieu en 1983 et que nous étions partis tous les deux sur la route, à pied, censés rejoindre la cantine collective et les autres participants à ce festival. Après une bonne demi-heure de marche, où Lol m'avait raconté des tas d'anecdotes et d'histoires, notamment autour de son fils, il s'arrêta soudain et me demanda si nous étions vraiment sur la bonne route… en fait nous nous étions éloignés de deux bons kilomètres du centre bourg et du repas, grâce à sa distraction légendaire! Nous refîmes donc le chemin inverse pour arriver sur le lieu convivial en même temps que Keith Tippett qui devait jouer le lendemain. Tout ceci sans cesser notre conversation!

 

avec Steve Lacy, David Toop, Georgie Born, LC - Londres 1980 – photo Gérard ROUY.

 

Alain Gibert (ARFI) a lui aussi raconté sa rencontre avec Lol dans Jazz Magazine de décembre 1978 : "Je vous parle de Lol Coxhill puisque pendant deux jours l'ARFI me l'a confié. En effet, je suis le plus angliciste des membres présents. Pour une fois que je ne suis pas autodidacte en quelque chose! Arrivée de Satolas vers 5h p.m. en taxi. Vite reconnu : parmi les Lyonnais qui portent à cette heure là un étui de sax soprano sous le bras, Lol est le seul qui cache dans cet étui un sopranino Couesnon "a very good horn". De toute la colonie basque à Lyon, il est aussi le seul à cacher sous un béret de nombreux hématomes, suite d'un accident d'auto qu'il vient d'avoir aux USA, et où il a cassé son soprano. Ce qui me frappe chez Lol, c'est sa gentillesse, sa sociabilité, son absence de sophistication, sa curiosité, sa sérénité, son humour, toutes choses qu'on retrouve dans sa musique. Il joue dans une "dim light" à Lyon, le 12 dans l'obscurité à Saint Etienne (il a mal aux yeux), le 13, et raconte des histoires joyeuses, inattendues, émouvantes, où l'on reconnait au passage des héros familiers : Night in TunisiaSolitudeGhosts. Et ceux que l'on ne reconnait pas sont tout aussi familiers, voilà la vraie force de Lol Coxhill".


Mais qui est vraiment Lol Coxhill ? Patrick Williams (Jazz 360° n° 73, novembre 1984), en parlant de Couscous (Nato 157) le définit ainsi : "Lol Coxhill tel qu'en lui-même, passe muraille. Lol Coxhill aimerait bien être Buck Funk, ce fictif musicien solitaire qui joue dans les années 20 ignorant de la postérité pléthorique que connaitra sa maladroite musique, lui qui n'est que l'âme savante et présente d'une bande de petits malins s'amusant un soir des années 80 à faire une musique sans lendemain. Lol et Buck, Buck et Lol, lequel engendre l'autre ? "West lawn Dirge" a des allures de marche funèbre, de qui porte-t-on le deuil ? … Passons à autre chose. Plus classiquement, "Variations pour violoncelle, contrebasse, sopranino et piano" est une de ces rencontres qu'affectionne le sopraniniste ou ceux qui ne s'étaient jamais vus avant que le hasard, ou Jean Rochard, ne les réunisse dans le même compartiment, engagent la conversation et se reconnaissent. Les propos échangés alors semblent toujours chargés de promesse mais en familier des chemins de fer, Lol Coxhill sait bien ce qui en fait le prix, c'est qu'ils sont eux aussi sans lendemain. Enfin, troisième illustration du plaisir que Lol prend à se trouver là où on ne l'attend pas, "And Lo! The Chapel Walls Trembled at the Voice of the Mighty Cuckoo" nous montre sous la double emprise de l'électronique et du vent d'ouest la cathédrale poussant comme un champignon dans la forêt moussue tandis que le coucou vient faire son nid sur l'autel : bon appétit!".

