Frédéric Chouraki : « J’associe le jazz à l’idée de liberté avant tout, le concept de la trinité républicaine auquel je suis le plus attaché. »

Rencontre avec un écrivain amateur de jazz, Frédéric CHOURAKI.

 

Je suis un jazzomane tardif, même si j’ai le sentiment que cette musique a toujours flotté en moi en filigrane. Mais j’ai grandi dans un milieu plus rock & folk que jazz, avec un père fan de Bob Dylan, Joan Baez, Joe Cocker. Ma rencontre avec la musique s’est faite de manière non instinctive, par capillarité, en découvrant l’œuvre des écrivains et poètes beat, notamment Jack Kerouac qui a consacré des passages superbes, notamment dans Sur la route, au bop et à Charlie Parker et à la notion de « it » qui m’a beaucoup intrigué. Mon approche a donc été littéraire, voire conceptuelle, avant d’être instinctive, ce qui  en matière de jazz est, je veux bien le reconnaître, assez paradoxale voire contre nature. Par ailleurs, le jazz m’a au départ un peu impressionné, désarçonné, me faisant l’effet d’une forme d’aristocratie. En rentrant dans un club, j’ai souvent le sentiment de pénétrer un sanctuaire d’initiés possédant la clé du bon goût et dont je forcerais la porte. C’est ce côté un peu snob, élitaire, (à l’inverse du rock) qui m'a parfois rebuté. Il m’a donc fallu du temps pour surmonter mes inhibitions jazz.

Mes parents m’ont inscrit au conservatoire de Clamart, en même temps qu’à des leçons de dessin et des cours de tennis, moins par amour de la musique que pour les codes sociaux qui lui sont associés. J’ai donc dû étudier le solfège pendant huit ans et le piano sept. Je n’étais ni doué ni assidu. Je n’avais pas l’oreille musicale et les dictées musicales étaient pour un moi un calvaire. Mon seul moment de gloire fut l’interprétation sentie, à défaut de virtuose, du morceau « In the mood » à l’occasion d’une audition devant des parents d’élèves. Pas d’oreille mais un peu de rythme donc. Ce fut dans le jazz que je me montrai le moins catastrophique.

 

La Villa, le Duc des Lombards,

le Sunset

Je ne suis pas un client assidu des clubs de jazz. J’y ai pourtant traîné mes guêtres, jeune homme, à La Villa, rue Jacob, et aux clubs de la rue des Lombards, Duc des Lombards, Sunset, Sunside etc. Je n’habite pas loin de ces derniers et il m’arrive, au retour d’un restaurant ou d’une soirée, d’y passer pour assister à un deuxième ou un troisième set. En bon Juif sépharade, je marchande alors le prix du billet, quelques euros ou une simple conso au bar. Le succès de ces transactions dépend de l’esprit jazz de l’ouvreuse ou de mon état plus ou moins avancé d’ébriété. Je me souviens, parmi ces concerts erratiques pris au vol, d’une prestation hors norme du pianiste Yaron Herman. J’ai eu le sentiment, sans maîtriser tous les codes, d’être confronté à une forme de génie de l’interprétation et de l’impro qui m’a rendu un peu envieux.

J’écoute du jazz tous les jours, à plus ou moins haute dose. La radio de ma salle de bains est branchée sur TSF. Le dimanche soir, après l’écoute du Masque et la Plume, il m’arrive régulièrement de mettre sur Deezer un album de Chet Baker ou de Memphis Slim. C’est la musique idéale pour accompagner le fracas de la pluie sur les toits en sirotant un single malt tourbé. J’assiste à l’occasion et selon mon humeur (et la programmation) à un concert que ce soit à Paris ou à l’étranger. Je me souviens notamment d’un concert échevelé dans une cave enfumée dans le quartier Smolny de Saint-Pétersbourg pratiqué par des étudiants sexy, débraillés et imbibés d’Absolut. C’est un souvenir encore vivace. Pour la première fois, j’ai associé cette musique à la notion de liberté et à la politique. Des rythmes aussi abrasifs ont le pouvoir de soulever des montagnes et de transcender la grisaille et le prosaïsme du quotidien.

Liberté

J’associe le jazz à l’idée de liberté avant tout, le concept de la trinité républicaine auquel je suis le plus attaché. C’est aussi un voyage vers un ailleurs géographique (New York, la Nouvelle-Orléans) et temporel (l’Amérique des fifties, le Los Angeles de Chet Baker). J’ai eu une amie qui détestait le jazz qu’elle trouvait bruyant et dissonant et je ne dirais pas que ce décalage musical a accentué notre rupture mais il signifiait avec le recul à coup sûr une forme de schisme idéologique. Je reste un profane mais il m’habite sous toutes ses formes (bop endiablé du Bird, cool jazz de Miles Davis etc.) L’un de mes plus beaux moments cinématographiques est un moment sans paroles mais innervé par la longue plainte douloureuse de Miles Davis, à savoir la déambulation parisienne languide de Jeanne Moreau dans Ascenseur pour l’échafaud. Il est aussi associé à la paix, à l’amitié et à l’harmonie. Une soirée chez des inconnus qui écoutent du jazz est toujours de bon augure. Sans dire un mot, on sait déjà que cette musique et l’était d’esprit qui en découle va nous rapprocher.

