RECOMMENDED RECORDS

 

Eloge de la science et / ou leçon d’impouvoir (4)

 

L’art n’est pas un miroir – c’est un marteau !

 

CASSIBER

 

            Avant de revenir sur l’album enregistré par Lindsay Cooper sur le label (Rags, Ré/Arc – 1983), il est temps de se pencher sur l’un des groupes phares de Recommended Records, Cassiber. Ce groupe est la réunion improbable de quelques uns des agitateurs européens des années 80’s, à commencer par le batteur Chris Cutler, fondateur du label, Alfred Harth, saxophoniste et multi-instrumentiste, Heiner Goebbels, claviériste mais aussi guitariste, et Christoph Anders, qui s’occupe du reste, voix, synthétiseur, cassettes préparées, violon, feuilles de métal… Le premier disque réalisé sur RéR par le groupe, "Beauty & the beast", sera en fait le second du groupe, qui a commis en 1982 un double maxi 45 tours "Man or Monkey" comprenant dix titres sur le label Riskant (4005). Ce double 45T figurera dans le coffret rétrospectif édité sur RéR.

 

Improjazz : comment as-tu rencontré les autres membres du groupe ?

 

Chris CUTLER : alors que j’étais en train de constituer le "Recommended records Sampler", j’ai demandé une contribution à Heiner Goebbels. Nous étions en contact par l’intermédiaire du groupe Stormy Six, à l’époque où Heiner et Alfred (Harth) avait leur fameux duo. Il m’a envoyé un morceau formidable, mais sur lequel jouait une "drum machine". Je lui ai dit, la prochaine fois, n’hésites pas à m’appeler si tu souhaites une vraie batterie. Lorsque nous avons commencé le projet d’enregistrement qui allait devenir Cassiber, ils m’ont invité à Frankfort. C’est là que j’ai rencontré Alfred et Christoph".

 

 Alfred HARTH

 

"Musique totalement improvisée, très dense, mélangeant à la fois les meilleurs aspects du jazz et ce que la new wave sait (a su ?) apporter de neuf et d’essentiel. Eclats rageurs de la batterie (ce qui ne constitue nullement une surprise pour ceux qui ont pu voir Cutler sur scène), fanfare déchirante à souhait, bruitages délicieux, le tout ponctué par des passages de synthés qui savent rester discrets" (Intra Musiques n° 6 – 2ème trimestre 1983).

"Beauty & the beast" peut se traduire par la Belle et la Bête…Pierre Durr, dans Intra Musiques n° 11 (1985) décrira ainsi cet album : "Groupe de scène, Cassiber nous a habitué à une musique dérangeante, pleine d’imprévus, voire iconoclaste, dans sa remise en cause des schémas établis des musiques rock, jazz ou électroniques. Mais si le ravissement était toujours au rendez vous des concerts, on se demandait dans quelle mesure il y avait une évolution autre que celle provenant des bandes préenregistrées utilisées par Christoph Anders. "Beauty & the Beast" nous rassure. Bien que fondamentalement, on retrouve dans cet album les mêmes ingrédients, on sent une nette différence avec "Man or Monkey", le précédent enregistrement. Mais là où ce dernier s’imposait par son énergie première (primaire ?), sorte de carte de visite de la formation, celui-ci se fait plus subtil. Il est à l’image de son titre "Beauty" distillé par le lyrisme d’Alfred Harth au saxophone ou le piano romantique de Heiner Goebbels, mais une beauté perverse, telle Salomé réclamant la tête de Jean le Baptiste, une beauté qui sent le souffre et la mort, qui se conjugue avec la Bête, violente et tendre à la fois. Et puis, il y a cette libération finale, avec "At last I am free", cet hymne à la liberté, si intense, dont le thème est repris, jusqu’à son paroxysme, jusqu’à la déchirure, par le sax d’Alfred Harth pour s’achever, épuisé, dans un souffle…".

