Jean-Claude Lalumière : « Le jazz, à son origine du moins, et le polar, contrairement aux formes artistiques académiques, sont des modes d’expression populaire, sociale, à la fois libérateurs et transgressifs. »

 

Rencontre avec un écrivain amateur de jazz,

Jean-Claude Lalumière.


 Photo © Zoé FIDJI


            Difficile de définir le moment où la musique arrive. Elle est là, fait partie du paysage familier, familial. On n’y prête pas forcément attention au début, c’est la musique des parents, des trucs un peu ringards, l’accordéon d’André Verchuren, la trompette de Jean-Claude Borelly ou de Georges Jouvin, les opérettes de Francis Lopez, Luis Mariano. Des films musicaux que les parents veulent absolument me montrer : la série des Joselito reste une épreuve des plus pénibles de mon enfance. Je préférais les comédies musicales hollywoodiennes : Singin’ in the RainLe Chant du MissouriUn Américain à Paris… Il y avait aussi les rendez-vous réguliers avec les émissions de Marité et Gilbert Carpentier. Et puis un jour, le frère aîné a un tourne disque pour son anniversaire qu’il m’interdit d’utiliser, des disques qu’ils m’interdit de toucher, qu’il range au millimètre, avec des repères qui trahissent les moments où je brave l’interdit. Il écoute du disco et de la funk, des trucs moins ringards que ceux des parents mais pas extra non plus. De toute façon, bien vite, il retire le saphir de son appareil et je suis coincé. Un jour, un copain me dit qu’on peut remplacer le saphir par une aiguille. Tentant. Il y en a plein dans la boîte à couture de ma mère. Je pourrais le faire, mais ça bousille les disques me précise le copain. Heureusement, ma mère m’achète un mange-disque et de temps en temps un 45 tours rien que pour moi. Les disques sont nuls, Jairo, Michel Sardou, Ottawan, mais ils sont à moi. Je les fais tourner en boucle. Et puis vient la découverte. Dans le garage, un sac rempli de 33 tours, quelques 45 tours également, la plupart sans pochette. Il y a là les Beatles, Mungo Jerry, Creedence Clearwater Revival, Ten Years After, Slade, les Stones... Des disques de notre frère le plus âgé, qui ne vit plus avec nous mais qui a abandonné ce trésor derrière lui. J’écoute les 45 tours avec mon mange-disque. Depuis que je possède cet appareil, mon frère ne retire plus le saphir de son tourne-disque. Je profite de ses absences pour écouter les 33 tours aussi. Le concert de Ike et Tina Turner à l’Olympia en 1971 est une claque : Proud Mary en particulier. Le jazz vient plus tard, à l’adolescence. J’achète un disque de Ray Charles, un best of qui balaye sa carrière, ses plus grands morceaux, de ses débuts chez Atlantic Records jusqu’à ses compositions plus produites, magnifiques mais moins nerveuses, chez ABC Paramount. Viendront ensuite Django Reinhardt et Stéphane Grappelli, Sidney Bechet. À bien y regarder, ça donne l’impression qu’en me démarquant de ce qu’écoutaient mes parents, je cherchais leur approbation malgré tout dans ces choix. Tous ces artistes faisaient plus ou moins partie de leur environnement. Je n’étais pas un ado rebelle…         

            Personne ne jouait d’un instrument à la maison. Mon frère ainé (celui des disques du garage) jouait bien de temps en temps de l’harmonica mais c’était le signe qu’il avait trop bu. Il pouvait ruiner une soirée en jouant inlassablement Étoile des neiges… L’un des rares morceaux qu’il connaissait. J’ai tenté de jouer de la guitare. Ma mère m’en avait offerte une pour mes vingt ans. À l’aide d’un cahier d’accords, j’ai reconstitué quelques chansons à base d’accords de bout de manche. Sans prendre de leçon, j’ai assez vite trouvé mes limites. Je n’ai pas insisté. Cela reste un regret.

 

Ray Charles & Ahmad Jamal

 

            Parmi mes souvenirs forts de concert, il y a Ray Charles, encore, à Cussac-Fort-Médoc en 1996. Un festival est organisé chaque été dans le fort Vauban qui fait face à la citadelle de Blaye sur l’autre rive. J’ai oublié qui étaient les deux artistes en première partie. Je n’étais là que pour Ray Charles. Il est venu enfin, avec la nuit, plaquant ses premiers accords sur le soleil couchant. Busted si ma mémoire est bonne. Magique. J’ai retrouvé tous les morceaux du disque que j’avais acheté dix ans plus tôt, adossé à une botte de paille en buvant du vin (du Médoc évidemment !), avec le sentiment de vivre un moment rare. Plus récemment, j’ai fait la découverte d’Hiromi en première partie d’Ahmad Jamal à l’Olympia. Une vraie performeuse. Sur scène, elle est vraiment incroyable, multipliant les prouesses techniques, les références à sa formation classique, des phrases de Debussy parfois. Cela manquait sans doute d’un peu de swing mais il y avait quelque chose. Je ne l’ai malheureusement pas retrouvé sur ses enregistrements studio. Heureusement, internet met à disposition de nombreuses vidéo de concerts où cette magie est perceptible. Ahmad Jamal, lui, ne manquait pas de swing.

