Patrice Blanc-Francard : « Le jazz est pour moi comme comme un équilibriste sur une corde haut perché, qui vous inviterait à venir le – ou la – rejoindre. »

 

Rencontre avec un journaliste et écrivain amateur de jazz,

Patrice Blanc-Francard.

 

photo Bruno KLEIN


            J’ai découvert le jazz quand j’avais dix-sept ans. Avec mon frère cadet Dominique, aujourd’hui l’un des réalisateurs et ingénieurs du son les plus respectés dans le monde des studios, nous écoutions alors religieusement les hits de la fin des années 1950. Mais un garçon du même immeuble parisien, juste un peu plus âgé que nous, nous impressionnait fort : il jouait du trombone, possédait un scooter d’enfer, et allait jouer la nuit dans les boîtes de jazz. Il  décréta, après quelques rencontres, que nous devions arrêter d’écouter ce qu’il appelait nos disques de m…, les Everly Brothers, Paul Anka, ou Elvis, pour enfin découvrir la vraie musique : le jazz. Et ce fut la première rencontre, de type quasiment archéologique, avec un 25 cm Jazz Society du King Oliver Creole Jazz Band – avec Louis Armstrong comme second cornet, dont l’écoute était passablement rugueuse…


    Dans la foulée, mon frère s’est acheté un vieux cornet aux puces et moi un banjo, mais par respect pour la musique, je préfère répondre ‘non’ à cette question : je ne pratique pas la musique.

Charles Mingus & Don Cherry

 

    Deux concerts ont changé ma vie. En à peine deux ans.


    Le premier était celui du Workshop de Charles Mingus, en 1964. Mingus arrivait en Europe avec un sextette : Johnny Coles, trompette, Booker Ervin, saxophone ténor, Eric Dolphy saxophone alto, clarinette basse et flûte, Jaki Byard piano et Dannie Richmond à la batterie. Sextet qui devint quintet dès le début du deuxième morceau. On avait vu disparaître le trompettiste Johnny Coles à la fin du premier morceau et ne jamais revenir sur scène. Il y avait une bonne raison à cela. Le garçon venait d’être transporté vers l’hôpital le plus proche : la cicatrice d’une opération récente venait de lâcher. Il avait soufflé trop fort…Mingus n’était pas du genre à se laisser démonter par un détail aussi trivial et transforma les arrangements comme par magie, sans le lead de la trompette. Le concert fut incroyable; en sortant je savais que quelque chose de très fort venait de bouger. Comme de nouvelles plaques tectoniques qui se seraient mises en place. Rien ne serait plus comme avant. Dolphy en particulier fut prodigieux. Et personne ne pouvait prévoir qu’il mourrait d’une crise d’urémie en Allemagne deux mois plus tard, diabétique sans la savoir, pris pour un drogué à l’hôpital (noir, musicien, donc…), lui qui ne touchait à aucun produit!


    Le deuxième, à peine un an et demi plus tard, c’était le set de Don Cherry au Chat qui Pêche. Avec le flamboyant saxophoniste argentin Gato Barbieri, le vibraphoniste allemand Karl Hans Berger, et une rythmique franco-italienne : Jean-François Jenny-Clark à la basse et Aldo Romano à la batterie. Je raconte le concert au chapitre Don Cherry dans mon bouquin le Dictionnaire amoureux du jazz, mais disons que ce que Mingus et Dolphy avaient apporté dès 1960 et ce qu’Ornette avait contribué à mettre au monde était là, devant moi, décuplé par l’étonnante proximité qu’offre à vos yeux et vos oreilles le jazz en club !