 

Chris CUTLER : l’approche de Cassiber a changé au fur et à mesure de l’évolution du groupe. Nous avons débuté avec l’idée d’improvisation, non pas d’une manière extrêmement abstraite, mais à travers des morceaux structurés qui pourraient paraitre composés et arrangés. C’est cette approche qui a donné "Man and Monkey". Il n’y avait pas de groupe alors, juste un plan pour enregistrer, et lorsque j’ai été invité par Heiner (Goebbels), un morceau avait déjà été complété avec le batteur Peter Prochir. J’ai écrit un texte pour ce morceau ("Our Colourful Culture") le soir où je suis arrivé, et je l’ai donné à Christoph le lendemain, avec d’autres textes dont il pourrait se servir s’il le souhaitait, pendant que nous travaillions. A part ça, il n’y a eu aucune discussion, aucune préparation ou planification. Nous avons juste improvisé, écouté, accepté ou rejeté ce que nous avions fait. A une exception près : au milieu de la semaine, après une après midi décourageante au cours de laquelle nous avons rejeté tout ce que nous avions enregistré, Alfred a établi quelques règles pour une improvisation structurée, que nous avons joué une fois en studio. C’est le long morceau de "Man or Monkey". Tout le reste est venu de ce processus. Sans avoir vraiment essayé, à la fin de la semaine nous nous sommes aperçus que nous avions évolué vers une identité de groupe, une esthétique en seulement moins d’une heure de musique. Et depuis, il semble que nous soyons devenu un groupe plutôt que juste un projet, et il a fallu nous trouver un nom. Je me souviens qu’on a parlé de Risiko un temps, puis on s’est décidé pour Cassiber, qui est une variante de Kassiber, un mot d’argot dérivé de l’hébreu Kassaw désignant un message secret ou une note sorti en fraude d’une prison".

 

Extraits du livret inclus dans le LP Recommended

 

            Un intéressant compte rendu de concert dans Notes n° 8 (novembre 1982) nous éclaire sur les motivations du groupe, en seconde partie de Charlélie Couture lors du Nancy Jazz Pulsations de 1982. C’était le premier concert de Cassiber en France, à la même affiche que la star locale. Chris Cutler : "je n’ai jamais peur ! Ce qu’il (Couture) propose aux gens est une musique facile comme il en existe partout. Ça n’a aucun intérêt. Nous allons donner le meilleur de nous-mêmes…". Comme il fallait s’en douter, la salle se dégarnit sensiblement après quelques minutes. Une partie du public se sentait agressée et fuyait ; réaction habituelle de noctambules en quête de divertissement de fin de semaine et sur qui la musique faisait un effet semblable à l’angoisse qu’ils auraient ressenti à l’écoute des paroles de Not Me… Chris nous avait expliqué que les concerts étaient improvisés sur la base de structures développées dans leur premier disque et des textes ; Il était effectivement difficile de distinguer les parties écrites de l’improvisation, toutes deux mêlées dans un climat envoûtant, tissés de neuf, d’étrange, d’agressif et de radieux et développé avec une énergie magique et communicative. Chacune des deux parties fût courte et dense, ébranlant l’auditoire hostile ou conquis mais jamais indifférent. "At last I am free", déjà revisité par Wyatt, et superbement introduit, conclut le concert avec force et fit passer le frisson. Avec Cassiber, j’ai éprouvé la même sensation que celle rencontrée lors de la découverte de This Heat ; il ébranle aujourd’hui les conventions musicales anachroniques et jette les bases d’un rock en fusion qui finira par enterrer les dinosaures satisfaits. Il y aura, c’est heureux, d’autres ouragans qui balayeront de la sorte les habitudes auditives, il est capital de poser aujourd’hui le jalon Cassiber sur votre itinéraire musical". (Dominique Diebold).