 

 

Et Lol n'a même plus le besoin de se cacher derrière telle ou telle identité tant son approche musicale est reconnaissable malgré les différences de styles…: "IL n'arrête pas d'enregistrer… Et dans toutes les directions… le premier disque est dédié à la mémoire de Mingus, et il est accompagné par quelques uns des vieux routiers du jazz anglais (Bruce Turner, Michael Garrick, Alan Jackson, Dave Green) sous le nom de Fingers. L'album n'apporte que de merveilleuses reprises de standards comme "Moon Indigo" de Duke Ellington ou "Alice's wonderland" de Mingus, mais les élèves sont doués. L'éclectisme dans le choix des titres vient de l'individualité de chaque musicien et cet album démontre en tout cas "la variété de ses racines" (Charles Fox). Le deuxième disque est beaucoup moins sérieux mais c'est dans ce style que je LE préfère : "le pot-pourri of old and new favorites". Une réédition unique de mélodies établies… C'est ce que vous pouvez attendre du premier disque des Promenaders. Enregistré sur la plage de Brighton, Il est entouré de Stuart Barefoot (…), Steve Topp, Mike Single, Derek Nyte, Paulo Birrelli, André… Quelques titres cinglants : Louie Louie, Let's twist again, Moon river, Rock around the clock", My favourite things… et quelques compositions originales par le groupe. Et la pochette! Le troisième disque sera le plus rare : il vient du Japon, pays où Il vient d'effectuer une tournée de huit concerts, dont le dernier avec Skeleton Crew. Le nom du groupe qui L'accompagne : Totsuzen Danball, à savoir Shunji Tsutaki (guitare, etc…) et Hiroyuki Kawakami (basse). Le tout sur un label intitulé Floor, qui a déjà produit un album de ce même groupe japonais avec Fred Frith (Floor 1). La majorité des titres est en japonais et ma machine à écrire se refuse à ce type de caractère. Sinon, ce doit être marrant… Totsuzen Danball est un groupe d'avant-garde dans son pays, il était donc normal qu'Il se joigne à ces musiciens. La musique est proche parfois de Massacre ou de, justem ce que ent, Skeleton Crew. Encore une de ses innombrables facettes. Alors vous avez trouvé ? Pas facile hein ? allez je vous aide : IL a pris comme surnom sur l'album des Promenaders Loxhawn Rondeaux… (Philippe Renaud, Notes 11). 

Chantenay 1981 – photo HORACE

Parallèlement à sa discographie sur Nato, plutôt documentée dans les années 80 et plus récemment à la fin des années 2000-début 2010's, Lol rentrera dans "l'écurie" Emanem dirigée par Martin Davidson, avec des incursions chez Ogun ou Slam.Hazel Miller parle dans son hommage des deux disques enregistrés par Lol sur Ogun. Voici la chronique réalisée par Patrick Gentet dans le n° spécial consacré au label paru en novembre-décembre 1999 : "Lorsqu'on évoque le saxophone soprano, on pense naturellement à Steve Lacy ou encore à Evan Parker. On oublie facilement ce petit bonhomme dont le physique tient du lutin malicieux. Pourtant, aussitôt que l'on écoute Lol Coxhill, la magie opère. Véritable ancêtre du jazz britannique, ce musicien reste un bonheur total. Rarement, on peut entendre une telle maîtrise de l'instrument et un évident plaisir iconoclaste. Il ne faut toutefois pas oublier que faisant partie de l'ancienne génération et traversant les époques avec une décontraction qui n'appartient qu'à lui, Lol Coxhill doit beaucoup à Sidney Bechet. L'écoute rend la comparaison inévitable, même si le registre est marqué par son époque. Possédant parfaitement l'art de la mélodie, le saxophoniste développe ses motifs pleins d'humour et de joie de vivre. Il sait ne jamais oublier pour s'en être toujours nourri le swing qui l'a vu naitre à la musique. Que l'on se promène le long de rivages purement free, ou bien sur des terres plus classiques, le jeu est constamment bousculé, renversé, tiré vers son contraire pour le plus grand bonheur de l'auditeur : déplaçant le contexte vers des terrains aventureux lors de morceaux à l'apparence facile, ou bien se recentrant vers un classicisme joyeux quand le répertoire navigue par ailleurs dans les eaux du free, Lol Coxhill  sait toujours tiré parti de son art du double jeu. On ne sait dire si le musicien est un classique perdu dans le monde moderne ou s'il est un précurseur égaré dans un univers ancien. Ce qui est évident, c'est la facilité avec laquelle il jongle, l'aisance qu'il développe dans les contextes les plus divers…" (Improjazz n° 60).

