CONCERTS ET FESTIVALS

AGITATION FRITE !

            Les Editions Lenka Lente viennent d’éditer le livre de Philippe Robert concernant l’underground musical en France. A travers des entretiens de certains des artistes qui font l’histoire de ces pratiques musicales inclassables, nous nous cultivons allégrement et nous nous précipitons dans les nombreuses références discographiques, littéraires ou cinématographiques mentionnées par cette faune sauvage ! Un Livre passionnant.

http://www.lenkalente.com

Et comme le hasard fait bien les choses, j’ai pu assister coup sur coup à deux performances de deux acteurs de cet underground...

Le 14 Mars, à l’initiative de l’association monoquini et de Bertrand Grimaud, dans le cadre d’une délocalisation du festival Sonic Protest, nous avons pu assister à la rencontre entre Pierre Berthet et Rie Nakajima. Quel bonheur de se plonger dans ce petit théâtre d’objets sonores, et de voir se mouvoir nos deux protagonistes. Des petits moteurs qui prennent vie, du vent inventé, du souffle, des cris de loups, de l’eau qui ruisselle, le métal qui sonne, grince...L’imaginaire se fait et nous fermons les yeux, baignés des souvenirs d’enfance, ou les bruits de la ferme et des machines nous enveloppaient !

Le 15 Mars, au fond de la galerie bien bordelaise de 5un7, Costes faisait son opéra !

C’est sans concession. C’est brut et de façon très cru, il nous jette à la figure ce que l’on voit tous les jours...Religion, Homophobie, Inceste, Viol, Amour, Art. Une fresque humaniste de tous nos travers. Il n’y a aucun message. Il y a un cri, « pourquoi continuer ce spectacle permanent ?»

Parce que c’est comme çà Jean Louis Costes, nous avons besoin de le voir de près !

Yan BEIGBEDER 

14 Mars 2017

Espace 29 Bordeaux

www.espace29.com

et

15 Mars 2017

5un7, 57 rue de la Rousselle à Bordeaux

https://fr-fr.facebook.com/5UN7 

 

L’Européen et la Vie devant soi…

Depuis Légendessorti en 1992, Renaud García-Fons promène sa contrebasse sur des chemins de traverse, loin des modes, vers une musique du monde méditerranéen, personnalisée au grès des rencontres… 

Quand on connait le goût de García-Fons pour le flamenco, la musique orientale et, plus généralement, les musiques du monde, il n’y a rien d’étonnant à ce que l’accordéon fasse partie du paysage sonore du contrebassiste : dès 1995, pour Alborea, García-Fons fait appel à Jean-Louis Matinier, qui participe également à Oriental Bass (1997) et Navigatore (2001), et enregistre même en duo Fuera (1999). Après une escapade sur les terres flamencas sans piano à bretelles –  Entremundo (2004) et Arcoluz (2006) – García-Fons demande à David Venitucci de l’accompagner pour Linea del sur (2009) et Méditerrannées (2010). Quelques solos – The Marcevol Concert (2012), Beyond The Double Bass (2013) – et duos – Silk Moon (2014) et Paseo a dos (2015) – plus tard, García-Fons rappelle Venitucci pour un projet en trio avec le percussionniste Stephan Caracci (Ping Machine, In & Out, Big Four, Raphaël Imbert…) : La Vie devant soi, dont le premier disque éponyme sort le 3 février sur le label e-motive records.

Le concert qui accompagne la sortie du disque a lieu à L’Européen. Créé en 1871, l’Européen (à deux blocs du quartier Europe) reste l’un des hauts lieux de l’opérette et du café-concert jusque dans les années soixante. Après avoir été reconstruit comme un amphithéâtre circulaire, l’Européen devient une salle de théâtre. En 1987, Philippe Hourdé sauve le théâtre de la démolition et reprogramme de la musique et des spectacles vivants. La salle arrondie de trois cent cinquante places est intimiste, pas très haute sous plafond et assourdit un peu le son.

Les morceaux du concert sont extraits du disque, à l’exception de « Je me suis fait tout petit » de Georges Brassens et « Dailuaine » (titre incertain saisi au vol), une danse d’inspiration écossaise signée García-Fons. L’album tire évidemment son titre du roman éponyme d’Emile Ajar / Romain Gary, publié en 1975, et se présente comme une flânerie  dans Paris. La Vie devant soi est dédié au père du contrebassiste, l’artiste peintre Pierre García-Fons, décédé en juillet 2016.