Le moment “T”


    La musique, c’est presque toute ma vie. En tout cas, la passion de ma vie. Mais pour paraphraser Malraux, c’est la spiritualité que je privilégie en musique. Une sorte de foi que le musicien, interprète ou compositeur – ou bien même les deux – fait passer dans sa musique. J’écoute donc des musiques fort différentes, mais qui ont toute cette particularité de devoir impérativement exister en ce moment “T” qui est celui de leur mise en mémoire, car, ne l’oublions pas, il y a juste une centaine d’années que nous savons enregistrer et donc conserver la musique, qu’elle soit celle de tribus ignorées de Papouasie ou qu’il s’agisse du dernier simple de Rihanna.

La musique, c’est “The ultimate in compatibility” ! C’était, pour Duke Ellington, la définition du mot “Swing”. Le jazz est pour moi comme comme un équilibriste sur une corde haut perché, qui vous inviterait à venir le – ou la – rejoindre. C’était aussi la devise d’un grand homme et producteur du jazz, Bruce Lundvall : une musique d’individus pour des individus.


    J’ai la chance de vivre dans une maison, en dehors de Paris – et de la vie parisienne – ou une pièce entière est dédiée à la musique. Mes amis sont toujours autour de moi, toujours disponibles, ce sont mes vinyles, CDs, mes livres, ma documentation, et Internet, toutes choses qui m’ont aidé à écrire le Dictionnaire amoureux du Jazz pendant près de trois ans. Mais je n’ai pas de ‘favori’. Le luxe c’est même le contraire, redécouvrir l’album oublié, comme  le We Three de Phineas Newborn au piano, avec Paul Chambers et Roy Haynes en 1958…


    Les musiciens de jazz que je suis actuellement : Jason Moran, Steve Coleman, Jen Shyu, Kamasi Washington, Shabaka Hutchings, Meshell Ndegeocello, Mary Halverson, le Big Band de Laurent Cugny, Steve Lehman, Sean Jones et Fats Waller…

 

Le dictionnaire amoureux du jazz

    J’ai conçu ce livre en respectant deux aspects majeurs de la définition du Dictionnaire amoureux : un ordre alphabétique des entrées (de Adderley à Zawinul) et une représentation non exhaustive du désordre amoureux : par exemple, je n’éprouve aucun affect (ni haine, ni amour) pour l’oeuvre de Frank Sinatra, et je n’ai aucune envie d’en parler. En revanche j’aime énormément la Salsa, qu’on appelait dans le temps jazz afro-cubain: je vais donc consacrer une entrée à Eddie Palmieri, légendaire pianiste, compositeur et arrangeur portoricain. A contrario, il y a énormément d’artistes que j’adore et dont je n’ai pas même parlé car le format que j’ai choisi réduit considérablement la voilure dans les 700 pages en moyenne d’un Dictionnaire amoureux.

Jazz & littérature


    Le jazz et la littérature, c’est une longue histoire qui commence probablement avec le blues, trouve une sorte de reconnaissance au moment de la Harlem Renaissance, dans ces années vingt qui furent l’une des décennies les plus éclairées du siècle dernier, au moment ou les noirs afro-américains jettent les bases théoriques de leur culture ; c’est l’arrivée de grands écrivains, comme Zora Neale Hurston, Langston Hugues, le poète Claude McKay et le premier mouvement de la saga ‘Back to Africa’ orchestré par l’étrange Marcus Garvey. Un mouvement qui retrouvera du tonus dans les années 60 et 70, avec cette fois une bande-son, si j’ose ainsi dire en matière de littérature, préparée par la Beat Generation et orchestrée staccato, éparpillée façon puzzle, par les 45 canon long de Fossoyeur Jones et Ed Cercueil, les deux flics black de Harlem, héros des inoubliables séries noires de Chester Himes…Il reste à écrire l’histoire contemporaine…

 

Propos recueillis par Franck MÉDIONI

 

 

Bibliographie

 

Le Livre d’or de la pop et du jazz, Solar, 1977.

Musique, musiques, musique, avec Claire Julliard, Éditions n° 1, 1994.

Les années Jungle, avec Michel Le Bris Naïve, 2010.

Le Dictionnaire amoureux du jazz, Plon, 2018.