Lady Long Solo

 

#4

 

 

On ne peut pas comprendre l’accident. Si on pouvait le comprendre, on comprendrait aussi la façon avec laquelle on va agir. Or cette façon avec laquelle on va agir, c’est l’imprévu, on ne peut jamais la comprendre.

Fancis Bacon

 

Le peintre Francis Bacon revient sur l'idée d'accident[1], dans un entretien avec Marguerite Duras, publié dans La Quinzainelittéraire, en 1971[2] : "Je ne dessine pas. Je commence à faire toutes sortes de taches. J’attends ce que j’appelle l’accident : la tache à partir de laquelle va partir le tableau. La tache c’est l’accident. Mais si on tient à l’accident, si on croit qu’on comprend l’accident, on va faire encore de l’illustration, car la tache ressemble toujours à quelque chose. On ne peut pas comprendre l’accident. Si on pouvait le comprendre, on comprendrait aussi la façon avec laquelle on va agir. Or cette façon avec laquelle on va agir, c’est l’imprévu, on ne peut jamais la comprendre."


En peinture, comme dans l'improvisation musicale, le corps de l'artiste est engagé. Le corps, avant la raison sûrement, donne la réponse à l'événement qui se produit sans avoir été programmé. C'est sans doute ce qui rend notre façon d'agir incompréhensible. L'art du musicien qui improvise et laisse faire son corps croise l'art du comédien dont le corps produit son propre effacement, dont la voix s'empreint de celle du texte. L'enjeu est de faire taire ses intentions ou, pour le comédien, les intentions prêtées au texte. Dans l'écriture, dans l'invention d'un récit, l'instrument est le langage, le corps est engagé mais il n'est pas l'origine de ce qui se produit, c'est à la conscience de trouver cette réponse d'instinct, qui part directement du système sensible, avant que la réflexion ait pu concevoir et organiser quelque chose.

 

Charles Gayle, John Edwards, Roger Turner

Les instants chavirés, 27 mais 2015

 

Ils attaquent à fond. Un flux épais de notes à profusion, et d'intensité, pendant des dizaines de minutes.

 

Charles GAYLE, Mulhouse2007 – photo Thierry TROMBERT

J'ai du mal, comme toujours, avec les batteurs descendus du rock[3] qui balancent tout le temps toute la gomme. Mais au bout d'un certain temps quelque chose se produit. Est-ce la fatigue qui s'invite pour faire partie du jeu ? Est-ce mon oreille qui finit par accepter cet écran et y entrer ? Un peu des deux certainement. L'impression de passage en force finit par s'effacer, il se passe quelque chose de passionnant avec la batterie de Roger Turner, elle donne un temps oriental, qui n'a pas de rapport avec la cadence, avec la chute, mais qui se tient dans la métamorphose, dans l'ajustement permanent.


Une grande toile d'un autre peintre, Simon Hantaï, présente une surface entièrement recouverte d'un même motif géométrique, disons un cercle approximatif, en partie tronqué pour former une base horizontale. Parce que cette forme est répétée de façon très dense, elle fournit une matière sur laquelle Hantaï fait évoluer la lumière en fonçant certaines bandes de la toile. La densité, le remplissage à saturation de l'espace musical produit aussi cet effet de matière sonore, apparemment chaotique, parce qu'elle déroute les repères construits et qu'elle offre cette profusion difficile à appréhender à l'écoute, mais qui permet de faire évoluer la lumière à la surface de la musique.


Il y a du Jazz dans le sax de Charles Gayle : le morceau part droit, tendu sur la ligne puis, effet du temps oriental ?, se distend, passe au-dessous de la ligne, gauchit, sinue, change progressivement de son et de ton.


Ce qui est tout le temps audible, et même visible, dans le corps des musiciens, c'est la disponibilité aux événements qui se produisent. Tout est nourriture et les coups de gomme du batteur sont des événements envoyés aux partenaires. Mais ce volume sonore de la batterie prend beaucoup de place et si ça colle bien avec le sax, j'ai l'impression que la basse ne trouve pas sa place.


D'ailleurs le bassiste, Edwards, se fait recaler par un Gayle grimaçant, « non, ça ne va pas », qui lui montre son pied battant la mesure, preuve de sa conception Jazz de l'improvisation, contrairement à ce qu'il disait : « This music has no rules », il faut tout de même trouver la règle à l'intérieur.

 

Gayle a demandé des volontaires, dans la salle, pour venir jouer du piano, « You don't need to play the piano, don't try to be a pianist, try to be a hammer if you want. » Je fais ça tout le temps, dit Gayle, et ça marche, jouez ce qui vous vient à l'esprit, ne prenez pas trop la musique au sérieux si vous voulez vous amuser. Mais je ne rabaisse pas la musique, quand je fais ça, n'est-ce pas, « I don't cheapen music ».


Gayle se met au piano un morceau sur deux. Et c'est très beau de le voir écouter attentivement ce que donne la main gauche pour répondre avec la droite : rythme d'abord, et puis ça joue. Son dos parfait, droit et mobile.


Et puis le concert se termine sur un quiproquo malheureux.


Gayle, heureux après les applaudissements enthousiastes (mais la salle des Instants n'était même pas pleine), fait partir un morceau, une interprétation magnifique de Coltrane, encore plus rapide que Coltrane. Gayle se promène au saxo chez Coltrane et au piano chez Monk, avec une aisance de type qui a dû assez méditer ses maîtres pour parler leur langue couramment. Mais des spectateurs se lèvent les uns après les autres pour partir, prendre le métro pour rejoindre le dernier RER sans doute, et Gayle se trouble et finit par baisser l'index en plein milieu de son élan : on arrête.


À nouveau, applaudissements chaleureux et rappels, il se rassure, ils se rassoit au piano. Mais le concert est terminé.


Ne pas prendre trop au sérieux la musique, l'écriture, mais ne pas en rabattre sur l'exigence, sur l'attention, sur l'engagement des uns et des autres.

 

Nicole CALIGARIS



[1]cf. Lady Long Solo #1, ImproJazz n°232, fév. 2017

[3]Philippe Renaud me fait observer que Turner n'est pas du tout un batteur provenant du rock. Je n'ai pas voulu retoucher ces textes, mais je présente ici mes excuses ! Et puis voilà que je lis dans le programme des Instants chavirés, à la date du 19 janvier 2017 où Turner est programmé avec Fred van Hove, qu'il joue ou qu'il a aussi joué du rock. J'ai dû en percevoir une certaine énergie.