Avec sa contrebasse Jean Auray, agrémentée d’une cinquième corde qui permet de sonner comme un violoncelle, d’une pique allongée et coudée pour éviter de se casser le dos, jouer plus prêt du chevalet et attaquer les cordes verticalement plutôt que latéralement, plus ses archets et ses pédales d’effets, García-Fons commence par un prélude virtuose et mélodieux dans une veine baroque, aux accents espagnols. La ballade nostalgique « Revoir Paris » prend des allures de valse puis débouche sur le frénétique et bien nommé « Je prendrai le métro » : le pizzicato énergique de la contrebasse répond aux accords heurtés et dynamiques de l’accordéon et aux roulements serrés des balais – pendant le concert, Caracci n’utilise d’ailleurs que les balais. García-Fons et Venitucci exposent à l’unisson « Montmartre en courant », puis chacun décline le thème, dans un esprit lyrique aux consonances indiennes pour la contrebasse, mélodieux et entraînant pour l’accordéon. Quant à Caracci, il reste fougueux et prend un chorus nerveux avant de passer derrière le vibraphone pour un hommage à Robert Doisneau : «  Après la pluie » est inspiré par la photo de Maurice Baquet en train d’abriter son violoncelle sous son parapluie. Les notes cristallines du vibraphone accompagnent les contrechants mélancoliques, voire dramatiques, de la contrebasse et de l’accordéon. « Les rues vagabondes » font référence à Ralph Waldo Emerson et une phrase citée par García-Fons : « La vie n’est pas une destination, elle est le voyage ! ». Après cette danse aux inflexions folkloriques, le trio joue « Si ça te dit », une sorte de valse, d’abord développée en souplesse par le vibraphone, puis emmenée sur la piste de danse par l’accordéon et la contrebasse. « Les écoliers » sont enjoués, tandis que « Monsieur Taxi » est tendu, avec un ostinato sourd de Venitucci et de nombreux changements de rythmes. La ballade « Le long de la Seine » est d’autant plus triste que le jeu legato de García-Fons est amplifié par la réverbération. Le morceau-titre passe d’une ambiance moyen-orientale, avec un passage impressionnant en cordes frappées, à un blues, soutenu efficacement par la batterie et les lignes d’accords de l’accordéon.

García-Fons annonce le bis : « c’est une chanson dont nous avons simplement modifié le rythme, l’harmonie et pas mal la mélodie aussi… Mais vous allez certainement la reconnaître… Les initiales de son auteur son GB ». Le trio batifole sur « Je me suis fait tout petit » avec d’amusantes questions-réponses entre l’accordéon, le vibraphone et la contrebasse. Pour le deuxième rappel García-Fons revient seul sur Seine : « Va-z-y, fais ton solo » dit-il, amusé, avant de se lancer dans une ronde folklorique écossaise ou irlandaise, morceau de bravoure en solo. Insatiable, le public en redemande et le trio de conclure sur une reprise de « Le long de la Seine ».

Avec ses mélodies touchantes, ses développements originaux, teintés de couleurs du monde, sa sonorité incomparable – les balais, le vibraphone et l’accordéon n’y sont pas pour rien – et ses rythmes entraînants, la musique de La Vie devant soi est sincèrement séduisante et a de quoi plaire à tous.

 

Bob HATTEAU 

 

7 mars 2017, Void, Bordeaux

www.voidvenue.com

Après l'heretic club / le plug / le zoobizarre, c'est le Void qui a ouvert ses portes au 58 rue du mirail à Bordeaux. Une salle de concert associative et indépendante, dans laquelle on peut entendre toutes les musiques de bruit...

Daikiri, un fameux cocktail !

            Grâce aux conseils d’Heïdi Brouzeng (compagnie Escabelle) et d’Isabelle Jelen (collectif Yes Igor), j’ai pu assister à une performance sonore joyeuse et radicale.

            Une basse, une batterie, un mini mur d’enceintes agencé de façon bien précise, une petite lampe pour seul éclairage. Les artistes jouent au sol. Nous sommes conviés à nous rapprocher le plus possible, sûrement pour toucher de plus prêt le son.

            Tout d’abord, il y a les ingrédients à mettre dans le shaker, les rythmes entre Meters et Airto Moreira, l’urgence des Bad Brains et la puissance de Led Zeppelin débarrassée des solos de Jimmy Page...

            Leur set est d’une virtuosité monstre. Une grande précision rythmique au service d’une musique qui s’écoute fort bien et qui donne également envie de danser. Cela va à une vitesse folle, l’engagement du corps est total, la voix très aigüe du chanteur, surprenante, est toujours placée avec une grande subtilité.