 

Chris CUTLER (photo X)

 

            Quelques mots sur Alfred Harth et Heiner Goebbels, extraits d’un article de Pierre Durr dans Intra Musiques numéro 7 – 3èmetrimestre 1983 : "Heiner Goebbels et Alfred Harth jouent ensemble depuis leur rencontre vers 1975 au sein d’un groupe de rock-jazz… Si dans "Hommage/Vier Faüste für Hanns Eissler" chacun d’eux se cantonne encore à ses instruments de prédilection (piano, accordéon pour Heiner, clarinette et saxophone pour Alfred), les deux compères vont de plus en plus s’intéresser à d’autres instruments, dont ils n’ont pas forcément une pratique courante… et en effet, tant dans "Indianer für Morgen" que dans "Bertold Brecht/Zeit wird knapp", la palette instrumentale s’élargit, multipliant les possibilités sonores du duo… Par ailleurs, le texte "O cure me" de Cassiber est inspiré d’un texte anonyme d’une cantate de J.S. BACH".

            Parallèlement à Beauty & the Beast, Cassiber sort un 45 tours une face, "Time running out", la face B étant peinte à la main et représentant schématiquement quelques continents de notre chère vieille terre. Ce disque n’était pas destiné à une "vente générale" (general sale), mais offert aux souscripteurs de l’album. Introduit par quelques notes à la clarinette basse par Harth, le morceau se déroule progressivement, entre batterie et effets spéciaux, puis récitation, cris et orage apparaissent avant un semblant de retour au calme, et un final musclé.

            Alfred Harth quittera Cassiber en 1986, pour plusieurs raisons personnelles. Le groupe continue en trio. Chris Cutler : "Heiner, Christoph et moi-même avons adopté une approche très différente de la composition, plus considérée et plus dramatique. Je continuais à écrire des textes, mais je les envoyais à Heiner et Christoph beaucoup plus tôt qu’avant, ils pouvaient donc établir des structures avant l’enregistrement. Il n’y avait plus rien d’improvisé désormais, et certains morceaux, comme "Sleep Armed" étaient complètement écrites. Au moment où nous avons terminé "Perfect World", l’album était plus ou moins une collection de compositions, bien que démontées et augmentées d’overdubs. En concert également, le groupe n’a plus improvisé, mais a joué le répertoire des disques".

            Dans une interview accordée en avril 86 à Notes (n° 25-26, février-mars 1987), Chris Cutler précisera à Alain C hauvat qui lui demande si Cassiber existe toujours, "Oui, mais pour le moment en trio, sans Alfred Harth. Nous devons considérer le futur… Peut-être jouerons-nous avec George Lewis, c’est une possibilité". Cela se réalisera avec le groupe Duck and Cover.

 

 

 

 

            La critique saluera "Perfect World" de manière enthousiasme, malgré une approche plutôt déroutante. Bernard Gueffier dans Notes n° 28, octobre 1987 : "Voici la troisième expérience discographique d’un des incontestables détenteurs de la créativité actuelle. Les antécédents de ce groupe parlent d’eux-mêmes pour qu’il ne soit plus utile de déverser des flots d’éloges systématiques sur chacune de leurs nouvelles productions. Ils leurs sont acquis, ne revenons plus dessus. Signalons quand même les deux particularités de ce disque : d’une part la disparition d’Alfred Harth qui réduit le groupe à un trio, d’autre part l’aspect essentiellement écrit de l’ensemble des morceaux, rompant avec la dominante improvisée des précédentes productions. Et curieusement ce changement radical dans le mode de composition n’est pas forcément perceptible dans la musique. Cela tient, je crois, autant au don aigu de la musique spontanée et à la complicité parfaite qui lie ces musiciens qu’à leur talent immense de ne pas figer les expressions écrites dans une rigidité sensible". Sans compter sur le magnifique final, "I tried to reach you".

           

            L’album sortira à la fois sur Riskant (4018) et sur RéR (Ré 0000), avec deux pochettes différentes.

