RECOMMENDED RECORDS

 

Eloge de la science et / ou leçon d’impouvoir (5)

 

 

Lindsay COOPER

RAGS

 

 

            Reprenons la chronologie du label Recommended Records avec la réédition de l’album de Lindsay Cooper "Rags", enregistré pendant les étés 1979 et 1980, et publié à l’origine sur le label de l’artiste, Sync Pulse. Une des œuvres majeures de la bassoniste et saxophoniste. En remontant quelque temps en arrière, Chris Cutler nous raconte comment Lindsay s’était intégrée au groupe Henry Cow.

 

            Chris CUTLER : "Lorsque Geoff Leigh nous a annoncé son intention de quitter Henry Cow, nous avons décidé de ne pas essayer de le remplacer mais de trouver un autre musicien, pas forcément un saxophoniste ou un souffleur. Nous avons cherché pendant une période assez longue, et quelqu’un a parlé de Lindsay. Je l’avais déjà rencontré avant, lorsqu’elle jouait avec Comus et je pense que Fred (Frith) également quelque part. Nous l’avons écouté lorsqu’elle jouait avec le Ritual Theater (moitié musique, moitié théâtre) avec un autre de nos amis, Clive Bell, nous sommes allés Fred et moi à un concert et lui avons demandé de se joindre à nous. Ce qu’elle a fait".

 

            Lindsay Cooper était née à Hornsey, au nord de Londres le 3 mars 1951. Elle étudie le piano, le violon, le basson, joue dans le National Youth Jazz Orchestra of Great Britain de 1966 à 1968 et suit des cours à la Royal Academy of Music de Londres en 1969/70. Elle étudie à New York en 70/71. Elle participe à des musiques de films et des séances d’enregistrement de musique classique dès l’âge de 15 ans. Elle fera partie de Comus d’août 1971 à août 72. Elle jouera avec Henry Cow de janvier 1974 à septembre 1978.

 

                        Extrait du livret contenu dans l’album "Rags" – illustration du morceau "General Strike" (grève générale).

 

           

            Pascal BUSSY (Stéréoplay, février 1981) à propos de Rags : "sous cette pochette étrange se cache une rondelle de vinyle étonnante, du jamais entendu, de la musique imprévisible et tellement excitante… Rags ressemble à un album de photographies anciennes, et l’on prend un plaisir fou à se plonger dedans. Neuf courts morceaux par face, qu’il est difficile d’isoler tant ils forment une musique globale : "The exhibition of fashion", les quatre "Woman’s wrongs", "Prostitution song", "The song of the Shirt" sont les "Highlights" de ce disque-collage. Deux types de titres : ceux, chantés, où se distinguent la voix de stentor de Phil Minton et celle, pointue et cocasse, de Sally Potter. Les autres sont des instrumentaux remplis de surprises, où Lindsay joue presque tout, basson bien sûr, mais aussi saxes, hautbois, flûte, claviers, sans oublier ces merveilleuses petites touches d’accordéon sur "1848"…

 

 

Le Mans, 27 avril 1986 – L. Cooper Film Music Orchestra.

 

            M. CALONNE dans Jazz Magazine (janvier 1982) : "D’abord (autant l’avouer) ça n’est pas du jazz. Dans la mesure où quatre musiciens (Cooper, Born, Frith et Cutler) ont fait partie du groupe Henry Cow et où la voix de Minton est indissociable du Mike Westbrook Brass Band’s sound, l’on peut prévoir certaines tendances de ces rags (chiffons, guenilles, mais aussi drapeaux, mais aussi airs de ragtime…). Au départ, la musique de Cooper pour le film The Song of the Shirt, sur la vie des ouvrières de l’industrie du vêtement à Londres au XIXème siècle. D’où un travail documentaire (chansons et musique des rues, hymnes…) inévitablement sociopolitique mais jamais lourdement didactique. Historique, actuel, et émouvant. A ne pas rater. (Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que la pluri-instrumentiste Lindsay Cooper est aussi, sinon leader, du moins l’élément le plus actif du Feminist Improvising Group).

 


Le Mans 1986 – photo Philippe RENAUD

 

                    Philippe B. écrira dans Intra-Musiques n°1, octobre 1981 : "…Les pièces musicales présentées ici ne se veulent pas une représentation fidèle de la musique de cette époque (autour de 1850). Il s’agit plutôt, à partir des ballades et des chansons de rue du siècle dernier (le livret accompagnant le disque cite 1000 chansonniers de rue en 1850 à Londres), de proposer une musique vivante, toujours actuelle, une musique "essence" de la vie quotidienne. "Exhibition of Fashions", suivi sans discontinuité par "Lots of Larks" et "General Strike" ouvre la première face. Par leurs voix, Sally (Potter) et Phil (Minton) nous représentent la démesure de l’exposition de 1851, symbole de la société industrielle naissante. "Woman’s Wrongs I & II" nous permettent d’apprécier les jeux de Lindsay Cooper et de Fred Frith ; les sonorités, d’abord colorées, enfantines, deviennent plus sombres, plus "reptiles", plus déchirées. "The Charter" contraste ensuite avec la voix puissante de Phil Minton, pleine de révolte, de haine et une pièce théâtrale presque comique, "Parliament Catch". "Woman’s Wrongs III" nous replonge dans une sorte de musique de chambre contemporaine, très belle. A nous enfin de découvrir le paysage qui se cache derrière le dernier titre de la face, "Film Music".

            La 2ème face, avec "Prostitution song" débute dans une atmosphère proche de Art Bears avec la voix presque suppliante de Sally Potter. Puis on continue avec trois admirables chansons émouvantes ; la première, interprétée par Sally évoque les révolutions de 1848, la seconde, "The Chartist Anthem", chantée en duo par Phil et Sally s’accompagne d’une musique qui se fait sourde et rampante, avec des lamentations, annonçant "Cholera"… de quoi frissonner !