Je suis attentif aux sorties et aux concerts du contrebassiste Avishai Cohen, (je connais moins le trompettiste), du pianiste Yaron Herman et de John Zorn dont j’aime le syncrétisme jazz klezmer. J’ai le souvenir d’une ses performances quasi chamaniques dans la cour du Musée d’art et d’histoire du judaïsme qui avait soulevé l’audience et fait battre les cœurs. Après, je suis aussi sensible à ses succédanés easy listening comme Norah Jones ou Jay Jay Johanson, la musique idéale pour faire l’amour ou la vaisselle sans trop se fatiguer.

Jazz & littérature

Dans l’un de mes romans, La guerre du Kippour, je parle du jazz comme un modèle d’organisation sociale. Pour moi, en effet, le jazz est toujours plus qu’une musique. C’est un état d’esprit, une affinité, un progressisme, un humanisme. Quand j’assiste à un gig réussi, c’est que l’alchimie entre les musiciens est parfaite, c’est-à-dire qu’elle ménage à chacun d’entre eux un quart d’heure de gloire warholien mais jamais au détriment de l’harmonie de l’ensemble. C’est une sorte de phalanstère idéal où la gratification individuelle ne devient jamais hybris. Elle existe, de manière démocratique, mais ne sert au bout du compte que le collectif, collectif qui n’est jamais niveleur et frustrant.

Je ne pense pas avoir l’écriture jazzy d’un Christian Gailly par exemple, mais il est indéniable que j’ai été fortement influencé par des écrivains jazz, au premier chef les écrivains de la Beat Generation, notamment Kerouac qui, dans sa partie novatrice (à savoir entre On the Road et Les Souterrains) concevait la phrase de prose comme un long solo de jazz avec ce rythme si particulier et musical qui monte avant d’atteindre l’apogée du « it », de ménager cette acmé avant de redescendre en longs rouleaux de mots. Lui-même était influencé par son ami et muse Neal Cassady dont la scansion bop et les fragments d’écriture rédigés entre deux virées en Greyhound sur des morceaux de journaux ou des emballages constituaient de véritables morceaux de bravoure jazz, à la fois erratiques et incandescents. Ce que je partage avec ces écrivains, c’est la spontanéité que j’associe étroitement au jazz. Une fois que le roman est mûr, je le déverse en longues giclées sans interruption ni révisions. Tout l’inverse de l’approche flaubertienne. Pour Kerouac dans ses leçons sur la prose, la révision devait entièrement être proscrite car la première impulsion était toujours la meilleure. Cette approche subversive renvoie aussi à la conception juive de la création du monde et à la brisure des vases. La cosmogonie juive évoque en effet que Yahvé dut s’y reprendre à deux fois pour créer le monde puisque son premier jet d’étincelles était trop puissant pour que le monde puisse perdurer. Les vases supposés recueillir Sa parole ayant été brisés sous Sa fougue torrentielle, Il décida de doser Sa puissance pour que Sa création advienne. Le jazz, abordé sous cet angle, possède donc une puissance abrasive à la fois blasphématoire et dévastatrice. Poussé à son incandescence, il tutoie la folie et l’extase. En mettant l’impro et la spontanéité à l’honneur, il se situe à des années lumières des laborieux et des peine-à-jouir.

Je n’écoute jamais de musique, jazz ou non, pendant que j’écris. Si j’écris aussi rapidement, c’est parce que je ne laisse rien interférer avec ma concentration. Mes moments d’écriture sont des moments où je rassemble toutes mes facultés vers cet unique but, perdu d’avance d’ailleurs, qui est de retranscrire le plus fidèlement possible, avec ces outils dérisoires que représentent les mots, le bouillonnement d’images qui flotte dans mon cerveau. Un mur blanc et le silence absolu sont, dans mon cas, nécessaires. Je n’ai jamais compris ces écrivains qui créent dans les cafés. Il y a beaucoup  d’épate à mon avis dans le fait d’exposer ce processus intime aux yeux de tous. On prend le risque de se laisser distraire par le monde, de se couper de son flot intérieur. Par contre, après ces heures d’intense mobilisation cérébrale, il est très doux de se délasser avec le A Love Supreme de Coltrane ou le Kind of Blue de Miles Davis comme dans un bain à remous islandais.

Dans une éventuelle bataille entre le jazz et l’écriture, le premier l’emporte par K.O. au deuxième round. L’écriture passe tellement par l’intellect que son résultat, aussi brillant soit-il, sera toujours édulcoré par rapport au bouillonnement incessant de la vie. Le jazz fait appel à d’autres sens. Il permet davantage l’évasion et en même temps la transcendance. Il recourt également à l’inconscient et peut s’écouter (sinon se pratiquer) dans des états seconds et transporter son auditeur au-delà des portes de la perception. Il recentre l’individu avec son moi profond. La littérature en revanche échoue à cette agitation de sens et de l’âme. Le cerveau y joue une partition par trop totalitaire. Elle est le refuge des pisse-froid et des impuissants. Pour saisir ce décalage, il suffit de comparer l’ambiance d’un concert de jazz avec celle d’un salon littéraire de province où la plupart des auteurs ont des dégaines de fonctionnaires lessivés à la Gogol.

Propos recueillis par Franck MÉDIONI

Bibliographie

Ces corps vides, Le Dilettante, 1999.

Aux antipodes, Le Dilettante, 2001.

Jacob Stein ou l’inconvénient d’être juif quand on est blond aux yeux verts, Le Dilettante, 2002.

L’Hôte, Fayard, 2007.

Ginsberg et moi, Le Seuil, 2008.

La guerre du Kippour, Le Dilettante, 2010.

La loi du plus fort, Denoël, 2011.

Un aller pour Winnipeg, Fasciné, 2014.

La Plaie, H&o, 2015.

Les nuits de Williamsburg, Le Dilettante, 2016.