            A la fin du concert, je me suis dit que finalement c’était cela la musique contemporaine d’aujourd’hui...

https://daikiri.bandcamp.com

Yan BEIGBEDER

 

ECHOS MUSICAUX RICHES ET VARIES EN PROVENANCE DE MIDI-PYRENEES

(seconde partie)

            (Dans le n° 234, nous avons laissé Claude Pla le 11 novembre 2016 à la sortie du concert de Jim Black & Vox Bigerri)…

                    Bon. Le lendemain j’étais à Toulouse pour un concert du Pavé dans le Jazz avec Claire Bergerault et Will Guthrie, moment passionnant relaté dans les colonnes d’Improjazz n° 231 par Sarah Brault, donc je passe à la suite. Retour à Tarbes, toujours en novembre, le 21 le Celtic Pub affiche le désormais quartet Cannibales et Vahinés dont je ne peux que constater qu’avec le temps qui passe ce groupe par l’adjonction de G.W. Sok (ancien des The Ex) s’éloigne de plus en plus de toutes formes de jazz pour glisser vers un "rock" bien timbré sans que cela ne porte préjudice à l’intérêt et au plaisir que j’ai à voir fréquemment cette formation car elle est assez souvent programmée du moins au Celtic.

            Passons le temps et nous voici le 10 décembre à Pau dans le département voisin. A l’initiative d’une toute nouvelle association de jazz intitulée "Tonnerre de Jazz" qui n’a pas de lieu fixe pour programmer ses concerts. Elle avait choisi dans son itinérance le cinéma d’Art et d’Essai "Le Méliès" pour présenter un acte culturel en deux temps. La première partie à 18h avec la projection d’un extraordinaire documentaire sur Nikki de Saint Phalle, plasticienne hors-normes. Le film est présenté conjointement par Pierre-Henri Ardenceau et Louis Sclavis qui en a composé la musique. En soirée, Louis Sclavis se produit en duo avec Benjamin Moussay au piano puis ils seront rejoints en toute fin par Francis Lassus jouant des percussions minimalistes. Globalement, cette musique très écrite, très sage, trop sage aurait pu mieux entrer en vibration avec la présence du guitariste Gilles Coronado qui fait partie de la formation initiale, mais ce soir-là la musique était réduite à un duo très classe comme le super costard de Louis Sclavis. Une musique "distinguée" en résumé ! Je resterais avec le souvenir du film sur Nikki de Saint Phalle et tout particulièrement avec l’impact de la musique composée et jouée par Louis Sclavis, qui était d’une toute autre nature. Cela me prouve qu’à une même période de sa vie Louis Sclavis peut encore me toucher en faisant une musique créative pour un film et me lasser en présentant une autre musique en concert.

            Le 18 décembre se produisait une nouvelle fois au Celtic Pub Nilos, un quartet régional dans lequel on trouve… Fabien Duscombs ! qui prend de l’envergure quelque soit le contexte musical. Comment fait-il ? sérieusement, ce groupe ne cesse de se bonifier et devient de plus en plus intéressant ; en plus pour cette période Niloc se voyait renforcé par l’apport du tromboniste Daniel Zimmerman que l’on a pu entendre dans DPZ avec Thomas de Pourquery. L’adjonction de ce lumineux tromboniste donait une brillance supplémentaire à la couleur du quartet habituel.

            Autre formation régionale avec là aussi Fabien Duscombs (il ne sait pas lui-même dans combien de groupes il joue), il s’agit de Le Baron Perché : Eric Chafer (basse électro-acoustique), Pablo Valat (trompettes), Christophe Paris (sax alto) et donc Fabien Duscombs (batterie). Le 21 décembre sur la scène du Centre Culturel "scènes actuelles" de La Gespe à Tarbes, cette formation a donné un concert de très haute tenue. Il faut dire que l’enjeu était de taille car Le Baron Perché participait à une soirée de soutien pour le personnel d’une clinique en grêve depuis presque deux mois au moment du concert. Donc jouer devant un public abattu par la situation demandait aux musiciens d’aller à sa conquête. Ce fut fait et je ne les ai jamais trouvé aussi conçis et convainquant dans leur répertoire habituel (mi-compos / mi-reprises) que ce soir là.