            Une petite pièce avec accompagnement à la Satie vient reposer l’auditeur : "Stitch goes the Needle", musique qui va et vient comme les aiguilles des ouvrières. "A young Lady’s vision" est presque burlesque, un peu comme les bandes sonores des films de Charlot. "Woman’s Wrongs IV", lent et grave, est une sorte de mélange des musiques d’Henry Cow et de Julverne. Enfin, "The song of the Shirt" (titre du film) clôt le disque : toute la tristesse de la condition des couturières semble être incarnée dans l’incroyable jeu de guitare de Fred Frith et la voix mélancolique de Sally Potter.

            Disque magnifique et surprenant, impossible à ranger dans un genre musical".

 

THE GOLDDIGGERS

 

Recommended Records rééditera en cd ce disque couplé avec un autre album étonnant de Lindsay Cooper, "The Golddiggers" (ReRLCD, 1991). Musique pour le film du même nom, au générique duquel on trouve Julie Christie et Colette Laffont, entre autres.

 

Julie Christie dans le film "The Gold Diggers".

 

            Pierre DURR dans Intra Musiques (n°9 – 1984) décrit ce disque ainsi : "Lindsay Cooper reste fidèle à ses engagements. A côté de sa participation à d’autres expériences musicales ("Suite, suite, suite et… fin" de l’ARFI, les Pedestrians de David Thomas, l’Octet de Maarten Altena), elle consacre une part importante de son travail aux réalisations de femmes (elle fut l’une des inspiratrices du Feminist Improvising Group).

            Après un premier disque "Rags" illustrant musicalement – et avec quelle émotion – les travailleuses du textile à l’époque du mouvement chartiste, la revoici, trois ans plus tard, pour une deuxième musique de film, "The Gold Diggers" qu’elle a coréalisé avec d’autres femmes.

            Contrairement à "Rags"… la musique de ce film est essentiellement interprétée par des femmes, parmi lesquelles on trouve Sally Potter (textes, coréalisation du film, chant), Colette Laffont (chant), Georgie Born (guitare, basse, violoncelle), Kate Westbrook (tenor horn). Seules présences masculines, Phil Minton sur un titre, "Bankers Song" (mais il est vrai qu’il a déjà travaillé avec le FIG) et sur deux pièces ("The Ballroom" & "Horse Waltz") que l’on aurait pu inclure dans "Sept tableaux phoniques – Erik Satie" le Johnny Rondo Duo (Dave Holland et Lol Coxhill).

            Tout cela nous donne un album plein de délicatesse, de sensibilité, de fraicheur, que l’on doit aborder comme un weekend à l’air pur, pour fuir la grisaille quotidienne".

 

 

            En 2014, ReR sortira un double cd intitulé "Rarities – volumes 1 & 2". Le premier disque comporte des pièces sorties sur deux cassettes éditées en tirage limité sur deux labels indépendants, "Outtakes for other occasions", musique extraite de la pièce "The execution" sur No Man’s Land et "The small screen", des chansons pour des courts – métrages produits par Channel 4, sur Sync Pulse (le label de Lindsay). Ces cassettes étaient réservées aux souscripteurs ce qui, en plus du support utilisé, justifie leur rareté actuelle. Elle enregistrera également une pièce lors du festival Angelica de Bologne en 1992, et l’on retrouvera la saxophoniste / bassoniste sur une compilation No Man’s Land en 1987, aux côtés d’Alfred Harth, Elvira Plenar et Anne Marie Roelofs… le volume 2 laisse la part belle à un trio qui a pu malheureusement passer inaperçu ; le trio Trabant fut, avec Père Ubu, la formation la plus stable que Lindsay Cooper ait fréquentée. Autour de son basson et de son sopranino gravitaient la voix d’un Phil Minton impérial et les multiples instruments déployés par le touche à tout Alfred Harth. Le groupe enregistra un seul album sur FMP ("State of Volgograd", FMP CD 57 – 1994), et ce Rarities propose un extrait d’un concert enregistré à Strasbourg, dans le cadre du festival Musica en 1991. Le groupe nous dévoile en un peu plus d’une demi-heure une cohésion exemplaire, une écoute et une entente parfaite, chacun apportant au moment opportun la touche qui lie l’ensemble. Magnifique.

            "Pictures from an Exhibition" qui suit reprend la musique publiée sur un 45 tours une face sorti avec l’album "Rags", toujours édité uniquement pour les souscripteurs ("The Housewife’s Nightmare"). Vient ensuite "In the dark year" qui figurait sur le maxi 45 tours "The last nightingale" (voir Recommended Records 2, Improjazz 231, janvier 2017), un album édité pour venir en aide aux mineurs britanniques alors en grève (1984) et qui seront laminés par l’exécrable Thatcher…Un inédit en piano solo parfois proche de Satie mais aussi de Schlippenbach, un titre extrait de "Winter Comes Home" (David Thomas & the Pedestrians) complètent cet album qui se termine par un titre gravé sur le premier Ré Records Quarterly Magazine, une formidable collection de textes et de musique sur vinyle parue à partir de l’année 1985 (à suivre dans un futur n°). Cette courte pièce permet d’entendre le trombone de Conny Bauer au côté des amis de toujours, Cutler, Potter, Gilonis…" (Ph. Renaud, Improjazz 213, mars 2015).

 

 

Lindsay Cooper est décédée le 18 septembre 2013, à l’âge de 62 ans, suite à plusieurs scléroses en plaques. Elle avait été diagnostiquée en 1987 mais avait toujours gardé secrète sa maladie.

 

Philippe RENAUD

 

(à suivre : News from Babel, Ré Records Quarterly…)