Camille Laurens : «Le jazz – surtout le saxophone – évoque pour moi une mélancolie, un déchirement intime, une solitude qui n’exclut pas une sensualité ardente.»

Rencontre avec une écrivaine amatrice de jazz, Camille LAURENS.

Ma rencontre avec le jazz est antérieure à celle de la pop ou du rock. En effet, mon père écoutait beaucoup Louis Armstrong quand j’étais enfant, il était allé assister à son concert à Juan-Les-Pins en 1967 et j’ai intériorisé ce souvenir comme si j’y étais allée moi-même ! Mon père aimait tellement la musique (classique et jazz) qu’il n’a jamais voulu que ses filles apprennent à jouer d’un instrument. Il disait ne pas pouvoir supporter d’entendre nos gammes et autres couacs. C’était compréhensible mais pas très généreux de sa part. J’adorerais savoir jouer du piano ou du saxo, hélas c’est trop tard.

Ma mère, elle, passait et repassait sur le pick-up « In the mood » de Glenn Miller et surtout « Petite fleur » de Sidney Bechet, c’était « son » air. Personnellement, j’ai été très tôt plus sensible au son de la clarinette qu’à celui de la trompette – jusqu’à ce qu’un petit ami me fasse découvrir Miles Davis – une autre forme de jazz, plus moderne que ce que j’appelais « le jazz à la papa » ! J’avais seize ans, et « In a silent way » reste l’un de mes

premiers grands chocs musicaux, presque mystique. Mes années de lycée sont dès lors partagées musicalement entre les groupes pop-rock de l’époque (les Doors, Beatles, Jefferson Airplane, etc) et les musiciens de jazz géniaux qu’étaient Wayne Shorter, Herbie Hancock, Chick Corea… et Miles, bien sûr. Plus tard, vers vingt-cinq ans, j’ai découvert John Coltrane, dont le son m’accompagne le plus souvent jusqu’à maintenant. Et puis il y a bien sûr les voix du jazz, Nina Simone, Ella Fitzgerald, Ray Charles, et plus récemment, Norah Jones, Diana Krall...

Weather Report, Miles Davis & John Coltrane

            Mon premier souvenir, c’est un concert de Weather Report à Châteauvallon. Grâce à Internet, je sais que c’était le 24 août 1973, j’avais seize ans. Il y avait Joe Zawinul, Miroslav Vitous, Wayne Shorter. C’était magique. Cette musique correspond pour moi à la sensation de liberté – sexuelle, intellectuelle, esthétique – que j’ai éprouvée alors. C’est une ponctuation décisive dans ma vie personnelle. Plus tard, il y a eu Charles Mingus et Wayne Shorter au festival de Montreux, et Antibes, Nice. 

Mes musiciens et albums de jazz préférés sont : Miles Davis (In a silent way, Kind of blue, Seven steps to heaven)Est aussi gravé dans la tête depuis des décennies Ascenseur pour l’échafaud, musique du film de Louis Malle. John Coltrane : My Favorite things, A Love Supreme. Charlie Parker, Thelonious Monk.

J’écoute plus rarement du jazz aujourd’hui, le classique et l’opéra ont pris le dessus. De plus, le jazz est une musique que je réserve au soir ou à la nuit, il ne me viendrait pas à l’idée d’écouter du jazz en plein jour. C’est aussi une musique que j’apprécie davantage en concert, en live, et je n’y vais plus du tout, même si chaque année je me promets de retourner à Montreux ou de réserver à Vienne. Il m’arrive encore d’aller au New Morning, au Duc des Lombards ou au Blue Note à New York, c’est toujours une joie immense, un envoûtement, mais pour être honnête, je me suis arrêtée à la fin des années 70, je ne connais pratiquement plus les musiciens d’aujourd’hui.

Le jazz – surtout le saxophone – évoque pour moi une mélancolie, un déchirement intime, une solitude qui n’exclut pas une sensualité ardente. Écouter Coltrane ou Miles dans le noir, en termes d’érotisme, c’est indépassable !  Et puis c’est la liberté, l’affranchissement de tous les codes sociaux et artistiques. C’est une rébellion de l’âme, et la libération du corps. Au début, j’ai eu un peu de mal avec le free jazz – je me souviens notamment d’un concert ardu d’Archie Shepp – mais en même temps, quel pied, comme on disait à l’époque !

            Je suis toujours heureuse d’entendre mes musiciens préférés dans des films ou des spectacles – tout récemment, Coltrane dans le spectacle de danse de Keersmaecker, A Love Supreme – ou d’en découvrir.

Jazz & littérature

            Je n’écoute jamais de la musique en écrivant. Écouter de la musique en écrivant contrarie en quelque sorte ma musique intérieure. Mais j’en écoute avant d’écrire, comme une préparation rythmique, si je puis dire. Je la choisis alors en fonction de la tonalité et surtout du tempo que je souhaite donner à mon texte. Ou après, comme une récompense.

            Tout est affaire de rythme, je crois. La ponctuation est importante aussi. Ce que j’aime dans de nombreux solos de jazz, ou dans certains morceaux, c’est qu’ils s’arrêtent net. Je suis ultra sensible à cette cassure, à cette ponctuation presque brutale, qui suscitent en moi une grande émotion. J’essaie de la retrouver dans la « chute » de certaines phrases ou de certains paragraphes et chapitres. Par ailleurs, « j’entends » certains passages des livres que je lis comme des morceaux de jazz, avec des instruments différents. Le son du saxo ou de la contrebasse, le vibrato, tout cela se reconnaît « à l’oreille », dans certains romans. « Toute âme est un nœud rythmique » a écrit Stéphane Mallarmé. Ce sont ces « nœud rythmiques » qui font pour moi la grande littérature.

Propos recueillis par Franck MEDIONI

Bibliographie

IndexP.O.L1991.

Romance, P.O.L, 1992.

Les Travaux d’Hercule, P.O.L, 1994.

Philippe, P.O.L, 1995.

L’Avenir, P.O.L, 1998.

Quelques-uns, recueil de textes lexicologiques, P.O.L, 1999.

Dans ces bras-là, P.O.L, 2000.

L’Amour, roman, P.O.L, 2003.

Le Grain des mots, recueil de textes lexicologiques, P.O.L2003.

Cet absent-làLéo Scheer2004.

Ni toi ni moi, P.O.L, 2006.

Le Pouce, dans Les Cinq Doigts de la mainActes Sud, 2006.

Tissé par mille, recueil de textes lexicologiques, Gallimard, 2008.

Romance nerveuse, Gallimard, 2010.

Le Syndrome du coucouStock, 2011.

Les Fiancées du diable – enquête sur les femmes terrifiantes, Editions du Toucan, 2011.

Euridyce ou l’Homme de dos, dans Guerres et Paix, 8 pièces courtes, L’Avant-scène/Théâtre, 2012.

Encore et jamais, variations, Gallimard2013.

Celle que vous croyez, roman, éd. Gallimard, 2016.

La scène, dans Le courage, L’Avant-scène/ théâtre, 2017.

La Petite Danseuse de quatorze ansStock2017.