            Je clos ma chronique par la formation Headbangers présentée par Jazzmda dont le lead est assuré par le trompettiste Nicolas Gardel, présent aussi dans l’orchestre, Ferdinand Doumerc, saxophoniste de Pulcinella. Cette musique jouée par le sextet m’a désarçonné par des accents jazz-rock que j’ai trouvé à la limite du "démodé". Seuls parfois des touches musicales "inspirées" par l’univers du groupe anglais Nucleus de Ian Carr trouvèrent grâce à mes oreilles.

A un de ces prochains jours.

Claude PLA

12 février 2017

 

DUO CAPPOZZO / ROGERS

LE MAESTRO, Impasse St JEAN, Bordeaux, le 7 avril 2017

 

                    A l’origine de ce concert, l’association Einstein on the Beach, association bordelaise qui se démène depuis plusieurs années pour entrainer cette belle ville bourgeoise vers des territoires à découvrir, encore vierges de tout son dissonant ou n’entrant pas dans les codes cadrés de la société locale… Didier Lasserre, prévu au départ comme troisième intervenant, déclare forfait, pour des raisons de santé. On lui souhaite que son désagrément s’estompe le plus vite possible. En attendant, il peut s’occuper de son petit bout de chou Abel, prêt à suivre les traces sonores de son père.

            C’est donc un duo que le bar-restaurant Le Maestro accueille en cette printanière soirée d’avril. Après les retrouvailles chaleureuses avec d’un côté le trompettiste (mais aussi chauffeur) Jean Luc Cappozzo et de l’autre le contrebassiste résidant en France depuis pas mal d’années maintenant Paul Rogers (qui, il est important de le signaler, parle désormais français presque aussi bien que nous, autochtones de souche…), The Rich Horn (la corne d’abondance, en quelque sorte…) débute le premier set dans une infinie douceur. Ces deux-là se connaissent par cœur, même s’il s’est écoulé une période assez longue depuis leur dernière rencontre. La contrebasse spéciale de Rogers lui ouvre toujours autant de portes, élargissant un spectre musical très large, dans lequel le trompettiste n’a aucun mal à pénétrer et s’installer. Puis c’est la situation inverse qui s’opère. Cappozzo égrène quelques notes saccadées qu’il justifie gestuellement avec sa main laissée libre, la façon à lui de chanter silencieusement la musique qu’il délivre, parfois en la devançant, parfois en la ponctuant. A son tour le contrebassiste rentre dans ce jeu, son jeu, à grand renfort d’archet ou pizzicato intense et mélodique. Le premier set s’achève trop vite à notre goût, et il semble à l’assistance que le concert est terminé. Mais Paul Rogers semble quelque peu frustré et a encore envie de jouer… Jean Luc Cappozzo, comme à son habitude, reste disponible… alors, Einstein revient de la plage pour annoncer que le concert reprend. Et là, toute l’énergie accumulée lors de la première partie va resurgir dans un flot de sons à faire trembler les murs du lieu (ceci dit, l’espace est plutôt très ouvert sur une cour et protégé en partie par une toile, rappelant ainsi les habitations africaines, car Omar, le propriétaire, rassemble là une partie de la population sénégalaise vivant à Bordeaux, n’en déplaise à certains politiques…). L’énergie des deux musiciens va amener Paul Rogers dans un solo brulant, incandescent, utilisant ses 14 cordes sympathiques situées sous le manche autant que les sept supérieures, un moment d’intensité extraordinaire que Jean Luc Cappozzo appréciera par ses hochements de tête avant de venir à nouveau illuminer ce moment de grâce.

 Paul ROGERS – photo Philippe RENAUD

            A regarder la mine réjouie des auditeurs et celle de Yan Beigbeder, l’un des deux responsables de l’association, on se dit que l’on vient de vivre un grand moment de bonheur.

            Alors, cet Einstein on the Beach, qu’est ce que c’est ? Pour en savoir plus, j’ai demandé à Yan de présenter son travail, qu’il mène aux côtés d’Anne Sorlin :

            "Einstein on the Beach aujourd’hui c’est Yan Beigbeder et Anne Sorlin. C’est notre métier, nous sommes co-directeur de cette association. ce nom a été choisi pour plusieurs raisons, d’une part il a été créé l’année de ma naissance, (1976), d’autre part les premiers éclats de l’association se sont passé au bord de l’océan et ensuite, c’est une oeuvre qui a bousculé les codes. Personnellement, je considère cette structure comme un équipage, nous travaillons main dans la main avec les artistes dont nous accompagnons le travail (tous les artistes et projets sont sur notre site einsteinonthebeach.net) Didier Lasserre, Isabelle Jelin, Monsieur Gadou, David Chiesa, Mathias Pontevia, Frédéric Jouanlong, Jesus Aured, Prune Bécheau, Didier Petit… et nous suivons particulièrement les projets d’Erikm, Roger Turner et Frédéric Le Junter.

