SIBUSILE XABA

¾

ABDULLAH IBRAHIM & EKAYA

 

Espace 1789Saint-Ouen

16 mars 2018

 

 

Vendredi 16 marsEspace 1789. Saint-Ouen

Sibusile Xaba

 

Sibusile Xaba – guitare, chant

Kholofelo Mphago – percussions, chant

Nhlanhla Mpila – percussions, chant

 

Abdullah Ibrahim & Ekaya

 

Abdullah Ibrahim – piano

Cleave Guyton Jr – flûte traversière, saxophone alto, piccolo

Marshall McDonald – saxophone baryton

Andrae Murchison – trombone

Lance Bryant – saxophone ténor

Noah Jackson – violoncelle, contrebasse

Will Terril – batterie

 

Cette année, mes Banlieues Bleues avaient commencé par un rendez-vous avec Sibusile Xaba le vendredi 16 mai à son hôtel pantinois vers 14 heures. Arrivé la veille, à sa descente d’avion, il avait déjà donné deux concerts devant des élèves du primaire et du secondaire du département. Nous retrouverons ces mêmes enfants et adolescents le vendredi soir : ce sont eux qui mirent l’ambiance au cours de l’ouverture officielle de cette 35ème édition !

Mais, revenons dans l’après-midi de ce vendredi : si j’avais donné rendez-vous à Sibusile Xaba, c’était pour trois raisons. Tout d’abord, j’avais énormément apprécié ses concerts berlinois[1] et parisien[2] de l’année 2017. Aussi, je me devais de lui donner un exemplaire d’Improjazz #241 dans lequel je racontais sa prestation à la Petite Halle de la Villette en septembre dernier.

Ensuite, je souhaitais lui demander ce qu’était un nomaphupho (prononcez [nomapupo]). En effet, il abandonne sa guitare pour en jouer sur un seul titre[3],Inkululeko, de son premier double CD, Unlearning / Open Letter To Adoniah. J’avais écrit Je ne sais pas précisément ce qu’est un nomaphupho : j’imagine un long instrument à vent, une sorte de trompe. Eh bien, je me trompais : il m’expliqua que c’était un instrument en plastique dur de sa fabrication. Il avait percé différents trous pour en jouer comme une flûte traversière, après avoir introduit à l’intérieur de ce tube une partie boisée qui en modulait la forme et les sonorités. Manifestement content du résultat, il en avait refait deux autres plus grands.

 

Enfin, Sibusile me détailla sa tournée qui commençait donc par l’espace 1789 de St-Ouen pour se terminer en Italie après être passée par l’Angleterre et l’Allemagne où il avait plusieurs dates déjà programmées dans chacun de ces trois pays. Trois quarts d’heure étaient passés quand Sibusile Xaba remonta dans sa chambre pour terminer les répétitions avec ses deux complices, Kholofelo Mphago et Nhlanhla Mpila.

 

Sibusile Xaba, Saint-Ouen, 16 mars 2018 © Olivier Ledure

 

16h : il était temps de partir pour l’espace 1789. Les répétitions d’Abdullah Ibrahim avec Ekaya étaient sur le point de se terminer : le natif de Cape Town en sortit quelques instants après notre arrivée. Visiblement excédé, il avait fait tourner en bourrique à la fois les quelques photographes qui n’eurent droit d’utiliser leurs appareils que 40 secondes et surtout, les techniciens qui s’étaient arrachés les cheveux pour satisfaire le pianiste. Ambiance !

            Une dernière cigarette fumée dehors en compagnie des musiciens et de Xavier Lemettre avant que le trio n’opère leur propre sound-check. Je me remémorais avec le directeur des Banlieues Bleues les deux plus beaux concerts du trio d’Abdullah Ibrahim qu’il avait hébergés : le 17 avril 2008 aux Pavillons-sous-Bois et le 27 mars 2003 à Clichy-sous-Bois. 10 ans déjà que le pianiste coloured n’était pas venu aux Banlieues Bleues !

 

Xavier Lemettre me raconta qu’à Clichy, le pianiste avait longuement continué de jouer, une fois le public parti (le concert avait déjà été long et, surtout, excellent) et qu’aux Pavillons-sous-Bois, Abdullah Ibrahim avait exigé (et, bien évidemment, obtenu) que son trio joue sans la moindre amplification. Je lui dis que j’avais également particulièrement apprécié ce concert. Les craintes de voir le public (peu nombreux, à vrai dire) ne pas entendre le groupe avaient animé Xavier Lemettre…  Je le rassurais sur ce point, puis lui demandais le nombre de fois qu’Abdullah Ibrahim était venu aux Banlieues Bleues : cinq fois !

 

La simplicité des trois musiciens qui se plièrent avec humilité aux faibles exigences des techniciens, tout d’abord au tour de rôle puis ensemble, trancha avec l’ambiance qui devait régner précédemment : ceux-ci se montraient encore particulièrement mécontents de l’épreuve que le pianiste venait de leur faire subir…

Le sound-check était plié en une demi-heure. Xavier Lemettre vint chercher le trio pour qu’ils puissent accueillir les jeunes devant lesquels ils avaient joué la veille. Il était temps pour moi de les quitter et de leur souhaiter un bon concert.

