RECOMMENDED RECORDS

 

Eloge de la science et / ou leçon d’impouvoir (11)

 

THE ReRECORDS QUARTERLY (4)

 

Après une courte interruption, nous reprenons le cours de notre feuilleton consacré au label Recommended Records en continuant le survol des magazines trimestriels publiés à la fin des années 80.

 

            Vol 2, n° 2 : l’album débute par un titre du groupe américain Five UU’s dans la lignée d’Henry Cow en plus binaire, plus rock, avec un petit côté répétitif et progressif suivi d’un piano que Keith Tippett aurait pu tenir. Un changement de rythme pour un passage plus calme avec guitare sèche et voix éthérée termine le morceau. Contraste avec le morceau qui suit : Robert Wyatt vantant les mérites du Chairman Mao, petit livre rouge en main (rappelez-vous la photo du "Little Red record" de Matching Mole). Rythme binaire lancinant, claviers, basse monocorde, Wyatt précisera que sa version est plus un hommage à Charlie Haden et Old and New Dreams qu’à que ce soit d’autre. Il a ajouté un texte à ce titre originalement instrumental, intraduisible mais reproduit ici.

 


            John French, alias Drumbo, toujours marqué par son séjour chez Captain Beefheart, nous délivre un court mais concentré solo de batterie, de quoi ponctué la pièce précédente. Chris Cutler de par ses voyages, avait l’art de dénicher des musiciens improbables dans des pays qui n’étaient pas vraiment au fait de la culture rock. C’est ainsi que le disque nous permet de découvrir Arturo Meza, en provenance du Mexique. Ambiance progressive certes, avec quelques envolées emphatiques, mais aussi des climats intéressants puisés probablement chez Art Zoyd ou Univers Zero. Comme ce sont des extraits d’une suite, un passage très dépouillé, voix et guitare nous est proposé avant de repartir à l’assaut des claviers mais sans le decorum pompeux prisé à l’époque par des gens comme Rick Wakeman ou Keith Emerson. On serait ici plus proche par moments d’un King Crimson première mouture.

            Retour en Europe pour débuter la face 2 avec les (encore à ce moment là) Yougoslaves de Intellectual Cabaret, groupe qui puise dans ces racines pour exécuter une musique de danse, joyeuse, proche de la musique contemporaine teintée de mysticisme interprétée par des membres de l’orchestre de chambre "Musica Viva" de Novi Sad. Toutes les compositions sont signées Stevan Kovač, dont nous aurons sans doute l’occasion de reparler avec les productions futures du label. Jocelyn Robert, le compositeur et multi-instrumentiste canadien prend la suite avec une œuvre assez ambitieuse : il part d’un chant grégorien enregistré en 1959 par le Chœur des Moniales Bénedictines du Précieux Sang de Mt-Laurier (Province du Québec), qu’il morcelle en trois parties jouées simultanément, ce qui transforme le chant à 4 voix en une plus courte mais plus complexe chanson polyphonique. L’on peut rapprocher son travail de celui de Brian Eno dans Discreet Music ou de celui, dans un autre registre, de Marcel Duchamp.

            Changement de ton avec Hunk Ai !, groupe danois qui refuse les lois du marché de la culture telles qu’édictées dans leur pays et qui veulent tout gérer eux-mêmes, avec, les musiciens en sont conscients, les difficultés inhérantes à cette attitude toute politique. Leur morceau, « Dance", se construit sur une ligne de basse sur laquelle la voix de Katrine Lerus se promène avant l’intervention du saxophone (Hennk Jespersen) qui vient destructurer l’ensemble, aidé en cela par la guitare et les samples de Rasmus L. Lunding. Quant à Henry Kaiser qui conclut l’album, son hommage vocal à une famille de chiens épris de la musique de Steve Reich et de Philip Glass démontre l’humour particulièrement acide et hilarant du guitariste !

            Le magazine consacre une part importante à la musique d’AMM par l’intermédiaire d’Eddie prévost, qui se souvient de quelques phases historiques du groupe en les complétant de réflexions pertinentes comme "la raison de jouer est de trouver ce que je veux jouer" ou "Il n’y a aucune garantie que les réalisations ultimes existent"…

 

            Vol 2, n°3 : Le canadien John Oswald, dans son laboratoire mystérieux, joue du sampler, ne supportant plus la mélodie. Déstructuration certes, mais toujours dans l’économie, les instruments ne pouvant pas occuper un espace pléthorique. Roberto Musci et Giovanni Venosta se complaisent dans la mélodie, mais avec du son trituré et détourné. Luciano Margorani, membre de LA 1919, travaille les bandes, les boucles, la guitare façon Fred Frith, seule la batterie est jouée en temps réel. Amy Denio et Tone Dogs(Matt Cameron et Fred Chalenor) joue au power trio. David Myers explore le potential esthétique du phénomene électro-acoustique. James Grigsby nous entraine dans le monde de la musique contemporaine. La face se termine avec les norvégiens de When, retour à un rythme plus soutenu par le multi-instrumentiste lars Pedersen.

Kempec Dolores est sans doute le groupe hongrois le plus connu de la scène rock. "La fin de la douleur" (traduction littérale) est un proverbe qui s’emploie lors du décès d’une personne. Le titre de la pièce jouée ici, "Tango", résume l’ambiance générale de ce groupe où sévicent saxophone et violon. On retrouve ensuite Luciano Margorani avec LA 1919, dans une pièce entièrement improvisée reconstituée avec des extraits de deux concerts. James Grigsby (bass, keyboards) revient en compagnie cette fois de Brad Laner (drums, guitar). Plutôt qu’un duo, les musiciens ont l’air de jouer chacun séparément sa partie, bric à brac (a)musical. J. Lachan est connu pour avoir produit deux superbes albums sous son nom, dont "Songs of the dying forest", manifeste symphonique et progressif. Sa pièce, "Flaubears Dancing" est un regard triste sur la société par un compositeur enfermé dans son propre labyrinthe. Mais la musique, elle, est en liberté à l’extérieur. Enfin Miriodor, autre groupe canadien francophone évolue dans la mouvance des Muffins, de However, de l’écurie du label Cuneiform ; "Moyen-âge" développe sur onze minutes cette musique puissante, dominée par le saxophone de Sabin Hudon et soutenue par la batterie de Rémi leclerc, très inspiré par Chris Cutler.

 


            Le magazine contient des textes de David Myers, Jocelyn Robert, Roger Sutherland, Charlie Charles, Steve Moore, Ferdinand Richard, David Toop, Chris Cutler… et une lettre de C. Vrtacek.

 

A suivre…

 

Philippe RENAUD