CONTROINDICAZIONI 14

ROME, 12 – 15 octobre 2000

Ce 12 octobre, il règne dans l'enceinte du Teatro Colosseo une ambiance tout de suite palpable : cette édition devrait être exceptionnelle. Dès la balance du groupe Bassesfere, la qualité est là : autour de l'un des tromboniste de l'Italian Instabile Orchestra, Lauro Rossi, les musiciens répètent un thème qualifié de binaire. Pourtant, lors du concert, la musique est toute autre. Le pianiste, Fabrizio Puglisi, lance à sa manière des pistes que les deux souffleurs (Edoardo Marraffa au sax ténor) s'empressent de développer, ou de soutenir, remplaçant parfois le rôle de la rythmique, Luigi Mosso à la contrebasse et, je l'ai déjà signalé à Luc Bouquet, le batteur / percussionniste Mirko Sabatini. Ce dernier a aussi impressionné Ninh Lê Quan, présent pendant les répétitions, mais aussi la veille, pendant des ateliers consacrés à la musique improvisée. Juste après, un extraordinaire Open Paper Tree allait secouer les murs de ce fabuleux théâtre à l'ancienne (comprenez d'une époque aujourd'hui révolue bien que révolutionnaire), épargné dans un quartier pourtant potentiellement soumis au tourisme à outrance (je vous rassure, on est loin de la place squattée à Rome tous les dimanches matin). Michel Doneda fend l'air, transperce les espaces, remplit l'air de son souffle si puissant, si reconnaissable, alors que Paul Rogers se concentre totalement sur ses cinq cordes d'une contrebasse qui n'en peut plus…Ninh Lê Quan, après avoir longtemps attendu une grosse caisse, oublie tous les problèmes pour se concentrer sur un jeu extrêmement nerveux, comme à son habitude, toujours propulsé par la basse plus qu'intense de Rogers et des incantations sismiques de Doneda. Leur prestation fut énorme, sans faille, et après avoir trouvé une certaine hauteur très rapidement, le trio n'en descendra pas… Alors que certains groupes montrent leurs faiblesse après une période plus ou moins longue, et ont tendance à rejoindre un étage inférieur après avoir tout donné, eux sont restés au même niveau tout le temps… Eblouissant. Le 13, deuxième groupe italien, le trio Muzic Circo se cherchera longtemps avant d'obtenir la fusion espérée… Il ne s'agit pourtant pas de débutants, puisque Filippo Monico (dr), Edoardo Ricci (sax, bcl) et Roberto Bellatalla (db) sont parmi les pionniers du free jazz italien, eux qui ont participé à des sessions avec Gaetano Liguori, Mario Schiano, Giorgio Gaslini, et d'autres. Peut-être ne suffit-il pas au batteur de sauter sur son tabouret, au saxophoniste d'envelopper une trompette dans du plastique sans en sortir une seule note, et au contrebassiste de quitter la scène parce que cela ne marche pas…Le final sera plus intéressant, le trio étant rentré dans une plus grande concentration et proposant chacun des pistes affirmées et des passages vibrants d'émotion. D'émotion, il en sera aussi question juste après, avec le duo Joëlle Léandre / Sebi Tramontana. Que ceux qui n'ont pas encore acheté leur disque (E' vero sur Leo, dist. Improjazz) se mordent les doigts immédiatement et mangent leur chapeau. Ce duo est magique, parce qu'aussi totalement imprévisible. La contrebassiste en conviendra le lendemain, ayant connu sûrement quelques instants de panique face à un tromboniste dont la sensibilité est à fleur de peau, perceptible, mais tournoyante, surprenante, étonnante, sans parler de son humour à froid. La combinaison des deux sonorités (âpre, parfois, en ce qui concerne le trombone) fait passer à l'audience un (trop court) moment de bonheur. On en redemande ! Le samedi, place au maestro de séance, le saxophoniste Mario Schiano. Le trio qu'il formait avec la violoncelliste américaine Frances-Marie Uitti (entendu aux côtés de Bruno Chevillon) et le percussionniste français