 

Le programme du concert de Sibusile Xaba et de ses deux complices prévoyait 40 mn de concert. Il dura pratiquement une heure. Devant une salle comble, leurs mélodies et leurs façons très particulières de jouer leurs instruments m’enchantèrent ainsi qu’une partie du public. Certes, le fait que la musique jouée ne soit pas du jazz, l’originalité des trois voix, surtout celle de Sibusile Xaba et le type de formation (un trio de chanteurs s’accompagnant à la guitare et aux percussions) surprirent un public venu en majorité pour voir Abdullah Ibrahim. En tout cas, le jeune public qui les avait vus la veille et les personnes suffisamment ouvertes d’esprit et intéressés par l’écoute d’une musique inhabituelle ont adoré. Ce qui ne signifie pas que les amateurs uniquement jazz ne soient pas ouverts d’esprit… Enfin, un petit peu quand même !

 

Pour ce qui me concerne, c’était la troisième fois que je voyais Sibusile Xaba. Et, il a constamment renouvelé ses mélodies : de son unique album, il me semble qu’il n’aura joué et chanté que le titre Open Letter To Adoniah. Mais toujours, la double influence Maskanda (un folklore – appelons-le comme cela – originaire de sa région natale, Durban) et Malombo (en dépit de l’absence du percussionniste Thabang Tabane, fils de Philip, le créateur de ce style de musique) est sa marque de fabrique. Je dirais même plus Maskanda à la guitare et Malombo au chant pour ce qui concerne le concert de ce vendredi.



Kholofelo Mphago, Sibusile Xaba, Nhlanhla Mpila, Saint-Ouen, 16 mars 2018 © Olivier Ledure

 

Puis, l’heure d’Abdullah Ibrahim arriva. Il commença sa prestation seul sur scène en jouant de courtes mélodies plutôt lentes et plutôt tirées de ses albums récents. A vrai dire, je craignais un tel début de concert. Né le 9 octobre 1934, le pianiste coloured a donc 83 ans. S’il se ménage tout à fait logiquement, sa technique pianistique reste très excellente : il n’a donc pas d’excuses liées à son âge !

Quand il fut rejoint uniquement par deux musiciens, le violoncelliste Noah Jackson et le souffleur Cleave Guyton Jr, je sus que le pire était arrivé : les trois se lancèrent dans l’exécution de plusieurs titres de l’un des plus mauvais CD récents du pianiste, Mukashi.



Le pire s’accentua avec l’arrivée des quatre derniers musiciens, trois souffleurs et un batteur pour former véritablement Ekaya. J’avais déjà vu cet ensembleEkaya en concert en 2014 au Cap[4] juste après l’éviction du précédent Ekaya pour cause de mauvaise humeur du pianiste (bis repetitat).

 


Abdullah Ibrahim African Magic (CD The Sun CDMSI (WA) 003 – 2002)

 

Au cours du dernier des trois concerts d’Abdullah Ibrahim avec Ekaya que j’aurais vu, ses accompagnateurs ne montrèrent pas plus inspirés qu’au cours du précédent, celui vu au Cap : la pauvreté des soli fut affligeante et le pianiste extrêmement peu disert. Les deux prestations précédentes auxquelles j’avais assistées (Paris en trio en 2011 et Cape Town avec Ekaya en 2014, donc) avaient instillé le doute dans mon esprit. D’ailleurs, le dernier enregistrement en date d’Abdullah Ibrahim & EkayaSotho Blue, reflète bien l’indigence actuelle de cette formation. Où sont passés les enregistrements MindifEkapa et autres No Fear, No Die ? Mais, il est vrai qu’Abdullah Ibrahim est accompagné de la crème des musiciens américains d’alors : Carlos WardDick GriffinCharles Davis,Rickie Ford

 

Malgré tout, un semblant d’effort de jeu scénique fut pratiqué : solo du pianiste, arrivée de deux musiciens, puis des autres, à nouveau solo du pianiste, puis solides différents souffleurs en présence des autres ou en solitaire… Mais, toujours sans âme ! Le seul moment acceptable fut la deuxième série de soli du pianiste qui joua des titres d’avant sa conversion à l’Islam en 1968 : Abdullah Ibrahim se sentit obligé d’en donner un peu au public. Ces titres l’exigeaient pour le moins !

 

Je décidai d’en partir avant la fin : c’était mon 21ième et dernier concert du pianiste coloured. Rentré chez moi, je posais sur ma platine l’enregistrement de son dernier chef d’œuvre, un concert en trio de l’année 2001 : African Magic ! La magie sud-africaine s’était envolée depuis bien longtemps…

 

Olivier LEDURE – lundi 2 avril 2018