            Nous inventons et fabriquons des moments dédiés à l’écoute de la musique «parallèle», quand je dis cela, je veux signifier que nous sommes clairement à côté des pratiques artistiques marchandes, nous cherchons sans fin la poésie dans le son et la musique.

            Dans notre équipage il y a donc des musiciens, des écrivains, des dessinateurs, des photographes, des web masteurs, des ouvriers, des traqueuses d’images, des provocateurs et certains diront peut-être pas mal de fous.

            Notre activité est principalement basée à Bordeaux, dans des lieux divers, ceux qui veulent bien nous accueillir : cela va du maquis sénégalais Il Maestro, au centre d’animation Saint Pierre, en passant par Eclats, un lieu qui sonne terriblement pour la musique acoustique au club nocturne Le Quartier Libre. Nous collaborons aussi avec quelques allumés dans la nouvelle région, Bastringue à Bayonne, Ryaonji dans la Creuse, Jazz à Poitiers. Si vous souhaitez recevoir de l’information, il y a notre site www.einsteinonthebeach.net ou écrivez à yan@einsteinonthebeach.net ".

Jean Luc CAPPOZZO - Photo Philippe RENAUD

 

Philippe RENAUD

 

Autour d’un quart à l’Atelier du plateau

Autour d’un quart est un festival biennal pluridisciplinaire dont le piano est le fil conducteur : pendant une semaine, du 14 au 19 mars, musique, poésie et conte se rencontrent dans l’Atelier du plateau…

A une rue du parc des Buttes Chaumont, au fonds d’une cours étroite, dans une ancienne fabrique de tuyaux du dix-neuvième siècle, l’Atelier du Plateau propose depuis près de dix-huit ans une programmation éclectique autour des spectacles vivants contemporains : de la musique, bien sûr, mais aussi du théâtre et du cirque. Si, avec ses cent-dix mètres carrés, la salle unique n’est pas grande – une soixantaine de places à vue d’œil – et occupée en partie par le bar et la cuisine, en revanche, avec ses six mètres sous verrières, la hauteur sous plafond a de quoi impressionner !

 

Au milieu des résidences (Benoît DelbecqValentin Ceccaldi…), l’Atelier du plateau programme la biennale Autour d’un quart. Les sept soirées commencent le mardi 14 mars par un conte (Les deux frères et les lions) qui met en scène deux comédiens, Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre et Lisa Pajon, accompagnés par la pianiste et chanteuse Lucrèce Sassella. Le mercredi, c’est au tour de Trio en-corps – Eve RisserBenjamin Duboc et Edward Perraud – d’investir l’Atelier du plateau. John Greaves prend la suite, le jeudi, en solo. Place à de la poésie en musique le vendredi, avec le piano de Roberto Negro, la grosse caisse symphonique deFlorian Satche et la voix de Pierre Dodet. C’est le trio Stephan OlivaGuillaume Roy et Atsushi Sakai qui anime la soirée du samedi. Enfin, la clôture est confiée au sextet de Catherine Delaunay et au comédien Yann Karaquillo, pour le spectacle Jusqu'au dernier souffle. Tout sauf une programmation plan-plan.

 

Trio En Corps

Mercredi 15 mars 

Le trio piano-basse-batterie est sans doute l’une des formules les plus banales dans le jazz, mais c’est sans compter la créativité de Risser, Duboc et Perraud. Habitués tous les trois aux environnements d’avant-garde, ils forment le trio En Corps, qui a d’abord sorti un disque éponyme en 2012, puis Generation en 2016, toujours chez Dark Tree Records.

Le concert du 15 mars est enregistré par France Musique pour l'émission A l’improviste d'Anne Montaron, diffusée le 13 avril. La taille et l’acoustique de l’Atelier du plateau sont telles que l’amplification des instruments est inutile. Le son sera donc naturel !