Lê Quan Ninh tint du miracle, après la colère (légitime) de ce dernier quand il apprit par hasard la veille que ce concert devait être enregistré et publié sur le label Splasc(h), sans qu'il en ait été prévenu. Situation périlleuse, mais qui ne détint pas sur le concert où ce fut finalement le percussionniste qui assura la trame sonore, le bouillon de culture sur lequel la violoncelliste, un peu inquiète, libéra finalement un écheveau de notes tortueuses, exclusivement à l'archet, et que le saxophoniste italien enlumina de ses saxophones, alto et soprano. Le concert fut très court, mais, où à cause de, extrêmement compact et dense. Ensuite, la scène fut envahie par deux musiciens aussi inclassables que riches d'aventures communes. Phil Minton et Veryan Weston, on les a comparé à Laurel et Hardy, en dehors du show. Lorsqu'ils sont dedans, c'est un tourbillon, que dis-je, c'est un raz de marée, une tempête qui déferle dans le théâtre, qui ravage tout sur son passage, avec, comme il se doit lorsqu'on est en mer, des moments de calme, de volupté, et de laisser-aller. Bref, ces deux compères revisitent Paul Haines, Shakespeare, Schubert, Brel ("Au suivant", avec des paroles quelques peu… malmenées !), Mao-Tsé-Toung (objet d'une discussion passionnée au restaurant) avec une habileté égale, un sens de l'émotion à vous donner la chair de poule ("Anarchy", thème repris aussi dans leur quintet avec Michael Vatcher et Luc Ex, "Four Walls", dont on ne parlera jamais assez), et cette complicité rare dans le milieu. La dernière journée débuta aussi par un moment fort, celui d'un trio légendaire qui ne tourne pas assez souvent. Wolfgang Fuchs, Fred Van Hove et Paul Lytton perpétuent à leur manière la grande épopée de la free music, eux qui figurent parmi les pionniers d'un label qui poursuit une démarche intègre et sincère. Le saxophoniste allemand délivre un discours tantôt mélodique, tantôt furieux, que l'on peut comparer sans peine à son compatriote Brötzmann. Le pianiste belge est toujours aussi impressionnant, faisant corps avec l'instrument, y travaillant souvent à l'intérieur après l'avoir préparé et garni d'objets hétéroclites, et une approche au clavier résolument incisive, utilisant les dix doigts et souvent plus, pour délivrer un malstrom de notes s'imbriquant les unes dans les autres, se poursuivant, se croisant, pour ciseler en sortie un paysage sonore multicolore. Le percussionniste anglais trouve tout naturellement sa place dans ces colonnes d'air et ces masses sonores, comblant les rares espaces laissés libres et appuyant à l'aide d'une panoplie d'objets bizarres aux timbres parfois étonnants cette musique de l'instant, incroyablement forte. Techniquement, ce fut probablement le meilleur concert du festival, ressenti comme tel parce que je n'avais jamais vu ces trois musiciens ensemble. En conclusion, le duo Andy Guhl / Norbert Moslang, (Voice Crack) était associé à Günter Müller, soit Poire_Z sans Erik M., qui, je l'espère, a donné de ses nouvelles depuis… Trois tables remplis d'électronique, de lampes de poche, de ressorts, de magnétos, … bref tout le matériel nécessaire pour établir un tapis sonore qui varie au fil du temps, en fonction des suppressions et des adjonctions de signaux, avec des relances parfois génantes dès qu'un certain confort a été atteint. Pas vraiment un groupe, plutôt la juxtaposition d'individualités et de personnalités fortes.

Ce festival, extrêmement bien organisé présentait un panorama complet des différentes formes que l'improvisation peut prendre sur les scènes actuelles. Une programmation très équilibrée donc, très forte, intelligente. Il faudra travailler dans le même sens l'année prochaine, puisque la manifestation est d'ores et déjà prévue début novembre 2001.

Philippe RENAUD