 

Thelonious Monk & John Coltrane

 

            Mes musiciens de jazz préférés ? Je serai très classique : Thelonious Monk que j’ai découvert avec l’enregistrement Live at the It Club, Coltrane avec Oléqui montre bien si besoin était encore, que malgré des principes différents, le respect de la partition face à l’improvisation, le jazz et le classique ont bien des liens de parenté. Keith Jarrett avec The Koln Concert. Duke Ellington, Miles Davis, Charles Mingus. Herbie Hancock. Et quelques artistes plus confidentiels peut-être comme Gabor Szabo ou Dorothy Ashby, des artistes du jazz fusion, dans lequel Hancock s’est magistralement aventuré : Watermelon Man est superbe, Fat Albert Rotunda plein d’énergie.

            La musique est un repère. Un peu comme une maison de vacances dans laquelle on revient régulièrement pour se ressourcer, reprendre ses marques, se poser.

            Le jazz est sans doute pour moi une nostalgie. La plupart des albums que je possède sont sortis avant les années 80. Je cherche dans cette musique une époque révolue, celle de la jeunesse des mes parents, des trente glorieuses, de l’avènement des Miles Davis, John Coltrane ou Thelonious Monk, de la mienne aussi avec le jazz fusion des années 70. 

 

Musicalité du texte

 

 

            La place du jazz dans mes livres ? Nulle. J’utilise assez peu les références musicales. Schubert, Beethoven et le disco dans Le Front russe, Offenbach dans La Campagne de France, Luis Mariano et quelques musiciens classiques dans Comme un Karatéka belge qui fait du cinéma pour marquer l’écart culturel entre le narrateur et le milieu dans lequel il évolue, On the road again de Canned Heat dans Ce Mexicain qui venait du Japon et me parlait de l’Auvergne. Ce sont pour la plupart des emplois ironiques. Mais pas trace de jazz…

Oui, la musique a un impact sur mon écriture. J’ai commencé mon travail d’auteur en écrivant pour la radio, des fictions avec les ateliers de création de Radio France. Les textes étaient enregistrés par un comédien puis diffusés à l’antenne. Leur découverte se faisait à l’oreille donc. Dans cet exercice, il faut absolument veiller à la fluidité du texte, à l’enchainement des mots. Pour le comédien d’abord qui devra se les mettre en bouche, pour les auditeurs ensuite. On peut parler de musicalité du texte ici. Et la mise en forme à l’enregistrement a son importance. L’ingénieur du son, le monteur, ont leur rôle à jouer : ils ajoutent des sons, de la musique, ménagent des silences, des respirations. Il s’agit d’une interprétation dont le résultat est issu d’un travail collectif, d’un groupe, d’un orchestre. J’écrivais des formats courts alors. Entre cinq et dix minutes maximum. Ce souci de la fluidité, de la musicalité, je l’ai gardé lorsque je suis passé au roman, lisant chacun de mes textes à haute voix pour en repérer les moments où la fluidité était moindre, les passages qu’il fallait reprendre. C’est un travail plus solitaire évidemment et je retrouverai volontiers le travail collectif, à la radio ou ailleurs. Les possibilités de croiser les disciplines sont nombreuses, sur internet bien sûr mais aussi dans des formats plus « old school », je pense notamment aux siestes acoustiques, qui mêlent musique et  littérature sur scène.

 

Jazz & littérature

 

 

Il y a des auteurs qui ont très bien réussi le mariage des deux en créant des espaces, des univers communs. C’est le cas dans de nombreux polars. Le jazz, à son origine du moins, et le polar, contrairement aux formes artistiques académiques, sont des modes d’expression populaire, sociale, à la fois libérateurs et transgressifs. Christian Gailly dans son livre Un Soir au club a lui réussi à traduire l’esprit du jazz. Le rythme du jazz façonne les phrases. Il est possible de lire ce texte en l’accompagnant d’une ligne rythmique, il y a une scansion possible à la lecture, un flux qui est celui du jazz. Pourtant, le roman est loin de ce qui fait le jazz : l’improvisation. Tout est pensé, à sa place. Même dans la forme littéraire du courant de conscience qui place le lecteur dans la pensée du personnage, avec la part d’improvisation qu’induit le flux de la pensée, tout est réfléchi, organisé par l’auteur dans le but de donner cette illusion. L’écriture romanesque contient pourtant sa part d’improvisation, du moins d’imprévu, mais il n’y a pas l’instantanéité du jazz, le caractère unique de chaque performance, les variations multiples. Encore que, au sujet des variations, quelque soit l’histoire racontée, beaucoup d’auteurs reviennent souvent sur les mêmes thèmes. Il y a quelque chose de la variation dans l’obsession thématique des auteurs, un sillon, l’exploration dans une direction qui se retrouve dans toutes les formes d’arts.  

 

Propos recueillis par Franck MÉDIONI