RECOMMENDED RECORDS

 

Eloge de la science et / ou leçon d’impouvoir (9)

 

THE Re RECORDS QUARTERLY (2)

 

            Le numéro 2 du volume 1 des Quarterly est certainement l’un des plus intéressant, puisqu’il présente sur la face A le groupe Duck & Cover qui réunit pour un concert magnifique en février 1984 un all stars composé de Fred Frith, Chris Cutler et Dagmar Krause, Tom Cora, Heiner Goebbels, Alfred Harth et George Lewis. Un fracas sonore pour débuter, une sorte d’orage électrique depuis lequel la foudre frappe à intervalles plus ou moins réguliers, sirènes d’alerte au feu en filagramme, Duck & Cover se met en marche. Tel un rouleau compresseur paré de mélancolie (Fred Frith, brièvement lyrique), prenant ses appuis sur des airs connus ("Rats and Monkeys" ou "The song of Investment Capital Overseas" signés Fred Frith / Chris Cutler, "Kein Kriegsspoielzeug fur Jonathan" et "Dunkle Wolk" du duo Goebbels et Harth, et deux thèmes de Brecht / Eisler, "Easter day 1935" et "Und ich werde Nicht Mehr Sehen". Par-dessus ce maelstrom nous parvient la voix de Dagmar, d’abord très éloignée puis se rapprochant de mieux en mieux pour nous ravir de sa pureté et conviction. Mais la part d’improvisation est majoritaire dans cet extrait de 27 minutes, enregistré lors d’un festival à Berlin Est. L’idée de cette formation remonte à l’automne 1983 alors que des millions de gens manifestaient contre l’installation des missiles Pershing ou SS 20 en Europe ; le slogan de l’époque pouvait se résumer dans la phrase de Gunther Anders, le philosophe allemand alors âgé de 84 ans : "les symboles peuvent être profonds, mais cessons d’être profonds et soyons effectifs".


Ce groupe ne donnera que deux concerts, le premier ayant eu lieu à Berlin Ouest en 1983.

 

La face deux débute par une pièce de John Oswald, en direct de son "laboratoire de bande mystérieuse", collages de bandes diverses et variées, souvent anonymes, voix déformée, accélérations et ralentissements, bruits de vagues, d’orage là encore, réminiscences (Beatles…), swing des années 40’s, toute la panoplie du parfait bidouilleur y passe. A suivre, un étonnant solo (peut-il en être autrement ?) de Connie Bauer enregistré à Londres en avril 1984. « Märzfeber" est un morceau biologique, sans aucun trucage, ni overdubs ni edits. Un pur joyau, avec cette respiration particulière de l’homme au trombone magique. Puis Reportaz, l’un des groupes polonais des plus originaux. Là où la plupart des musiciens de "jazz" en Pologne se plie aux critères d’une musique souvent aseptisée, Reportaz défie la mode, le respect des règles et allie le rock, le punk, les musiques nouvelles (l’influence d’Henry Cow est bien présente) en préparant soigneusement chacun de ses (peu nombreux) concerts. Trois morceaux ici, le premier très dépouillé avec voix monocorde sur un rythme lancinant supporté par le piano quasi minimaliste, le second beaucoup plus nerveux avec une mélodie presque enfantine, piano répétitif, chant guerrier très appuyé puis rupture et reprise. Quant au troisième, c’est un peu le mix des deux premiers. Ritournelle, piano très léger, avant un emballement et l’intervention en alternance d’une basse électrique et d’une batterie bien présentes. Pour clore la face, une nouvelle intervention d’Adrian Mitchell pour un texte surréaliste, comme à son habitude.



            Le magazine contient notamment un fabuleux texte sur la musique en Afrique du Sud, censure et répression signé Ian Kerkhof, dont notre collaborateur Olivier Ledure vous a déjà certainement parlé dans ses chroniques. Les autres participants au livret de 44 pages sont Chris Cutler, Peter Blegvad, Graham Keatley, Josef Vlček, Frank Biggles.

 

Le Ré Records Quarterly volume 1 n° 3 sortira le 1er janvier 1986. Il contient comme pour le numéro 2 une face entière consacrée cette fois à Cassix, soit la réunion de Cassiber (et d’une partie) de Stormy Six, le pendant italien façon Rock in Opposition. Au trio Cutler / Goebbels / Harth s’ajoutent Franco Fabbri (guitare), Umberto Fiori (voix), et Pino Martini (guitare basse). Dans Intra Musiques (n°16, 1ertrimestre 1987) l’annonce de cette sortie est ainsi rédigée : "Troisième numéro de ce magazine d’un genre particulier, qui se veut d’abord œuvre de création (primary work) avant d’être un rapport sur les œuvres primaires (ce qui est le cas de la plupart des magazines).

            Au programme de la partie audio, the Big Guns (Blegvad / Cutler), un titre très mouvementé de Biota (dont le travail studio est explicité par Bill Sharp dans la partie lecture !), un titre de Wyatt échappé de la bande-son du film "Animals", délicieusement tendre et cruel, un morceau de Roger Turner, le percussionniste anglais jusqu’au boutiste subtil, Kontrol Coport, formation hongroise de pop / variété (la voix) mais déjantée (instrumentation insolite), le traditionnel poème d’Adrian Mitchell, un titre de la formation mexicaine Nazca, sorte d’Univers Zero réchauffé au soleil tropical, et pour terminer, une œuvre un peu particulière, commanditée par la RAI, réunissant certains membres de Cassiber et de Stormy Six, Cassix.

            La partie lecture comprend des montages photos, un extrait d’un essai du XVIIème siècle sur… Caligula, un reportage sur la scène rock hongroise, un autre sur les côtés négatifs des nouvelles technologies musicales. Bref, il y en a pour tout le monde !".

(A suivre…) 

Philippe RENAUD

 

P.S. : le magazine espagnol El Chamberlin propose une édition en espagnol des trois premiers épisodes de Recommended Records dans son n° 19 de juin 2017. www.elchamberlin.info.