 

            L’aventure Cassiber se terminera avec la production de l’album "A face we all know", enregistré à Berlin entre le 28 novembre et le 7 décembre 1988, mixé entre le 19 et le 21 octobre 1989, puis finalisé par le groupe entre le 1er et le 3 septembre 1990. Chris Cutler : ce disque a été conçu à l’origine comme une unité dramaturgique. J’ai écrit l’histoire originale et le texte en trois jours à Terre Neuve (Canada) où nous jouions à St Jean pour le Sound Symposium annuel. Heiner et Christoph ont écrit la musique lorsqu’ils sont rentrés à Frankfort, en ajoutant les textes de Thomas Pynchon, ce qui a donné une autre perspective pour le même scénario...soigneusement découpé et assemblé pour être lu plus comme un film que comme un album de rock".

 

            Le coffret Cassiber 1982 – 1992, qui reprend ces quatre albums, comporte également un double CD et un DVD intitulé "Cassiber +"… Le groupe a pu au cours de sa carrière se retrouver confronté à d’autres musiciens, d’autres collectifs, au hasard des rencontres festivalières. Ainsi, Duck & Cover, un groupe commissionné pour le festival de Moers en 1983 par son directeur, Burkhard Hennen, demande faite à Alfred Harth. Exit Christoph Anders, mais ajout, excusez du peu, de Tom Cora (cello, basse, cassettes, electrics), Fred Frith (guitare, basse, cassettes), Dagmar Krause (singing) et George Lewis (trombone, mouthpieces). Le groupe ainsi formé jouera quatre concerts. Celui figurant sur le premier cd a été enregistré à Berlin Est, basé sur des structures établies par Harth et Goebbels, incluant des fragments de certains de leurs albums consacrés à Brecht / Eisler et des chansons d’Art Bears, avec comme liant des passages entièrement improvisés. Cette bande de Duck & Cover figurera également sur le magazine/disque "Ré Records Quarterly volume 2 n° 2" sorti le 1er septembre 1985.

            Le cd se poursuit par sept morceaux du groupe Cassix, un mix entre Cassiber et Stormy Six, un sextet comprenant d’un côté Cutler, Harth et Goebbels, de l’autre Franco Fabbri (guitare), Umberto Fiori (chant) et Pino Martini (guitare basse). L’enregistrement a été réalisé par une radio lors du Montepulciano Cantiere Internationale d’Art en 1983. Comme pour Duck & Cover, on retrouve cette bande sur Ré Records Quartely Volume 1 n° 3 (nous reviendrons sur cette collection dans un futur numéro). Pour conclure, Cassiber a rencontré Shinoda Masami (saxophone) et un titre a été enregistré avec lui et remixé par Otomo Yoshihide ("O cure me").

 

 

            Le second cd s’intitule "The way it was" et compile des morceaux en public et en studios enregistrés entre 1986 et 1989 par le trio augmenté sur un titre par le saxophone et l’électronique de Dietmar Diesner et sur un autre par la guitare de René Lussier. 19 pièces, certaines inédites, d’autres reprises, des versions qui donnent un nouvel éclairage sur le travail du trio. Enfin, le DVD intitulé "Elvis has left the building" présente le groupe dans trois endroits différents et à des périodes distinctes : quatre titres lors du 18 Deutscher Jazz Festival de Frankfort sur le Main en octobre 1982 (quartet), huit (dont "At last I am free") à Sao Paulo en juillet 1984, toujours en quartet, et huit à l’Akademie der Künster der DDR en 1989, bien sur en trio. Un coup de chapeau à Bob Drake qui a remasterisé les images, un personnage très important présent à de nombreuses reprises sur le label RéRecords, et dont nous reparlerons dans un futur épisode de ce feuilleton.

           

            En attendant la suite, prenez du plaisir à vous replonger dans Cassiber et son univers rempli de liberté, de découvertes, d’expérience et de plaisir.

 

Philippe RENAUD