 

Sur Slam, on le retrouvera avec George Ricci, George Haslam, le patron du label, ou Howard Riley, comme dans "Duology" (Slam CD249) : "Après sa rencontre intime avec Elton Dean (One to One, Slam 243), le pianiste Howard Riley se confronte à son ami Lol Coxhill pour douze pièces totalement improvisées, cela va sans dire. Bien que cette rencontre soit loin d'être la première, les occasions d'enregistrer ensemble ont été rares, et seul un morceau de sept minutes figure comme trace concrète dans le disque "Hollywell Concert", paru lui aussi chez Slam en 1990. Duology est donc le moyen de réparer cette omission discographique.

 

avec Elton Dean et Contrepoint - photo Riccardo BERGERONE

 

            Les pièces s'enchainent les unes

après les autres et les deux musiciens varient leur approche en alternant le discours fluide du saxophone avec un piano soit martelé, soit fugueur, dans la plus pure tradition d'une écoute mutuelle. Une partie de ce disque (les sept premiers titres) a été enregistrée en privé et l'autre en public le soir même, le tout dans ce fameux club d'Oxford cher au cœur de George Haslam. Au gré des morceaux, et notamment dans les deux plus longs en public, on reconnait le lyrisme débridé et l'humour caustique du saxophoniste, la touche et la sensibilité d'un pianiste malheureusement trop négligé de ce côté-ci du Channel (Philippe Renaud, Improjazz 103, mars 2003).

 

            Chez Emanem, Lol Coxhill sera un client récurent. Ainsi Philippe Alen décrira "Out to Launch" second opus en solitaire sur le label de Martin Davidson, après Spectral Soprano : "ce nouveau jalon (…) ne déroge pas à une manière de faire qui témoigne de ce que l'art de l'understatement a atteint avec lui les sphères de la production... Deux pièces en solo furent enregistrées au cours d'une soirée organisée pour le lancement de Spectral Soprano sur un autre label. Cette parution étant repoussée pour la énième fois, il fut décidé de maintenir le concert de "non lancement". Au terme de sa prestation, Coxhill engagea les musiciens invités et des membres du LIO dans une improvisation collective. Ainsi fut créé pour un soir le Unlaunched Orchestra. Quelques semaines plus tard, à l'Empty Bottle Festival de Chicago, Coxhill se retrouva de nouveau en solo. Le tout cousu ensemble forme ce que Davidson précise "être en réalité un album solo avec un interlude orchestral".

 

avec Misha Mengelberg, le Dunois 1981 – photo HORACE

 

L'interlude en question ressemble d'abord à la conversation croisée d'une foule d'amis réunis - ce que ce dut être, on l'imagine - où certaines voix dominent, celle de Rutherford notamment, et qui s'organise selon les sujets abordés, les uns se joignant librement, les autres poursuivant un temps leurs apartés, jusqu'à ce qu'enfin l'on s'accorde à l'heure de passer à table. Les électroniciens poussent leur pointe au dessert. Tout y est clair, baigne dans la bonne humeur et la courtoisie. C'est, en somme, une improvisation londonienne.