Le concert est un plan séquence improvisé d’un peu plus d’une heure, sans doute sur la thématique de Generation qui compte deux mouvements : « Des corps » et « Des âmes ». Le concert débute par des échanges clairsemés dans une veine contemporaine : notes isolées et cordes pincées, frottements de peaux et gongs, résonnances sourdes et stridences… Le trio construit une pyramide sonore étrange. La tension va crescendo et culmine dans un passage hypnotique captivant qui évoque le Keith Jarrett d’Endless avec les ostinatos du piano, le foisonnement des percussions et les pédales de la contrebasse. Les musiciens, très concentrés, s’écoutent attentivement et réagissent au quart de tour. Dans une deuxième phase, Perraud, toujours aussi expressif, en met partout, dans un véritable fatras de cliquetis, tandis que Duboc vrombit dans les graves et Risser, la tête dans la table d’harmonie, joue avec les cordes. Entre les bruitages des percussions, les riffs de la contrebasse et les motifs répétitifs du piano, le climat reste dans un esprit contemporain minimaliste. Les trois musiciens font largement appel aux techniques étendues pour sculpter la matière sonore : piano préparé, baguette entre les cordes et moult gimmicks. L’un des développements a des allures d’atelier avec des martèlements, crissements, craquements, claquements, grondements… et le piano qui égrène des notes et quelques bribes de phrases. Là encore, le trio finit par faire monter la pression dans un tumulte de sons. Le piano préparé fait ensuite tourner des boucles imbriquées les unes dans les autres, pendant que l’archet tient une note continue et les balais bruissent sur les peaux… Duboc rebondit sur une pédale qui débouche sur un motif mélodique grave, soutenu par Perraud qui fait crisser ses cymbales et Risser fait résonner ses cordes. Nouveau développement avec le piano qui joue délicatement, sur une contrebasse qui vibre et des percussions subtiles, un peu dans le genre gamelan. Puis c’est un retour aux ostinatos et aux phrases courtes de Risser, avec un Perraud luxuriant et un Duboc puissant. Dans le final, la pédale du piano se fait cristalline, la ligne de basse profonde et la batterie toujours dense…

Si le trio En Corps vogue résolument dans les eaux de la musique contemporaine minimaliste, Risser – Duboc – Perraud dégagent une puissance rythmique et une énergie tirées du jazz, qui apportent beaucoup de caractère à leur musique.

John Greaves

Jeudi 16 mars

Bassiste, pianiste et chanteur, Greaves s’est illustré au sein du groupe de rock alternatif Henry Cow et dans Kew.Rhone. avec Peter Blegvad. Il a également participé à des projets aux côtés de Robert Wyatt, Elton Dean, Pip Pyle… Installé en France dans les années quatre-vingt, Greaves joue, entre autres, avec Sophia Domancich, Vincent Courtois, Elise Caron, Louis Sclavis, Julien Loureau, Catherine Delaunay, l’ONJ de Daniel Yvinec, Sandra Nkaké, Jeanne Added, Dominique Pifarély, Thomas de Pourquery, Post Image…

L’Atelier du plateau est loin d’être plein et la plupart des spectateurs semblent connaître Greaves. Comme cette spectatrice qui était présente au Théâtre des Champs-Elysées pour un concert de Greaves avec Wyatt il y a… quarante-cinq ans ! Jean-Marc Foussat enregistre le concert pour un disque à venir ?

A quelques exceptions près, le répertoire reprend Piacenza (Dark Companion – 2015) : une mise en musique des poèmes de Paul Verlaine tiré de ses projets (Greaves Verlaine 1 & 2, en 2008 et 2012, et Verlaine Gisant en 2015), « La lune blanche » et «Chanson d’automne» (écouter la version de Léo Ferré, de toute beauté), « The Thunderthief », co-écrit avec Blegvad, « God Song », signé Wyatt, « The Green Fuse », d’après un poème de Dylan Thomas, « Saturne » de Georges Brassens (la version d’origine mérite un détour), et des chansons de son cru : « Walking on Eggshells », « Summer On Ice », « The Trouble With Happiness », « The Same Thing », « Dead Poets », « The Song », « The Price We Pay »…

Un chant intimiste servi par un timbre plutôt grave, Greaves développe des airs souvent dissonants. Le jeu de piano reste dans les classiques du genre variété, avec un petit côté piano-bar, comme le souligne d’ailleurs Greaves : un accompagnement à l’unisson pour souligner les mélodies, des tempos lents, des rythmes simples, des riffs arpégés – tantôt descendants, tantôt ascendants –, des motifs répétitifs intercalés entre des pédales d’accords, quelques nuances bluesy, des lignes d’accords rudimentaires…

Un concert sans doute plus intéressant pour les amateurs de chanson pop que pour les fans de musiques improvisées.

Bob HATTEAU