            Music for feathery fronds, capté à Chicago, comme les deux prises londoniennes, Relaunch one & two, s'inscrivent dans la suite des grands solos de Coxhill, épopées intimes où une rhétorique unique se donne libre cours, abandonnée à une fantaisie d'autant plus décontractée qu'elle se sait guidée en sous main par une économie secrète et rigoureuse. Coxhill n'a pas son pareil pour se lancer dans de vastes périodes en nous entrainant sur son toboggan, de glissades en rebonds, avec une faconde de conteur sûr. en quoi il tient des grands ténors classiques. Toutefois les étranges paysages qu'il arpente ressemblent à s'y méprendre aux visions fantastiques nées d'une introspection débridée. Sa narration creuse un cours large et tranquille qui par endroits s'accidente. Entre deux biefs, une chute ondoyante plonge, après secousse sur un chaos moussu, dans l'opacité boueuse d'une flaque, d'où la truite de son soprano ressort soudain lustrée, brillante, bandée pour de nouveaux bonds. la musique de Coxhill, selon comme on l'entend, englobe tout à la fois le poisson, le flot, ses rives, et reflète leurs points de vue respectifs. L'instrument seul et le medium le séparent d'un Michaux. Ses soliloques, tellement vocaux, se ramifient et, comme le poète inventait un langage d'entre les mots, Coxhill souvent explore un espace entre les notes. Des lignes entières flottent entre deux tons, d'une sonorité pleine, large, un peu blanche et "savonnée". Pour lui, la courbe est le plus court chemin. Ses boucles enlacent, rapprochent les lointains, son flux charrie tous les styles et leurs formules en un mâchonnement qui est tout le contraire de l'éclectisme : ils sont assimilés. Sa voix unique enfile confidences, déclarations et apartés, marmonne, chante, siffle tout uniment. Tel un ruminant, il digère le convenu, malaxe citations et réminiscences. Dans ce laminoir, des phrases entières semblent aplaties, auxquelles il suffirait de redonner quelque volume en leur restituant leurs syncopes et leurs accents pour retrouver leur aspect néo-orléanais. C'est Bechet comprimé par César. Ailleurs, c'est un phrasé be-bop qui, bousculé cul par-dessus tête, cabossé et revêtu d'une mélodie qui le travestit, ressort méconnaissable de sa calandre. Ce sont trois notes de la Freedom now suite, une bribe saugrenue deTicket a tasket qui ressurgissent intactes comme des paillettes. Il peut aussi bien s'agir d'illusions. Le monologue intérieur est sans fin. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner de la longueur de ces solos qui peuvent avoisiner la demi-heure. Ce ne sont pas des "pièces", mais, au sens propres des "morceaux" prélevés sur un discours qui se poursuit indéfiniment, ou mieux encore, l'affleurement momentané d'u flux qui est l'existence même. Ces improvisations en ont  le caractère inexorable et imprévisible. Elles valent ce que vaut la vie. Pas moins. (Improjazz n° 98, septembre 2003).

 

Lol COXHILL sur EMANEM

 

4021 LOL COXHILL & VERYAN WESTON "Boundless" (1998)

4034 LOL COXHILL "Alone and Together" (1991-9)

4052 LOL COXHILL "Digswell Duets" (1978)

4074 LOL COXHILL & VERYAN WESTON "Worms Organising Archdukes" (2000-1)

4086 LOL COXHILL "Out to Launch" (2001-2)

4097 LOL COXHILL / TORSTEN MÜLLER / PAUL RUTHERFORD "Milwaukee 2002"

4136 LOL COXHILL "More Together Than Alone" (2000-5)

4204 LOL COXHILL "Spectral Soprano" (1954-1999)

5010 LOL COXHILL & ROGER TURNER "Success with your dog" (2003/10)

       

         Quelques numéros plus tôt (n° 95, mai 2003), Massimo Ricci parlait de ce disque en ces termes : "la beauté mélodique et la richesse inventive sont telles qu'il suffit de laisser couler la musique et flotter la conscience sur les chants ailés sortis de l'anche de Coxhill. Ce n'est pas une musique difficile, un torrent d'idées toutes fraiches et de brillantes constructions en dégringole rien que pour vous. Jazz peut-être, ou bien musique nouvelle, ou simplement affirmation concrète de ce que un musicien sur la physique instrumentale ; en un mot, un des meilleurs disques que j'ai entendu du saxophoniste anglais".